[Mois de l’imaginaire 2019] 9 octobre – Ce dont rêvent les ombres

Une légère étole de brume enveloppait encore le pied des arbres. Les premiers rayons du soleil adoubaient l’existence de chaque feuille, éclairaient l’or des renoncules rendu plus vivace au voisinage des sapins, d’un vert presque noir. Les têtes brunes des champignons étincelaient au gré de la lumière changeante, comme ces perles cachées au fond de la mer et dont l’éclat fortuit trahit la retraite. À ces trésors révélés du sous-bois s’ajoutait la blancheur soudaine d’un brin de muguet cédant sous le poids de ses clochettes épanouies. Un gazouillis se fit entendre et de nid en nid, les rossignols, les pies et le pinson se répondirent, comme tout dans la nature unanime devise et s’entend.

Plus avant dans les hauteurs, lové au coeur de son indécelable refuge, un autre animal s’éveillait lentement. La fraîcheur du matin avivant la conscience du corps, Éponine ramena sur son épaule la fourrure odorante. Les ténèbres se dissipaient peu à peu sous ses paupières. Comme chaque jour, elle posa la main contre les branches robustes autour desquelles était construite sa cabane. Ce ne pouvait être qu’un chêne, ce pilier sur lequel tout repose, de la plus petite science à l’Inconnaissable qui régit l’essence de la vie. Elle se leva, ouvrit le volet, scruta l’épaisseur foisonnante des feuillages. Elle se sentait le témoin privilégié du commencement du monde.

Il lui était bon de retrouver la forêt. Pendant deux jours, elle n’avait contemplé de paysage que la pierre. Confinée dans un dolmen, elle avait fêté le retour de Beltan, la période la plus claire de l’année, comme tant d’autres avant elle, comme personne d’autre sans doute après elle. Elle crachait encore violemment les résidus des chandelles de suif, dont la fumée noire avait teinté le couloir de l’édifice.

Elle passa une longue robe, ficha la serpe dans le bâillement de sa ceinture tressée, peigna sa toison folle dont quelques cheveux tombèrent. Elle les ramassa et les posa sur une branche : avec la belle saison, les oiseaux en auraient besoin pour protéger leurs couvées. Enfin, elle fourra une des poches de sa besace du plantain guérisseur : elle ne manquerait certainement pas de se piquer aux orties qu’il fallait absolument cueillir ce matin.

Hilda Alonso, in Ce dont rêvent les ombres. Éditions du Chat Noir, 2016

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D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

 » Alors que je pleurais à chaudes larmes, j’ai enfermé Jack l’Éventreur dans le placard à balais parce que j’avais besoin d’extérioriser ma colère, et ça s’est très mal terminé. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Hilda Alonso, « Ce dont rêvent les ombres »

[Mois de l’imaginaire 2019] 8 octobre – La horde du contrevent

Ces satanés Fréoles, ma figue, il fallait « leur tirer révérence et chapeau bas » (dixit Caracole). Quelle générosité ! Et quelle jolie prévenance ! À se demander au final s’ils ne voulaient pas qu’on y aille, se paumer dans la flaque, hum ? Ce Port-Choon étrange et glaiseux, cette bourgade de fantômes à barques, aux maisons perchées sur des pilots de bois et de brique, les rues labourées de canaux à la sauvage, ça ressemblait à un baraquement hâtif oublié par des Obliques sur un estuaire. Ils essuyaient de foutues marées – « la seiche » dans leur jargon de pêcheurs – qui montaient jusqu’aux vitres. Voilà pourquoi on voyait tous ces bateaux à coque suspendus en l’air, qui leur servaient surtout de maisons. En phase de crue, ils larguaient les amarres et ils se laissaient flotter, pffuit, jusqu’à ce que ça se tasse. pas idiot…

Du jour où les Fréoles nous lâchèrent, la jetée qui nous guidait marqua des signes de faiblesse… Elle apparut vite moins fiérote (et même un peu absente) la petite, par moments… On goûta nos premières vases. Progressivement, les rares traces attribuables à des créatures humaines (les cabanes palafittes et les pontons pourris, les canges bousillées remplies d’algues, les bajoyers qui étayaient les digues) se diluèrent dans la brume montante. Le soir arriva trop vite et nous nageâmes à tâtons dans l’eau frisquette jusqu’à trouver un îlot vaseux, mal fixé par des roseaux bruissants. Steppe avisa un bosquet de saules et Callirhoé fit feu. L’humidité, près du nid de flammes, recula à peine… Le sol n’offrait que des appuis spongieux. L’eau, par moments, sursautait derrière nous. Floc… Flac… Floc… Un silence ruisselant, fluide… (Sans s’annoncer) une solitude invraisemblable nous enveloppa alors… Nous étions largués loin – très loin de nos routines et de nos bases. Nous n’avions plus de repères. Nous avions la trouille. La flaque commençait maintenant. Elle fasciculait tout autour de nous, à travers nous déjà, pénétrant notre terreau de chair chaude, comme un rhizome de phragmite. Et elle allait donner sa pleine mesure dès le lendemain.

[…]

Ici, c’est le pays des cagouilles, du poiscaille et de la bouillasse. Faut pas chercher à poser la patte sur une motte, pas vouloir réfléchir à la trace sèche, ni quel îlot, bout de roc ou tas de bouse à moitié liquide va pouvoir te servir à te relever pour contrer à la franche – debout, campé. Quand ça pleut ici, ça pleut pas à seaux, plutôt à la barrique de binouse, au tonneau de cent, ça te douche la couenne au jet, plus besoin de te laver petiot, mais ferme ta bouche et boucle ton calbut, et va te jeter à la baille direct, histoire d’enquiller du mille en crawl…

Alain Damasion, in La horde du contrevent. Folio SF, 2007.

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D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

 » Je ne savais pas encore qu’il ne me restait que dix minutes à vivre lorsque j’ai pris le thé avec Sabrina l’apprentie sorcière en espérant ne pas croiser son père, mais je me suis pris les pieds dans le tapis. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman d’Alain Damasion « La horde du contrevent »

[Mois de l’imaginaire 2019] 7 octobre – Manesh

Les Teules sont finalement venus.

Dans la pénombre, ce ne sont d’humains que l’esquisse, corps nus drapés dans une cape d’aiguilles, fondus dans le corps de la forêt ; griffes repliées sur le bois d’une lance à pointe d’os ou d’un arc à demi-bandé. J’en dénombre près de cent. Comment avons-nous pu ignorer l’approche d’un groupe de cette taille ? Aucun d’entre nous ne les a vus ni entendus arriver ; pas même Turmach, qui pourtant n’aurait eu qu’à relever les yeux de sa broquette.

L’un des Teules, un vieillard de grande taille coiffé d’une tête de blaireau, s’avance d’un pas. Aussitôt, avec un bel ensemble, une dizaine d’autres l’imitent pour émerger en pleine lumière. Ils se détachent des arbres comme s’ils s’arrachaient à eux, et viennent former devant la forêt une ligne de gardiens silencieux.

Et puis c’est tout. Plus personne ne songe à esquisser le moindre geste. Nos respirations sont suspendues à un fil invisible. Les Teules nous décortiquent du regard, sans gêne ni pudeur, avec une sorte de nonchalance alerte, et nous faisons de même à leur endroit.

Ceux qui marchent en rêvant ne portent pas d’autre vêtement que l’ample manteau de fourrure retournée, bardé de plusieurs couches de rameaux d’épicéas, qui les enveloppe et les fond dans le décor de la forêt boréale. Nus leurs pieds, qui foulent le sol à demi-gelé ! À poil leurs cuisses, leurs tétons, leurs bras lestes, leurs génitoires qui pendouillent sous leurs ventres vaguement arrondis ! Mais du visage jusqu’au bout des orteils, pas un pouce de leur peau qui ne soit enduit d’une sorte d’épaisse graisse pigmentée dont l’étrange couleur, un turquoise grisâtre, parachève leur camouflage sylvestre. Même leurs opulentes chevelures teintes épousent les tons de la forêt : de bruns, d’auburn ou de roux, chevauchées de pommes de pin, de morceaux d’ambres ou de corne pris dans leur nasse.

Stefan Platteau, in Les sentiers des astres. Tome 1, Manesh. Les moutons électriques, 2014

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D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci…

 » Tandis que je balançais le cadavre de ma tante au fond des bois, j’ai proposé une danse à Katniss Everdeen en m’étirant avec délice, et cela m’a plus. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Stefan Platteau, « Manesh »

[Mois de l’imaginaire 2019] 6 octobre – Royaume de vent et de colères

J’ai croisé un instant le regard du fantôme qui est passé devant ma porte. Il avait les mêmes yeux que Philippa. J’attendais un signe mais je ne pensais pas qu’il emprunterait les traits de ma défunte épouse. Le passé est là, sur mon seuil. Je n’ai plus qu’à le laisser entrer pour que le vieux Gabriel et le chevalier, enfin réconciliés, ne fassent finalement plus qu’un.

Quelle heure est-il ? Cela fait une éternité que je dois être assis à cette table dans la pénombre. Je ferme les yeux avec la certitude de voir mes victimes revenir me hanter. Rien. Aucun visage, aucun cri, pas même la simple image d’une goutte de sang. Les cauchemars qui m’ont pourchassé pendant toutes ces années se terminent aujourd’hui. Cette nuit, je n’en veux plus.

La tempête souffle dehors avec force, arrachant parfois une tuile qui va s’écraser sur les pavés. Chacune de ses rafales menace d’abattre les maisons pour m’enterrer vivant sous les décombres. Je n’ai plus peur. Le mistral pourra toujours souffler demain pour transmettre sa folie aux hommes comme il l’a fait pendant ces trois derniers jours. Fou, je le suis déjà et le diable, aussi cruel soit-il, n’a pas le pouvoir de briser deux fois le même destin.

Le sommeil me gagne immédiatement quand je m’allonge. Mes pensées se teintent peu à peu de la couleur du rêve. J’ai l’impression d’être une lame de tarot, battue avec les autres avant d’être tirée au hasard et placée par une main invisible sur une table infinie. Demain, les cartes seront retournées une à une, révélant les arcanes qui écriront l’avenir d’un destin qui nous dépasse. Oui, demain Marseille deviendra folle, la tempête soufflera plus fort encore pour abattre ses murs comme un château de cartes. Demain, je serai enfin chevalier.

Jean-Laurent Del Socorro, in Royaume de vent et de colères. ActuSF, 2015

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D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

 » Alors même que j’avais fait un bisou à ma mère ce matin, j’ai pris le thé avec Sabrina l’apprentie sorcière pour pouvoir enfin m’offrir ce petit haut qui me faisait tant envie, et j’y ai perdu mon honneur. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Jean-Laurent Del Socorro « Royaume de vent et de colères »

[Mois de l’imaginaire 2019] 5 octobre – Les enchantements d’Ambremer

Le lendemain de sa visite à l’antiquaire, Griffont – redevenu Griffont – passa la matinée à travailler sur la Pétulante.

Il fit si bien que le fonctionnement de la motocyclette lui donna bientôt tous les motifs de satisfaction. Ce faisant, un long et dur labeur touchait à son terme, et Griffont se réjouissait déjà de montrer l’engin aux plus sceptiques de ses détracteurs. Ceux-ci, nombreux dès les origines, n’avaient guère désarmé malgré les succès régulièrement enregistrés au fil des mois. Car le moteur à lumière étrange d’abord imaginé puis réalisé par Griffont était une petite révolution, de celles que l’on croit toujours impossibles. Jamais, en effet, on n’avait jusqu’alors associé aussi étroitement la magie et la technologie pour créer une machine hybride dont le genre, d’ailleurs, restait à définir.

Cependant, ce n’était pas dans l’espoir de briller à la prochaine Exposition universelle que Griffont avait conçu son moteur à lumière étrange. Lui n’avait qu’un but : faire un moteur à explosion qui ne polluait ni n’empuantissait. « Vous verrez, disait-il, combien on appréciera ce double avantage quand tout un chacun aura son automobile. » Que l’automobile soit un jour un bien de grande consommation était inimaginable. Et tant qu’à faire oeuvre de salubrité publique, mieux valait s’attaquer au grave problème des déjections chevalines dans les cités. Ne disait-on pas qu’à New York les flots d’urine répandus quotidiennement menaçaient déjà la pureté des nappes phréatiques où la métropole puisait son eau potable ?

Pierre Pevel, in Le Paris des merveilles. Tome 1, Les enchantements d’Ambremer. Bragelonne, 2015.
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[Mois de l’imaginaire 2019] 4 octobre – La lune seule le sait

Un ciel jaloux de la mer accueillit le Saint-Michel en rade de Brest, ce matin-là. À l’horizon, le gris des flots se mêlait au lavis de la toile tendue entre l’océan et les étoiles mourantes. Un jour terne pointait, accordé au diapason de l’humeur des hommes d’équipage. Sur le pont du navire, les marins s’activaient en silence, le geste lourd de la fatigue accumulée ces dernières semaines. Ils avaient quitté les langueurs tropicales dans la précipitation, un mois plus tôt, après que leur capitaine eut reçu par câble sous-marin un message l’enjoignant de regagner la métropole dans les plus brefs délais. Depuis, le vieux baroudeur était resté reclus dans sa cabine, penché sur sa table de travail, sa silhouette massive ployée sous le feu de la lanterne qui avait brûlé presque sans interruption.

Le Saint-Michel, troisième du nom, rejoignit l’appontement poussé par un vent tiède, où flottaient les effluves d’épices imaginaires. C’était un fin trois-mâts, racé et effilé, dont la coque avait mouillé dans les ports des cinq continents. À ses côtés, les puissants vapeurs caparaçonnés d’acier alignés dans la rade semblaient des monstres sortis des entrailles du Léviathan. Le siècle finissant s’habillait de métal. Le vieux capitaine di voilier regrettait les parfums du goudron qui calfeutrait jadis les robes de bois précieux parant les coursiers des sept mers. Mais il ne cédait pas à la nostalgie ; son esprit demeurait résolument tourné vers les promesses du futur. L’avenir, il l’avait rêvé, il l’avait décrit à longueur de milliers de pages noircies nuit après nuit, il l’avait annoncé avec la clairvoyance d’un prophète de la science, même si la réalité avait fini par dépasser ses plus folles espérances. Aujourd’hui encore, à soixante-dix ans passés, il oeuvrait pour façonner l’avenir de l’humanité à l’image de ses espoirs.

Johan Héliot, in La trilogie de la lune. Tome 1, La lune seule le sait. Mnémos, 2016.

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D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

« Alors même que j’avais fait un bisou à ma mère ce matin, j’ai hargneusement mordu Billy Idol en me déplaçant comme une araignée, mais il m’a mis une mandale mémorable.« 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Johan Heliot « La lune seule le sait »

[Mois de l’imaginaire 2019] 3 octobre – Le bâtard de Kosigan

Notre progression se fait avec prudence – les dieux seuls savent quels pièges de Source peuvent avoir été tissés au long de ces tunnels. Sans parler des créatures à même de se lover au sein de leur noirceur infernale ainsi que des risques de glissement de terrain, voire d’effondrement du passage tout entier.

Le manque de lumière et les irrégularités du sol nous font perdre du temps. Nos lanternes aveugles éclairent à peine à un pied devant nous, et relever les traces de nos prédécesseurs à chaque bifurcation tient du miracle, dans ces tunnels où l’eau grimpe parfois jusqu’à mi-cuisse. Après avoir parcouru l’équivalent de trois cents doubles pas, la terre mêlée d’humidité laisse place à une roche calcaire, jaunâtre et suintante, qui débouche un peu plus loin sur une ouverture étrangement luminescente. Impossible de se retenir de grimacer alors qu’une odeur âcre, puissante et écoeurante s’en prend brutalement à nos narines. Du sang. Caillé, probablement. Et de toute évidence en grande quantité. De l’oeil et de la main, j’encourage Toaille et Edric à affermir leur prise sur leurs armes et à produire la meilleure qualité de silence dont ils sont capables.

Fermant momentanément les paupières, je dédie la part essentielle de mon attention à l’écoute. À bonne distance, quelques gouttes d’eau pliquent et ploquent avec régularité, mais de l’intérieur de la vaste grotte sur laquelle semble déboucher le passage, rien. À peine l’onde d’une brise légère chuintant faiblement au travers des corridors de quelques minces cheminées naturelles.

Dépassant Toaille, mes pieds alternent l’un devant l’autre avec la circonspection d’un marcheur de corde. Presque accroupi, je pénètre dans la caverne. Pas âme qui vive. Une marée de champignons verts et blancs, s’étendant du minuscule à l’énorme, déploie son étrange houle sur l’endroit, illuminant l’atmosphère telle une lune souterraine. Émanant le calme. Et la bienveillance.

Mais on ne pas pas s’y tromper, l’esprit de la mort a fait ripaille à cet endroit. Les effluves du massacre s’attardent partout, pour un peu on sentirait encore la peur et l’on pourrait deviner les cris.

Fabien Cerutti, in Le bâtard de Kosigan. Tome 2, Le fou prend le roi. Mnémos, 2015.

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D’ailleurs, pour ce roman, le cadavre exquis donnerait ceci :

 » En revenant d’une virée arrosée à Las Vegas, j’ai trouvé Rocky Balboa dans une position compromettante pour me réconforter de ma catastrophique journée, puis je me suis aperçu que c’était complètement débile. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Fabien Cerutti « Le fou prend le roi »