[Chronique thriller/fantastique] Écarlate, de Philippe Auribeau

L’auteur n’épargnera personne, ni ses personnages, ni le lecteur, qu’il va prendre un malin plaisir à rudoyer par une trame très bien ficelée et haletante de bout en bout.

Acherontia Nyx

Providence, 1931. Une troupe de théâtre est sauvagement assassinée alors qu’elle travaillait à l’adaptation du roman La Lettre écarlate. Si la piste d’un ancien anarchiste italien semble évidente pour la police locale, l’équipe fédérale de Thomas Jefferson flaire des raisons bien plus obscures. Une ombre plane sur ce meurtre… et sur ceux qui mènent l’enquête.

Éditions ActuSF, collection Les 3 souhaits

Année 2020

496 pages

Caleb Beauford gara la Cadillac le long du trottoir. C’était une conduite bleu pâle, aux chromes rutilants et aux sièges de cuir blanc ivoire. Des passants suspendirent leur pas pour s’émerveiller devant les courbes de la luxueuse automobile, avant que leurs visages ne se ferment en découvrant que son chauffeur était noir. Nombre d’entre eux passèrent alors leur chemin.

Philippe Auribeau, in Écarlate

La loi d’attraction universelle

Difficile de dire ce qui m’a réellement attirée dans ce roman… Peut-être ai-je simplement fait confiance aux Éditions ActuSF et à leur talent pour dénicher de nouveaux filons d’or ? Peut-être me suis-je laissée tenter par un résumé alléchant (surtout un qui commence par le mot magique « Providence ») et la promesse de la découverte d’un nouvel auteur encore inconnu à mon bataillon ? Ou peut-être un peu de tout cela…

Les ficelles du métier

Nous suivons donc deux personnages principaux : Thomas William Jefferson (comme le président – hop, une coche dans le calepin), du BOI (Bureau of Investigation, pré-FBI), et Diane Crane, une jeune enquêtrice privée qui travaille avec lui. Ils seront souvent secondés par Caleb Beaufort, le « chauffeur » de Jefferson, mais plutôt son homme de main, en réalité. Caleb est noir et peut donc plus facilement investiguer dans le milieu afro-américain. Je ne vais pas aller jusqu’à dire qu’il a carte blanche, mais voilà… je sors !

En lui-même, je ne peux pas vraiment dire que Jefferson soit un personnage attachant, mis à part sa manie de cocher sur son carnet de note à chaque fois qu’on lui rappelle la ressemblance de son patronyme avec celui du président des États-Unis. Je l’ai trouvé assez vieux jeu, parfois buté, pas désagréable au demeurant, mais un peu trop hermétique à mon goût. Mon personnage préféré reste Diane Crane, qui a beaucoup de cran (mauvais jeu de nom, à nouveau) et qui est plutôt futée dans son genre. J’apprécie beaucoup le mélange de caractère et de sensibilité à fleur de peau, le fait qu’elle soit féminine sans être provocante pour la cause, le fait qu’elle reste vulnérable (je ne suis pas fan des super-héroïnes trop badass pour être réelles).

Jefferson, après des ablutions prolongées et un rangement méticuleux de ses costumes dans les placards de sa suite, passa des coups de fil. Ceci fait, il reporta minutieusement ses notes sur des fiches cartonnées qu’il accrocha ensuite au mur.

Crane s’occupa d’aménager un laboratoire photo dans la chambre que Jefferson avait louée à cet effet. Elle passa le reste de l’après-midi à développer ses clichés, qu’elle suspendit à un fil métallique tendu entre deux meubles. Les yeux rougis de fatigue, l’estomac retourné par les gros plans des mutilations, elle s’affala finalement dans un fauteuil de la suite. Elle y fuma en silence. Puis, rapidement rattrapée par la frustration générée par l’inactivité, elle prit un taxi et retourna au Palace.

Beauford s’écroula sans se changer sur le grand lit de sa chambre, épuisé par sa nuit de conduite depuis New York, et s’endormit.

Philippe Auribeau, in Écarlate

Quoi qu’il en soit, chacun des personnages va salement « morfler » tout au long du récit, à divers niveaux, à divers degrés, mais aucun ne s’en sortira indemne. L’auteur n’épargnera personne, ni ses personnages, ni le lecteur, qu’il va prendre un malin plaisir à rudoyer par une trame très bien ficelée et haletante de bout en bout.

Du nerf !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Philippe Auribeau possède un style qui se prête à merveille au thriller et à l’horreur. Son écriture se veut nerveuse quand nécessaire, mais peut aussi parfois être plus descriptive, sans pour autant nuire au rythme du récit, très soutenu.

En gros, on est sur un récit de type « enquête des années 1920-30 », en pleine période de la Prohibition aux États-Unis, le style d’histoire avec supplément de chapeaux melons, trenchcoats, cigarette ou cigare au bec, vieilles voitures de rêve, détectives privés qui ont la classe, jeunes femmes pulpeuses aux lèvres rouges… À cela, ajoutez une bonne dose de suspens à la Hitchcock, d’horreur/gore façon Masterton ou King, le tout largement saupoudré de fantastique « satanique » (l’homme noir, les sorcières de Salem, les sacrifices humains et les rituels à tendance ésotériques…). Et voilà, nous y sommes ! Alors, ça vend du rêve, hein ?

Thomas Jefferson s’avança de quelques pas et souleva un drap avec une précaution infinie. Un vol de mouches accueillit son inspection avec un bourdonnement aigu. Plus nombreuses que jamais au cœur de l’été, elles n’avaient pas tardé à s’installer sur les cadavres. Les vers grouillaient déjà sous les paupières et dans la bouche de la victime.

Un rictus froissa le visage patricien de l’agent fédéral. Il adressa un signe de tête à Diane Crane, qui se tenait prête, carnet et stylo en main. Ouvrit sa sacoche, révélant divers instruments médicaux. Puis il enfila des gants et se munit d’une pince à bouts ronds et d’un scalpel.

— Première victime. Sexe féminin. À première vue, une vingtaine d’années. Lacérations multiples sur le torse, la gorge, le visage. (Il souleva le drap un peu plus haut. Grimaça. Puis : ) Éventration sous le diaphragme. Les organes sont sortis… Les seins ont été prélevés.

Philippe Auribeau, in Écarlate

Malgré tout, j’ai relevé quelques menus défauts, mais qui m’ont parus bien mineurs. Quelques longueurs notamment, surtout lorsque l’enquête piétine. Quelques manques de logique rendent l’intrigue plus lente, les personnages s’y perdent parfois, s’égarent sur de mauvais chemins menant à des impasses. Quelques fois, les conclusions semblent trop hâtives, elles sortent d’on ne sait quel coup d’inspiration subit, ce qui les rend moins plausibles. Mais voilà, rien de tout ça ne me semble vraiment susceptible de rendre l’histoire moins bonne ou moins attractive.

Providence, vous avez dit Providence ?

En bonne fan de Lovecraft, lorsque j’ai lu « Providence » dans le résumé, puis encore en début de roman, j’ai évidemment sauté de joie en me disant que, peut-être, j’allais avoir droit à de jolis clins d’yeux, ou mieux, à des références explicites au maître de Providence ou à ses créatures. Alors, certes, les premiers crimes ont lieu à Providence, et une grande partie de l’enquête s’y déroule. Malheureusement, je suis restée un peu sur ma faim en ce qui concerne les références à Lovecraft. En fait, l’intrigue s’articule surtout autour du roman de Nathaniel Hawthorne, La lettre écarlate, un roman que je n’ai jamais eu l’occasion de lire et dont je ne pourrai pas vraiment vous parler dans cette chronique.

L’enquêtrice prit une profonde inspiration et tâcha de rassembler ses esprits. Elle inspecta la pièce du regard. Une table, deux chaises, des cendriers débordants de mégots écrasés, quelques bouteilles vides, un tapis et une paire de dés constituaient l’essentiel de l’ameublement. Elle localisa trois portes. L’une, ouverte, menait à une cuisine crasseuse, encombrée d’assiettes sales et de boîtes de conserve. Une autre à une salle de bains. Stone poussa la dernière et accéda à une chambre dotée d’un lit court, à deux places. Une odeur de sueur âcre flottait dans l’air humide. Crane s’avança. Elle écarta quelques journaux sans intérêt. Sur la table de chevet se trouvait un livre – La Lettre écarlate – dont elle feuilleta rapidement les pages sans rien noter.

Philippe Auribeau, in Écarlate

Mais… ! Car il y a bien sûr un « mais » à ce que je viens de dire… Il y a tout de même, plus ou moins aux deux-tiers du bouquin, une jolie surprise qui attend les fans de Lovecraft. Je ne vais pas vous en dire plus, je ne voudrais vraiment pas vous gâcher la surprise, mais sachez que votre petit cœur de fan inconditionnel va palpiter ! Ça ne dure pas très longtemps, donc profitez-en bien…

Plus qu’au mythe de Cthulhu, c’est au diable (l’homme en noir, dans le roman) et aux sorcières de Salem que le roman renvoie réellement, le tout émaillé d’une touche de sacrifices humains et d’un soupçon très léger de magie vaudou. Mais sur le sujet, je ne vous en dirai pas plus afin de vous laisser découvrir par vous-mêmes ce que l’auteur vous a concocté !

En résumé

On est ici en présence d’un thriller horrifique/fantastique de très bonne qualité, avec des personnages bien campés, une intrigue bien ficelée et relativement complexe, des clins d’yeux à la littérature américaine (Lovecraft, Hawthorne), des meurtres sanglants à souhait, une enquête menée tambours battants par un excellent trio inspecteur du BOI/détective privée/homme de main afro américain, le tout dans une ville de Providence à l’époque de la Prohibition et des speakeasies…

Mais ce roman, c’est surtout une vertigineuse descente vers une partie bien sombre de l’histoire des États-Unis, celle des sorcières de Salem et du culte de l' »homme noir »…

Ma note

17/20

À propos de l’auteur

Philippe Auribeau est diplômé en commerce international et en anglais.

Il est auteur et traducteur dans le milieu du jeu de rôle depuis une dizaine d’années.

Il a surtout écrit pour « L’Appel de Cthulhu » (2015), tout en participant à la création de jeux tirés d’œuvres littéraires : « Les Chroniques des Féals » (2012), d’après Mathieu Gaborit, et « Les Lames du Cardinal » (2014).

Il organise également tous les deux ans un événement ludique et littéraire nommé Les Chimériades.

Il est auteur d’une série « L’Héritage de Richelieu » (2016), qui prend pour cadre « Les lames du Cardinal » de Pierre Pevel et s’inscrit dans la continuité du jeu de rôle.

Source : Babelio.com

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