[Chronique steampunk] Grand siècle. 1, L’académie de l’éther, de Johan Héliot

Ce premier tome de la trilogie Grand Siècle est très prometteur, et me donne diablement envie de connaître la suite.

Acherontia

Synopsis

GrandSiècle1_HéliotL’ambitieux lieutenant de frégate Baptiste Rochet présente au jeune Louis XIV une étrange météorite sphérique, rapportée de son dernier périple en mer. Médusé, le mathématicien et penseur Blaise Pascal y trouve alors une terrifiante source d’inspiration. Ses découvertes bouleverseront à tout jamais le destin du Roi-Soleil et de son royaume, ainsi que les vies d’une fratrie tentant d’échapper à la misère et impliquée bien malgré elle dans les drames à venir.

Nobles comploteurs, inventions géniales de Pascal, imprimeurs libellistes, malfrats sans pitié de la cour des Miracles et mousquetaires désenchantés peuplent le théâtre d’un monde sur le point de basculer dans un Grand Siècle futuriste, entre ombre et lumière, entre la terre et les étoiles.

Thèmes abordés

L’époque de Louis XIV (17e siècle) * L’imprimerie au 17e siècle * Paris au 17e siècle * La pauvreté et la misère * Les technologies rétrofuturistes * La conquête de l’éther

Ma note : 16/20

Un roman de belle facture et un premier tome prometteur

La loi d’attraction universelle

Ce roman m’a honteusement fait de l’œil lors d’une de mes dernières virées à la FNAC. C’était un jour gris et déprimant, un de ces jours où le climat belge vous donne le sentiment que le ciel va descendre si bas qu’il pourrait vous engloutir tout entier. En parfaite boulimique, cette petite chute de morale météorologique s’est bien sûr traduite par ce que l’on appelle communément un « craquage de slip ». Je n’avais pas le budget pour ça, ma PAL débordante ne m’avais pourtant rien demandé, mais j’ai quand même acheté de haut vol quelques romans, dont celui que je viens de terminer. Un craquage de slip bien inspiré, ai-je envie de dire, car c’est une lecture qui m’a beaucoup plu…

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Une uchronie du Grand Siècle

Ha! Vous ne vous y attendiez pas, à celle-là, hein?! Hé oui, c’est un peu le titre de la série…

C’est un des points qui m’a beaucoup plu dans cette série, car quand on parle de steampunk (oui, selon moi, il s’agit bien d’une uchronie steampunk, à cause des technologies avancées employées dans l’intrigue), on s’attend plutôt à ce que l’histoire prenne racine dans l’ère victorienne, voire le début du 20e siècle, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Un récit steampunk trouvant son origine dans le Grand Siècle, c’est-à-dire le 17e siècle français, époque de Louis XIV, c’est plus rare à mon sens.

Il est plaisant de lire que l’auteur maîtrise fort bien l’Histoire de France, car le récit est émaillé de faits véridiques et de personnages historiques. Ainsi, on y retrouve la Fronde, le cardinal Mazarin, Blaise Pascal, les mousquetaires, l’imprimeur Plantin, le petit Monsieur (Philippe, frère de Louis XIV), Anne d’Autriche, Condé, Nicolas Fouquet, et j’en passe. Voici donc un roman historiquement immersif de bonne facture qui a vraiment fait plaisir à mon âme un tantinet historienne. Cela tombe bien, car c’est un pan de l’histoire que je connais assez mal. Étant d’origine belge, nous n’avons pas beaucoup abordé l’histoire française à l’école, et je dois dire que je ne m’y suis pas beaucoup intéressée par moi-même. J’ai donc pu avoir un aperçu de cette époque fourmillante de faits et de découvertes passionnants, le tout englobé dans le miel de l’imaginaire. L’ensemble donne un entremet très goûteux qui ne manque pas d’intérêt.

Louis approuva d’un signe la proposition. la fantaisie exacerbée du duc d’Anjou l’agaçait parfois, mais il admettait volontiers envier à son cadet sa propension à une constante légèreté. Ainsi, Philippe n’avait-il jamais paru souffrir des aléas de la Fronde, pas même lorsqu’il leur avait fallu fuir en pleine nuit un palais envahi par une foule en colère, ou voyager dans de très inconfortables positions durant des jours, des semaines, pour échapper à leurs ennemis et suivre les difficiles campagnes de l’armée contre les troupes condéennes.

– Faites donc, parrain. Un peu de distraction n’est pas pour nous déplaire. Et je vous rappelle à la discrétion pour ce qui concerne nos mauvais rêves.

Mazarin s’inclina de nouveau avant de prendre congé. Louis se doutait qu’en dépit de ses recommandations, il ne manquerait pas de rapporter l’entretien à sa mère. Mais il saurait trouver les mots aptes à transformer la vérité pour qu’elle paraisse sous des atours plus flatteurs. C’était là l’un de ses remarquables talents, admiré autant que jalousé par ses très nombreux détracteurs, de vive voix dans la rue ou même noir sur blanc dans les nombreux placards qui tapissaient les murs de Paris et qu’on nommait à juste titre des mazarinades.

L’académie de l’éther, de Johan Héliot

OVNI rétrofuturiste

Dans ce background historique riche, bien maîtrisé et fourmillant de références, Johan Héliot a tout le loisir d’introduire ses éléments fantastiques qui seront au cœur de l’intrigue. Là encore, le lecteur ne peut être qu’étonné, car l’auteur mêle science du Grand Siècle et technologie… d’origine extraterrestre! Là où je me serais attendue à une panoplie de savants fous et d’inventions loufoques sorties tout droit de leur esprit dézingué, mon imagination se voit subitement émoustillée. Car effectivement, nous sommes bien face à des savants fous et des inventions loufoques, mais ces machines rétrofuturistes ne sortent pas du tout de leur imagination… Elles proviennent d’une forme de vie extraterrestre des plus étranges.

C’est Baptiste Rochet, lieutenant de frégate de son état, qui rapporte d’une de ses expéditions une étrange météorite sphérique. Cet objet tombé des sphères célestes possède le pouvoir de « parler » par la pensée à ceux qui la touchent. C’est ainsi que Louis XIV aura subitement l’idée saugrenue de partir à la conquête de l’éther, et ce par tous les moyens, quitte à lever les impôts de façon honteuse, à guerroyer, à torturer. L’étrange objet deviendra vite une obsession pour lui, une obsession qui le pousse aux confins de la folie et de la sagesse.

Il tournoyait lui-même, emporté par une joie féroce, mû par une force insoupçonnée, astre parmi les astres, entre tous le plus étincelant, comme il l’avait été durant sa représentation du Ballet de la nuit, l’année précédente, grimé et costumé en dieu-soleil, pour mieux éclipser de son éclat celui des courtisans.

Quel bonheur de pouvoir s’abandonner sans retenue! Et quelle ivresse de se laisser ainsi aller! Chaque pas, chaque figure délivrait son lot d’images fabuleuses, grandioses, comme seule l’imagination d’un grand roi était susceptible d’en produire. D’extraordinaires chimères naissaient et mouraient chaque instant dans l’esprit du monarque, des bêtes aux contours parfois indescriptibles, fascinantes autant qu’effrayantes. Louis était curieux d’en découvrir toujours davantage. Il aurait souhaité continuer à danser et capturer des étoiles jusqu’au bout de la nuit, mais son parrain en décida autrement.

L’académie de l’éther, de Johan Héliot

J’ai aimé la façon dont Johan Héliot a introduit le fantastique dans son récit, ainsi que les machines invraisemblables mises au point par Pascal. J’ai toutefois été plus mitigée par rapport à cette « Unité d’exploration conscientisée », cette vie d’origine extraterrestre dont on apprend au final bien peu de chose. À la lecture du premier chapitre la concernant, je me suis sentie déconcertée, presque démunie par le côté totalement décalé de l’affaire. On nous parlait du 17e siècle, les personnages racontant l’histoire étaient soient historiques, soit inventés, mais toujours ressortissants du Grand Siècle, et cela se ressentait dans leur façon d’être et de parler. Et puis tout à coup, on a affaire à un interlocuteur complètement froid, déshumanisé, qui nous adresse la parole dans un jargon scientifique tout ce qu’il y a de plus moderne, voire futuriste. Il y a de quoi en perdre ses nougats!

Je vous rassure, une fois passé cet étonnement initial, on se familiarise assez vite avec cet aspect du roman. Cela vient sans cesse titiller notre imagination, instillant un mystère à la limite du supportable. Voici donc une initiative osée mais tout à fait réussie, pour ma part.

L’Unité d’Exploration Conscientisée était bien obligée d’accepter les carences de ses hôtes, tant sur le plan biologique que technologique. La lenteur excessive avec laquelle ils exprimaient leurs pensées, confuses le plus souvent, dénuées de l’implacable logique dont se targuait l’UEC, témoignait d’une évolution précaire, soumise aux caprices d’une nature par définition imparfaite. Autant de défauts depuis longtemps corrigés par la Connexion pour les habitants du coeur galactique. Mais le moment n’était pas encore venu d’étudier la possibilité d’adjoindre les créatures à l’agrégat civilisationnel, pour peu que l’occasion finisse par se présenter.

Pour que son plan de sauvetage ait une chance d’aboutir, l’UEC ne devait surtout rien brusquer. Les autochtones n’étaient en mesure d’appréhender ni ses origines ni son essence artificielle. Leur système de croyances limitait absolument la perception qu’ils avaient de l’univers, réduit pour eux à un infinitésimal fragment de réalité : la « sphère céleste », copiée sur le modèle de leur planète et de son satellite naturel, la Lune, soit la projection géométrique d’une frontière spatiale imaginaire, à la surface incurvée, qui serait le support des astres observés en levant les yeux au ciel.

L’académie de l’éther, de Johan Héliot

De la misère à la noblesse

J’ai adoré les personnages mis en scène dans ce roman choral! Les chapitres étaient tour à tour racontés du point de vue d’un interlocuteur différent : Louis XIV lui-même, l’UEC, Estienne, Jeanne, Pierre, Martin et Marie, Baptiste Rochet, Blaise Pascal… Si certains personnages peuvent être plus agaçants que d’autres (je pense notamment à Louix XIV, pris dans son délire de conquête céleste), d’autres sont magistraux tant ils sont attachants.

Et bien sûr, les plus magistraux sont les cinq enfants Caron précités, dont la famille fut décimée par les tragédies et la misère. Ils ont quitté leur campagne et leur vie précaire pour la Capitale, dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure sous le joug d’un protecteur, un oncle éloigné du nom de Plantin, imprimeur renommé. Pour ces cinq enfants, c’est peut-être la fin d’une vie de tristesse et de misère dans la campagne lorraine, mais c’est aussi le début d’une aventure placée sous le signe de la souffrance, où la dure réalité va les frapper de plein fouet et leur laisser un goût amer : celui du sang et de la boue des rues de Paris.

Ma préférée reste Jeanne, dont le caractère fort permet aux plus jeunes un peu de sécurité, autant que faire se peut. Quant à Pierre, l’aîné, il pourvoira aux besoins de sa famille en trempant dans des affaires louches qui le mèneront à sa perte. Que ce soit ces deux-là ou leur frère Estienne, ils auront tous trois un rôle important à jouer dans l’histoire, et de la plus improbable des manières. C’est ce qui m’a enchantée dans ce roman, le fait que l’on ne distingue le rôle et l’importance de chacun qu’au fil des hasards de l’existence.

Le récit peut parfois se montrer cruel, voire gore par moments. Cela donne beaucoup de piment et de relief à l’ensemble, déjà fort bien construit. J’ai encore en tête le souvenir d’une certaine mise à mort absolument terrible et répugnante à lire. Je ne m’en remets pas.

Estienne grimpa avec agilité à un poteau de soutènement, la lame d’un couteau entre les dents. Il se glissa ensuite précautionneusement sur l’étroite pièce de bois sombre, mal équarrie et hérissée d’échardes, jusqu’à atteindre l’endroit où le père avait noué sa corde. Trancher cette dernière ne fut pas chose aisée. Estienne ne voulait pas contempler de trop près la face du mort. Il garda les paupières baissées tout le temps nécessaire. Quand le corps s’affaissa entre les bras puissants de Pierre, il éprouva un vif soulagement.

Ils ramenèrent le cadavre jusque dans le lit coincé près de l’âtre, au coeur de la maison jamais entièrement réchauffée en dépit du feu entretenu en permanence. Avant d’entrer, Jeanne Masqua le faciès contrefait à l’aide de son sac gorgé d’eau. Estienne lui en fut reconnaissant.

Marie jouait avec une poupée de chiffon, à l’abri sous la table. Curieuse, elle rejoignit ses frères et soeur devant le sommier et son gisant. Des larmes coulèrent bientôt dans les fossettes de ses joues creuses. Elle sanglota, hoqueta, seul moyen pour elle de manifester un chagrin impossible à formuler d’une autre façon.

L’académie de l’éther, de Johan Héliot

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En résumé

Ce premier tome de la trilogie Grand Siècle est très prometteur, et me donne diablement envie de connaître la suite. On peut qualifier ce roman d’uchronie. En effet, l’on part des deux questions suivantes : « Que se serait-il produit si Louis XIV s’était entiché d’un idéal de conquête céleste? », « Que se serait-il passé si un dispositif d’origine extraterrestre avait été mis entre les mains d’un génie tel que Blaise Pascal? » Mais on voit poindre des éléments de steampunk, en particulier dans les machines rétrofuturistes de Blaise Pascal.

D’un point de vue historique, on sent que l’auteur est bien documenté. Le récit fourmille de détails historiques et de personnages connus qui s’intègrent très bien aux éléments plus fantastiques. Ces derniers sont savamment distillés dans la grande trame de l’Histoire. L’auteur sait fort bien entretenir le mystère, le suspens et l’attention du lecteur grâce à son style fluide et son sens de l’accroche. Quant aux personnages, qu’ils soient historiques ou fictifs, ils sont très travaillés, et peuvent être très attachants pour certains. Le choix de faire de ce récit un roman choral leur sied particulièrement bien, car il permet de vivre l’histoire selon le point de vue de chacun. Pour finir, j’ai vraiment apprécié les touches de cruauté et de gore dont l’auteur parsème son roman. Cela rend les personnages et l’intrigue plus réels, plus tangibles.

Je n’ai trouvé que peu de points négatifs à ce roman, si ce n’est qu’il est un peu court à mon sens. J’aurais aimé que le dernier quart de l’histoire soit plus développé. J’ai eu le sentiment que les derniers chapitres n’étaient que survolés, et ça m’a laissé sur ma faim. De même, on parle beaucoup de Baptiste Rochet en début de roman, mais par la suite, il disparaît complètement du récit. Ce qui est dommage, étant donné que c’est par lui que tout a commencé… Qu’est-il devenu? Je ne suis pas certaine d’avoir un jour réponse à cette question.

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