Top Ten Tuesday #37

Top Ten Tuesday #37

Le Top Ten Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire initié par The Broke and the Bookish et repris en français par Iani puis par Frogzine.

Et le thème de cette semaine est…

Les 10 livres futuristes que vous aimeriez lire (pas nécessairement des dystopies ou post-apocalyptiques)

Top Ten Tuesday #37
  1. Bohème, de Mathieu Gaborit
  2. Des milliards de tapis de cheveux, d’Andreas Eschbach
  3. Futur intérieur, de Christopher Priest
  4. L’archipel du rêve, de Christopher Priest
  5. L’homme bicentenaire, d’Isaac Asimov
  6. La loi du désert, de Franck Ferric
  7. Schismatrice +, de Bruce Sterling
  8. Le passeur, de Lois Lowry
  9. Je suis une légende, de Richard Matheson
  10. Ubik, de Philip K. Dick

[Chronique] Les foulards rouges. 2, Terre, de Cécile Duquenne

[Chronique] Les foulards rouges. 2, Terre, de Cécile Duquenne

Synopsis

Lara et Renaud ont réalisé l’impossible : avec une poignée de Foulards Rouges, ils se sont évadés de Bagne, la planète-prison désertique. En se crashant sur Terre, ils plongent non seulement dans les eaux de la planète Bleue, mais également dans les intrigues politiques tentaculaires du Parti, celles-là même qui ont fait d’eux des criminels… et désormais des fugitifs. Trouvant refuge en Australie, ils comptent bien mettre en place une véritable résistance. Car Renaud sait sur les origines du Parti des secrets inavouables qui l’ont convaincu depuis longtemps que, davantage qu’une simple vengeance, il s’agit d’offrir la liberté à tout un peuple tenu dans l’ignorance et le mensonge depuis des siècles. Il est cependant loin d’imaginer à quel point lui et Lara, qui vient de se découvrir des pouvoirs de Thaumaturge, forment des pièces centrales sur l’échiquier des forces en jeu. Malgré leurs efforts acharnés, ont-ils jamais eu la moindre chance de sauver l’humanité et de réécrire son avenir… ?

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon troisième roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady/Castelmore pour ce second trimestre de l'année, Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat issu de leur collection "Snark".

Chroniques des tomes précédents…

Tome 1, Bagne…

Qui dit deuxième tome…

Je vous l'ai dit dans ma première chronique, l'univers des Foulards Rouges est très riche, très dense. Dans ma chronique du premier tome, je me suis attachée à la description de cet univers et de ses personnages. C'est une partie qui sera beaucoup moins développée dans cette seconde chronique, puisque cela a déjà été fait dans la précédente. Je ne peux donc que vous conseiller de la lire si vous souhaitez un aperçu général de l'univers.

Dans la chronique de ce tome 2, je vais avant tout parler de l'histoire, des changements depuis le tome 1, et de l'évolution des personnages. Pour éviter de spoiler le lecteur qui n'aurait pas encore lu ce second opus, et afin de donner envie à ceux qui ne l'ont pas lu de le faire sans plus tarder, je ne parlerai que du début du roman.

Pour les lecteurs qui n'ont pas du tout entamé la saga, je vous conseille, pour éviter tout spoil, de vous arrêter ici et de ne lire que la chronique du premier tome…

Un départ compliqué…

À la fin du premier tome, Lara, Renaud et leurs comparses Foulards Rouges étaient parvenus à s'enfuir de Bagne, la planète prison. Après une série de péripéties totalement épiques et jouissives dans l'espace, à bord de leur vaisseau guidé par la magie, ils atterrissent enfin sur Terre. Oui, bon… Quand je dis sur Terre, entendez par là, l'océan… Il vaut mieux pour eux, notez. Mieux vaut un grand plouf qu'un gros boum, comme qui dirait…

Mais vous vous doutez que leurs (més)aventures ne s'arrêtent pas là. Que vont-ils trouver sur Terre? Qui seront leurs amis, leurs ennemis? S'ils parviennent seulement à sortir du vaisseau et à gagner la surface…

Crocodile Dundee…

L'intrigue se focalise d'entrée de jeu sur Lara. Elle a survécu au crash du vaisseau, a réchappé à la noyade, mais n'a aucune idée d'où elle se trouve ni du sort de ses compagnons d'infortune. Le suspens est à son comble! A-t-elle été faite prisonnière par des gens du Parti pour la paix? Ses amis sont-ils morts? Sont-ils retenus prisonniers, ou agonisant sur une plage lointaine?

Pour répondre à ces questions, Lara émerge péniblement de sa convalescence et s'en va explorer le lieu où elle pense être retenue contre son gré. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle s'aperçoit que le seul couloir auquel elle ait accès débouche sur… une arène!

Lara va encore devoir se battre pour sa vie et pour celle de ses amis, pour notre plus grand plaisir! Et il se pourrait bien que le combat recèle quelques belles surprises…

Une terrible douleur la saisit à la jambe et l’emporta vers le fond.
Non.
NON !
Le haut et le bas n’étaient plus qu’une vague notion étrangère à sa logique. La bête ne lâchait pas. Elle agita Lara en tous sens ; broyant le muscle ; écrasant l’os. Elle mâchait – sa jambe. Dans un hurlement strident, Lara expulsa le peu d’air qui lui restait. Tout à coup, les contours du monde se firent plus nets, comme si les éclairs de souffrance décuplaient l’acuité de ses sens.
Elle se rappela qu’elle tenait toujours l’épée et la projeta dans la direction approximative du crocodile. La pointe toucha l’écaille sans l’entamer. Lara frappa de toutes ses forces. Aucun effet notable, sinon que l’animal se mit à nager de manière à les éloigner du bord. Lara faillit perdre connaissance, comme la peur et le manque d’air l’étouffaient, mais soudain son nez perça la surface. La bête était pourchassée par les siens et louvoyait pour les éviter. Lara cracha un peu d’eau, inspira quelques – ténues – gorgées d’air. Saisissant sa chance avant que le crocodile ne replonge, elle jeta ses dernières forces dans un coup désespéré : son corps lui hurlait d’abandonner la partie, mais elle enfonça la lame entre les yeux, là où la peau et l’os seraient les plus fins.
De douleur, la bête contracta les mâchoires, lui arrachant un nouveau cri, puis le terrible étau se relâcha soudain. Lara eut l’impression d’être une éponge déchiquetée, essorée, qui se vidait d’eau et de sang. Cela surpassait toutes ses précédentes expériences traumatisantes. Toutes les fois où on lui avait tiré dessus. Elle se laissa donc emporter par le courant, vers le mur de l’Arène, manquant de s’assommer contre la pierre. Le crocodile mort sur le coup s’enfonça dans l’eau avec l’épée, ce qui attira aussitôt l’attention de ses congénères, qui serpentèrent vers lui pour la curée.
Avec tout le sang perdu, Lara se sentait au bord de l’évanouissement. Le destin avait voulu qu’elle ait refait surface près du bouclier miraculeusement intact et… en bois. Du bois qui flottait. Les larmes aux yeux, Lara s’y raccrocha de toutes ses forces. Sa gorge la brûlait jusque dans l’estomac. Respirer devenait un supplice. Les allers et retours de l’air entre sa bouche et ses poumons arrachaient à chaque passage leur dîme de souffrance. Ses oreilles se débouchèrent, l’ouïe lui revint. Une formidable clameur s’élevait depuis le public, ravi du spectacle. Apparemment, beaucoup l’avaient cru morte.

Terre, de Cécile Duquenne

J'ai retrouvé un petit côté Hunger Games dans le début de ce second tome. Et quand je dis "petit", je pense plutôt à son opposé… Une arêne… Une lutte acharnée pour sa survie… Devoir tuer pour s'en tirer… Du sang partout… Une héroïne exemplaire avec de longs cheveux sombres ramenés en tresse… Un univers dystopique… Bref, vous m'avez compris!

Heureusement, cette tendance diminue légèrement par la suite, car l'auteur met en place un univers bien à elle, qui contient beaucoup d'originalité et de personnalité.

Bien sûr, vous vous doutez qu'elle se sort de cette fameuse arène (puisque le roman continue sur plus de 400 pages après cette scène…), mais dans quel état?

Portrait d'un Thaumaturge façon Arcimboldo…

Renaud, quant à lui, est en plus mauvaise posture que Lara. Comment? me direz-vous. Il existe pire encore que l'arène et les crocodiles géants? Eh bien, croyez-moi, oui, il existe un endroit pire que cela. Et cet endroit s'appelle l'intérieur de sa propre tête…

C'est que Renaud a mal vécu le crash du vaisseau. La magie nécessaire au maintient de ce dernier l'a laissé épuisé. Et lorsqu'on se retrouve entraîné sous l'océan, il n'est guère bon d'être épuisé si l'on veut sortir la tête de l'eau un jour.

Malgré le sauvetage in extremis effectué par Lara, le Thaumaturge ne s'en tire pas à si bon compte qu'elle. Le diagnostic tombe, Renaud est dans un coma profond. Un légume, selon le médecin qui s'occupe de lui…

Lara sursauta. Passant les bras autour de son torse comme pour se réchauffer, elle entra malgré elle dans la pièce afin de laisser passer le nouveau venu. L’homme en blouse blanche se dirigea vers une boîte, toute simple, de laquelle s’échappait un ronronnement discret. Le médecin – car c’était bien lui – vérifia quelque chose sur les bandes de papier millimétré qui dégringolaient en fines boucles jusqu’au sol. Après quoi, il déroula son stéthoscope pour écouter le cœur de Renaud.
Lara sentit que le sien allait s’arrêter pour de bon.
—  Expliquez-moi, exigea-t-elle de but en blanc.
Le médecin grimaça, comme si l’odeur de marécage qui flottait autour d’elle le dérangeait :
—  Pour une raison inconnue, votre ami se trouve plongé dans un coma profond de stade III.
—  Stade III ? interrogea-t-elle, peu au fait du jargon médical.
—  Humm, oui, stade III, répéta-t-il, se complaisant à la maintenir dans l’ignorance.
Insupportable. Ce gnome gonflé de fatuité prenait un plaisir évident à jouer le rôle du professeur. Lara le prit immédiatement en grippe.
—  Expliquez-moi, répéta-t-elle.
Cette fois, elle s’arrangea pour que cela sonne comme une menace. Le médecin se montra tout de suite plus coopératif, mais il n’en demeura pas moins agressif :
—  Humm, eh bien, il n’a plus de tonus musculaire, ce que même vous pouvez constater. Il ne réagit plus aux stimuli extérieurs, qu’ils soient lumineux ou autres. Pas non plus à la douleur. En d’autres termes : c’est un légume.
Choquée, Lara ne prit même pas la peine de retenir la méchante saillie qui lui démangeait le bout de la langue :
—  Parlez encore une seule fois de Renaud en ces termes, et c’est vous qui tomberez dans le coma.
Le médecin recula. L’assistance respiratoire se mit en travers de son chemin de retraite, donnant corps à cette menace.
—  Vous… vous n’oseriez pas.
—  Oh, je suis Lara Carax et je suis sortie indemne de votre Arène. J’ose tout, même le pire. Surtout le pire. Ça se sait.
—  Sans moi, votre ami serait déjà mort.
—  Je suis sûre qu’il y a d’autres médecins tout aussi compétents que vous à Canberra, et bien plus délicats et respectueux avec leurs patients.

Terre, de Cécile Duquenne

Bref, un retour sur terre chaotique pour un roman qui débute sur les chapeaux de roue!

Vous le savez, nous autres, lecteurs, sommes des monstres de sadisme. Plus les héros galèrent et souffrent, plus on en redemande! Et c'est bien ce qui se produit dans la première partie. Oh, bien sûr, cela continue, encore et encore, jusqu'à la toute fin. Lara ne serait pas Lara sans sa dose de combats, son lot de souffrance et sa pléthore de questions existentielles. Et c'est ce qu'on aime, finalement! Chez moi, en tout cas, la sauce a bien pris. D'entrée de jeu, j'ai été happée par le récit et par le calvaire des personnages, que j'ai aimé voir évoluer au fil des épisodes.

De nouveaux objectifs…

Lara et Renaud ont enfin quitté Bagne. Quel bonheur!

Ils ont rejoint la planète Terre. Quelle horreur!

Car leurs aventures ne s'arrêtent pas au seul fait de l'évasion, vous vous en doutez. Sinon, il n'y aurait pas de tome 2…

En s'évadant, ils ont défié le Parti pour la paix, et ce dernier entend bien ne pas en rester là. Quand un groupuscule d'hommes et de femmes défient tout un système politique bien établi, c'est un peu le pot de terre contre le pot de fer. Mais Renaud, lui, prétend détenir certains secrets concernant le Parti et la création des Thaumaturges. Il a entendu parler d'une prison où seraient enfermés d'autres Thaumaturges comme lui, d'autres magiciens capables de réfléchir. Et que dit réfléchir, dit aussi désobéir…

—  Je dois réapprendre la peur…, souffla-t-elle, le regard brillant d’excitation comme elle venait enfin de trouver une solution à son problème. Et pour cela, je dois trouver mes limites, savoir où m’arrêter. Sinon, je perdrai toujours le contrôle. Je dois cesser de me croire invincible.
—  C’est un bon plan, approuva Renaud.
À cet instant, Lara crut même déceler un soupçon de fierté dans sa voix.
—  Ce n’est pas ce qu’on nous apprenait à l’Académie Militaire, mais le Parti n’encourageait pas ses Thaumaturges à apprendre. Il voulait des mages soumis, plutôt que des êtres invincibles. Ce dont nous avions peur, c’était du Dalaï, de la prison, de…
—  Il y a une prison pour Thaumaturges ? s’étonna Lara.
Renaud haussa les épaules.
—  C’est la rumeur qui court. L’un de mes premiers objectifs est de trouver cette prison, si elle existe, et de délivrer les mages qui y sont enfermés. Cela ne blessera pas d’innocents, et le Parti ne pourra pas continuer à nous ignorer. La vérité sur nos origines ne tardera alors pas à éclater, portée par la multitude.
—  Je vois…
—  Enfin, bref : pour trouver tes limites, il va d’abord falloir que tu comprennes la nature profonde de ton pouvoir. Tu as été créée sur Bagne, et cela implique certaines… particularités.
—  Lesquelles ?
—  Eh bien, Bagne est une planète dite « morte », mais c’est faux : en vérité, elle se bat pour survivre.
—  Je… je ne te suis pas. Mais alors pas-du-tout. Quel rapport avec moi ?
—  Viens, assieds-toi, on a le temps pour une leçon ou deux d’ici à ce que tout le monde se réveille. Toujours pas sommeil ?

Terre, de Cécile Duquenne

D'une autre part, Lara et Renaud se heurtent à des problèmes plus immédiats, comme nous allons le voir ci-plus bas…

De nouvelles rencontres…

Au gré de leurs aventures, le petit groupe de Lara, Renaud, Claudia et d'autres aura l'occasion de rencontrer d'autres dissidents au régime. Ceux-ci, appelés les Enfants de Proudhon, vivent en autarcie dans une ville abandonnée. Ils accueillent Lara et ses comparses et les aident dans leur quête. Mais c'est sans compter sur Kilian, le "mari" un peu bizarre de Renaud, qui refait surface et qui aimerait bien que leur relation reprenne son cours, et Nikki, la fille rebelle du Diacre Michael qui avait soigné Lara après ses péripéties en haute mer.

Je vous avoue que Kilian n'est pas mon personnage préféré. Je l'ai trouvé irritant et plutôt lourd, parfois même un peu suffisant. Son personnage ne suffit toutefois pas à gâcher l'entièreté du récit, bien heureusement. Mais je l'imaginais un peu plus mûr, un peu plus réfléchi. Il m'a fait l'impression d'un ado attardé à qui tout est dû. Et ses retrouvailles avec Renaud m'ont déçue également. Il le croyait mort depuis vingt ans, je pensais qu'ils allaient se sauter dans les bras, tomber dans les pommes, je ne sais pas, moi… Mais ressentir quelque chose de fort, en tout cas. Et non… Déçue, j'ai été… Rester sur ma faim, je dois…

Nikki, en revanche, m'a plu d'emblée. Avec son côté rebelle et son impertinence, elle m'a prêté à rire plus d'une fois. J'ai beaucoup admiré son aplomb, et l'intelligence avec laquelle elle analyse des situations qui ne sont pas vraiment de son âge. Très impressionnant… Mais un peu trop romancé, peut-être.

—  Oui, bon, ça va, tu meurs d’envie que je pose la question. Je te préviens, je ne supplierai pas. Dis-moi : ils sont où, vos bateaux pirates ?
—  Aaaah, ça, Renaud, c’est toute la beauté de la chose : nous n’avons pas de bateaux pirates.
—  Ah bon ? Et de quoi vous vivez ? D’où viennent tous vos meubles ? Vos ressources ? Et d’où vous tirez les venaisons que j’ai mangées hier soir ? Ne va pas me dire qu’il n’y avait que du kangourou et du crocodile au menu, je ne te croirai pas.
—  Nous avons des sous-marins d’abordage.
Renaud ouvrit une bouche béate d’admiration et d’indignation mêlées, comme il se sentait idiot de ne pas y avoir pensé plus tôt.
—  Ils sont magilectriques ?
—  Non. Ce sont des modèles de « fabrication locale », on va dire.
—  Ils fonctionnent à quoi, alors ?
—  À la vapeur, mon ami. L’avenir est dans la vapeur ! s’exclama Kilian en levant sa tasse de thé fumant. Bon, ça n’a pas été sans sacrifices aux premiers essais, mais cela fonctionne, désormais.
—  Comment avez-vous obtenu les matériaux ? Et confectionné les pièces ?
Seul le silence lui répondit. Renaud n’insista pas : il s’agissait d’un autre de ces secrets que Kilian ne pouvait lui révéler sans trahir sa parole ou celle d’un autre.
—  Et donc vous arraisonnez des vaisseaux du Parti avec vos sous-marins ?
—  Mieux que ça : on les coule. Ensuite, avec nos automates, on récupère la marchandise dans l’épave.
—  Malin.
—  Pas assez spectaculaire.

Terre, de Cécile Duquenne

D'impressionnantes théories alambiquées…

Ah, Renaud et ses grandes théories scientifiques!

C'est une chose qui ne cesse de m'étonner dans cette sage. Les théories scientifiques s'enchaînent et se ressemblent… presque. Car à chaque fois, on en apprend un peu plus sur l'origine de la magie, le fonctionnement des planètes, les flux électromagnétiques et j'en passe. Petit bout par petit bout, on parvient à décoder les grands principes qui régissent cet univers très particulier, un peu comme un archéologue qui époussète par petits coups de pinceau une griffe de ptérodactyle enfouie six pieds sous terre.

Personnellement, je reste totalement bluffée par ces théories. Elles sont fumeuses, plus que certainement, à moins que… Je vous avoue ne rien y connaître dans ces domaines-là. C'est bien là le problème, avec Cécile Duquenne. Elle parvient à rendre ses théories tellement plausibles qu'on se demande si c'est nous qui sommes totalement ramollis du cerveau au point de ne pas connaître ces grands principes de base, ou si c'est elle qui affabule de façon magistrale…

Pour ce point-là, franchement, chapeau bas…

—  Alors… Bagne est une planète mourante, son noyau est en train de se solidifier, ce qui explique l’absence de vie, l’état pathétique des ressources naturelles, et le fait que les gens meurent si vite : quand tu te reçois un vent stellaire dans la figure et que tu n’y es pas préparé, ça fait mal.
—  Je vois.
—  Tu te rappelles l’orage magilectrique juste avant notre départ ?
—  Oui. Et ?
—  Eh bien les orages magilectriques sont des orages « auto immunes », qui n’ont rien à voir avec la météo. Bon, sûrement que Pulp avait neutralisé le système des Veilleurs, et si un véritable orage nous était tombé dessus, on ne l’aurait pas vu venir non plus. Mais là, l’orage s’est formé sur place. Il n’est pas venu du sud. En fait, ces orages si particuliers se produisent à deux conditions, parfois simultanées, parfois non.
—  Qui sont ?
—  Les tempêtes stellaires, d’une part. Donc une cause extérieure à la planète.
—  Et ? l’encouragea-t-elle.
—  Et l’apparition ou le déplacement d’un pôle magnétique, d’autre part.
—  Donc… si je comprends bien… l’orage a eu lieu parce que le pôle magnétique de Bagne s’est déplacé sous l’Hacienda, et qu’une tempête stellaire a eu lieu en même temps ?
—  L’un des pôles magnétiques moribonds de Bagne, corrigea Renaud, dont la force et la densité fluctuent. Lors de l’orage, il a dû y avoir une fulgurance. Tu es donc née au-dessus d’un pôle mourant qui à ce moment-là avait retrouvé sa vigueur d’antan et était donc… très puissant. C’est pour cela que ton pouvoir est si…
Il cherchait un terme qui ne soit ni insultant ni inquiétant, mais Lara ne vit pas de raison de s’embarrasser :
—  Dangereux. Pour les autres. Pour moi.

Terre, de Cécile Duquenne

Quand la magie est trop omniprésente…

Le problème majeur auquel Lara aura à faire face à son arrivée sur Terre – et Renaud par la même occasion – c'est sa magie naissante. Oui, désolée, je vous casse l'effet de surprise, pour le coup… Mais c'est vous qui l'avez accepté, hein, c'est vous qui avez décidé de sauter par-delà ma bannière anti-spoil ^^

Donc Lara a l'heureuse surprise qu'elle aussi est un petit peu magicienne sur les bords. Pas que cela lui déplaise, car cela peut s'avérer utile, surtout en temps de guerre. Mais ces pouvoirs prennent rapidement de l'ampleur et finissent par l'effrayer. Elle doit apprendre à les maîtriser afin de ne pas nuire aux personnes qui l'entourent. En parallèle, Lara fait des rêves de plus en plus étranges qui ne peuvent trouver une explication que dans ses nouveaux pouvoirs et la façon dont elle les a acquis…

Ses rêves devenaient de plus en plus étranges. Après avoir passé plusieurs nuits à brûler vive sans que la flamme ne la consume, elle se retrouvait désormais prisonnière d’un cocon de cendres solidifiées. Les jambes ramenées contre son torse, la nuque courbée vers l’avant et les coudes collés aux flancs, elle n’entendait plus que le bruit de sa propre respiration. Le craquement du bois avait disparu peu après l’extinction des flammes. Le bruissement des cendres s’était tu.
Elle était seule.
Avec la disparition de la chaleur revint le froid. D’abord simple picotement, puis glacial, insupportable. Les lèvres collées par le givre, les membres gourds… Prise de frissons, elle éprouva très vite le besoin de bouger, mais la coque protectrice qui l’enveloppait ne lui laissait aucune liberté de mouvement. Son premier réflexe fut de hurler pour qu’on lui vienne en aide, mais seul un grondement sourd et inhumain sortit de sa gorge. Qu’est-ce que c’était que ça ? Elle hurla, formant des mots, des phrases entières, mais elle n’émettait que des bruits de bête ou des plaintes aiguës. En s’agitant, Lara sentit un ergot de cristal s’enfoncer dans sa peau. Elle se retourna sur elle-même pour s’écarter de la chose qui lui faisait mal, mais elle comprit qu’il s’agissait de ses propres ongles devenus griffes. Elle voulut ouvrir les yeux, mais ses paupières, collées elles aussi, refusaient de bouger. Se débattant de plus belle, ses sens s’éveillèrent, et elle sentit l’écaille de sa peau, l’élasticité de sa chair et, enfin, se découvrit une langue bifide.
Que lui arrivait-il ?

Terre, de Cécile Duquenne

Je vous avoue tout! C'est le point qui m'a le plus chagrinée dans ce second opus. La magie naissante de Lara est une belle surprise pour le lecteur, certes, mais j'ai trouvé cette solution trop facile, trop simpliste. Le personnage de Lara se trouve un peu en difficulté? Qu'à cela ne tienne! On lui ajoute un peu de magie, et le tour est joué!

Mon ressenti, c'est que ça dénature complètement le personnage de Lara, qui est une femme forte par son seul caractère et sa seule force physique. Pour moi, elle n'avait pas besoin de magie pour réussir son entreprise. Mais bon, l'auteur a voulu surprendre son lectorat, c'est de bonne guerre. Cela aurait pu effectivement être une idée de génie, si la magie de Lara n'avait pas été aussi puissante d'entrée de jeu. Certes, il y a l'enjeu de l'apprivoisement, le fait qu'un tel pouvoir confère de grandes responsabilités, et qu'il lui faut gérer de nombreux problèmes auxquels elle n'avait jamais songé.

Mais il n'empêche que je suis restée sur ma faim. Terminé, la Lara qui se bat comme une lionne pour survivre à ses blessures. À présent, même une jambe déchiquetée peut guérir en moins de deux et continuer à la porter aussi loin qu'elle le souhaite. Mouais, bon, n'allez pas chercher, c'est magique…

En résumé…

Dans ce second tome, certains éléments m'ont plu, d'autres moins…

Tout ce qui a fait mon régal dans le premier tome et qui se retrouve dans le second comptent évidemment parmi les éléments que j'ai aimé. L'écriture de l'auteur, l'héroïne et son caractère, l'univers toujours aussi magnifiquement fouillé, les scènes d'action fluides, le style oscillant entre la SF et le steampunk…

Je trouve juste dommage que les nouveaux éléments introduits ne me satisfont pas comme je m'y attendais. La magie est trop présente et est utilisée un peu comme une solution de facilité (à mon sens), certains personnages peuvent être agaçants (n'est-ce pas Kilian…), certains rebondissements semblent moins plausibles. Sans compter que, comme prévu, la planète Terre est moins séduisante et exotique que Bagne. Si Bagne manque à Lara, je dois dire qu'à moi aussi!

Ma note : 15/20. Vous voyez, je n'ai pas trop sorti mes vilains crocs! La qualité littéraire est omniprésente malgré tout, il faut le reconnaître.

[Chronique] Les foulards rouges. 2, Terre, de Cécile Duquenne

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

… où vous entendrez parler de lutins. Hé oui, une fois n'est pas coutume! Mais pas n'importe quels lutins, alors, ça non! Des lutins urbains! Comment cela, ça n'existe pas?! Mais si, mais si! Et je m'en vais vous le prouver! Rendez-vous dans ma prochaine chronique!

[Chronique] Les foulards rouges. 1, Bagne, de Cécile Duquenne

[Chronique] Les foulards rouges. 1, Bagne, de Cécile Duquenne

Synopsis

Sur Bagne, Lara traverse les étendues désertiques pour remplir ses contrats. Car Lara est une Foulard Rouge, appelée à faire régner la loi à grand renfort de balles. Et sur cette planète-prison où les deux-tiers de la population sont des hommes, anciens violeurs ou psychopathes, c’est une vraie chance pour une jeune femme comme elle de ne pas avoir fini dans un bordel. En plus, elle fait plutôt bien son boulot – on la surnomme même Lady Bang. Mais Lara n’a pas obtenu ce job par hasard – tout comme elle n’a pas atterri dans cet enfer par hasard. Elle doit tout ça à quelqu’un en particulier, à qui elle en veut profondément… et qui, pourtant, a quelque chose à lui offrir – une chose qui n’a pas de prix. Lara acceptera-t-elle de baisser un peu sa garde et de se lier à de dangereux criminels comme le mystérieux Renaud ? Si elle veut reprendre son destin en main et ne pas finir ses jours ici, elle n’aura pas vraiment le choix…

[Chronique] Les foulards rouges. 1, Bagne, de Cécile Duquenne

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady/Castelmore pour ce second trimestre de l'année, Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat issu de leur collection "Snark".

Et je suis vraiment bien contente de ce partenariat, car cela faisait fort longtemps que cet ebook me faisait de l’œil. Enfin, disons plutôt ces ebooks… Les foulards rouges est en réalité une suite de romans publiés sous forme de série, chaque tome correspondant à une saison, et chaque chapitre correspondant à un épisode. Personnellement, j'aime beaucoup ce format série, que je trouve très ludique et amusant. Comme chaque épisode est d'abord publié séparément avant d'être regroupé en saison intégrale, cela permet une attente moins longue entre les différentes parties.

Chez moi, le problème de l'attente ne s'est pas fait sentir, puisque malheureusement, je prends la série en cours alors que l'intégrale de la seconde saison voit le jour. C'est donc cette seconde saison que je dois réellement chroniquer dans le cadre de mon partenariat, mais comme je n'avais pas encore lu la première, voici que je rattrape mon retard…

Un style d'écriture éblouissant…

La première chose qui m'a frappée à la lecture du premier épisode, c'est évidemment le style d'écriture. Cécile Duquenne possède une belle plume fluide, déliée et d'une richesse extrême qui m'a d'emblée séduite. Ces descriptions de la planète Bagne sont tout à fait admirables. Je parvenais presque à sentir l'aspect rocheux du sol, la chaleur qui en émane par vagues, le manque d'humidité, la soif, la poussière… La précision avec laquelle les actions sont décrites, la justesse des sentiments, le piquant des dialogues… Tout y était! Je reste réellement ébahie devant le talent de cette jeune auteure, et ne manquerai pas de suivre la suite de ses aventures avec délices.

Conservant son attitude faussement soumise avec soin, le visage à moitié dissimulé par le rideau noir de ses cheveux, elle suivit Renaud jusqu’aux quartiers des dames. Ils traversèrent un atrium encadré d’arcades sculptées, décorées de motifs usés par le temps. Où que le regard porte, la vieille peinture ocre s’écaillait comme la peau d’un lépreux pour révéler, en dessous, la pierre couleur de rouille qui saignait comme une plaie malade.
Une bonne partie des arcades se voyait renforcées de remblais de pierre, pas de bois. En absence d’arbres, ils avaient sûrement dû improviser et se servir des ressources locales. La pierre ne manquait pas dans le coin. Claudia n’avait pas vu grand-chose de Bagne, mais quand elle s’était retournée pour observer la plaine lors de son arrivée, l’absence de toute forme de faune et de flore n’avait pas manqué de la frapper. L’intérieur de l’Hacienda ne différait pas. La cour n’était qu’un carré de terre battue tellement sèche qu’elle se fissurait comme un vieux pot cassé puis recollé. Une fine couche de poussière gris beige tapissait les surfaces planes et s’infiltrait dans les chaussures dès le premier pas. Une vieille souche racornie témoignait d’un passé plus verdoyant…

Bagne, de Cécile Duquenne

Attention, planète inhospitalière en vue…

Bagne… Un assemblage de contrées arides, tant du point de vue du climat qu'au niveau humain. Ici, on ne peut attendre de cadeau de personne, et surtout pas de Dame Nature. C'est bien plus qu'une planète-prison, c'est une planète-torture. Même trouver de l'eau potable relève du chemin de croix, alors que le climat désertique pousse les habitants à toutes les extrémités dans leur quête d'eau. Les orages et les pluies acides sont autant redoutées que les pillards et les violeurs qui attendent l'imprudent(e) au détour des chemins… quand chemin il y a.

Et pourtant, je me suis surprise à aimer Bagne. Est-ce de ma part une forme de sadisme envers les personnages, qui souffrent et suent sang et eau pour tirer leur épingle du jeu? Est-ce l'attrait tout simple pour une planète d'un type plus exotique, qui me change un peu tellement de mon quotidien sur Terre? Est-ce grâce à l'extraordinaire inventivité dont fait preuve Cécile Duquenne dans ses descriptions et sa conception de cette planète? Je pencherais probablement pour les trois éléments en même temps.

Lara se reconcentra sur sa conduite. Elle approchait de sa destination, en témoignait le sol devenu rocailleux sous le motoride en suspension. Elle survolait désormais des plaques de basalte disposées comme autant d’écailles de dragon, grêlées de scories et perlées d’obsidienne. Peu à peu, le dénivelé augmenta et le motoride se retrouva à gravir une petite pente aussi noire et luisante qu’un meuble laqué. Regardant droit devant elle, Lara soupira. À environ un demi-kilomètre, il lui faudrait choisir entre l’escalade à mains nues des murs naturels, ou bien l’entrée fracassante par la porte principale. Son instinct lui soufflait d’opter pour la seconde solution.
Cap City, ville-cratère construite dans le giron d’un volcan éteint, célèbre pour ses orgues basaltiques, sa serre de légumes hors-sol, sa production maison d’alcool fort et, plus récemment, le massacre de ses trente-deux habitants. Aux dires de l’unique rescapé qui avait fini par rendre l’âme dans la ville voisine, juste à temps pour Lara de lui extorquer sa dernière confession, Cap City avait été prise par un bataillon de mercenaires dirigé par un dénommé Black. Apparemment, il s’agissait d’une dizaine de loqueteux mal équipés ayant profité de l’effet de surprise. Lara n’avait donc a priori pas besoin de renforts sur ce coup-là, et elle s’accommodait fort bien de sa solitude. Elle détestait travailler en équipe avec d’autres Foulards Rouges – à ses yeux tout aussi coupables et mauvais que les Bagnards qu’ils arrêtaient.
Même si elle ne cautionnait aucunement le meurtre et la torture, elle trouvait quelque chose de remarquable à l’acte de Black et ses sbires. Un certain panache. Cap City se situait en plein cœur du territoire fédéré, et le desperado avait trouvé le moyen d’outrepasser les frontières pour s’en emparer. Rien à sauver de ce bout de terre quasi stérile, il avait sûrement voulu remettre en cause l’autorité du Capitan dans une ultime provocation.
C’était réussi ; depuis deux jours, on ne parlait que de lui dans toute la Fédération.

Bagne, de Cécile Duquenne

Une héroïne pas comme les autres… ou presque

Lara, le personnage central de ce roman, est une héroïne qui m'a personnellement fait vraiment plaisir. D'abord pour le fait qu'elle est une héroïne comme je les aime, avec un caractère fort et une soif de survie sans égal. Mais aussi pour le fait qu'elle ne ressemble pas à une Wonderwoman au physique nickel chrome, se pavanant en sous-vêtements métallisés en guise d'armure. J'ai aimé le fait que son personnage ne soit pas la perfection incarnée, qu'elle ait des petits boutons dus au stress, qu'elle puisse paraître fatiguée, qu'elle soit maigrichonne et que ses vêtements sentent la vieille sueur rance, qu'elle puisse être sûre d'elle avec ses flingues en main, et que l'instant d'après elle puisse rougir en repensant à un rêve osé, qu'elle puisse en imposer aux hommes de Bagne, et à la fois souffrir de la solitude et de la perte de son grand amour. À défaut d'être parfaite, elle est réelle et humaine, et c'est ce qui la rend attachante.

La jeune femme le fixa, plissant les yeux car elle faisait face à l’aurore. Ses iris déjà d’un bleu très clair paraissaient presque gris à cause de la lumière. Ils constituaient le principal atout de son visage fin toujours sévère. La ride d’expression entre ses deux sourcils, presque tout le temps froncés par la contrariété, formait une virgule agressive. Au même endroit, un peu d’eczéma dû au stress. Autour, quelques boutons dus à la mauvaise alimentation. Ses traits tirés et son teint trop pâle lui donnaient un air maladif.
Son charme venait d’ailleurs : de ses yeux de diamant taillés en forme d’amande dont les pupilles, parfois, se teintaient d’une douceur mélancolique ; de ses dents à l’alignement impeccable qui suivaient la courbe ourlée de ses lèvres quand celles-ci daignaient esquisser un sourire ; de sa chevelure noire qui, lorsqu’elle défaisait sa tresse, tombait en boucles sur ses épaules et dans son dos. Ils lui arrivaient dans les reins, par mèches épaisses remplies de fourches.
À défaut d’être la plus belle, Lady était la plus désirable. Renaud possédait un défaut qui lui avait valu d’atterrir sur Bagne et ne l’avait pas quitté depuis : il suffisait qu’on lui interdise une chose pour qu’il la désire. Et l’obtienne.

Bagne, de Cécile Duquenne

De la science-fiction à la sauce steampunk, en passant par le western…

Les foulards rouges, c'est un mélange vraiment étonnant entre deux styles qui se complètent à merveille. On y trouve de la science-fiction, d'une part, car Bagne est une autre planète que la Terre, qu'on y retrouve des technologies futuristes franchement bien pensées, que de nombreuses scènes se déroulent dans l'espace… En fait, Bagne m'a vaguement rappelé un des rares romans de science-fiction que j'aie lu quand j'étais jeune, Chroniques martiennes de Ray Bradbury, par ce côté "planète exotique où rien ne se passe comme sur la Terre". Cela m'a également rappelé des extraits de Star Wars, et notamment l'extrait qui suit, où ce marché de matériel de New Eldorado évoque une certaine planète Tatooine, bien connue des fans de la saga.

Elle laissa la place, espérant ne pas avoir payé pour une dysenterie surprise au passage. Le stand voisin proposait des lampes à pétrole. Elle joua des coudes et, sans s’éclaircir la gorge pour paraître aussi masculine que possible, demanda par-dessus le bruit ambiant :
— Y aurait des lampes à ultraviolets dans le coin ?
— C’est quoi, ça ?
— Une lampe à magilectrie, au rayonnement bleu, parfois vert…
— Pas d’magie ici.
— Ni dans les environs ?
Elle récolta un juron camouflé d’une toux à peine poussée. Elle demandait de la renvoyer chez des concurrents, et cela ne plaisait guère.
— Le gars en face en avait l’autre jour, j’crois, ça brillait bizarre. Mais il est super cher, tu feras pas d’affaire chez lui, il négocie pas, p’tit gars.
Lara s’extirpa de la masse qui se pressait à l’ombre des tôles, pour se retrouver sous le soleil au centre de l’allée.
Quelle merde.
Traverser la foule dans sa largeur quand le courant allait dans le sens de la longueur s’avérait aussi ardu que de traverser un fleuve – on ne cessait de lui couper la route ou de la pousser. Elle ne s’arrêta d’avancer que lorsque ses hanches cognèrent contre la table qui faisait office de vitrine. Les objets, solidement accrochés, recouvraient toute la surface de la planche. Son regard chercha les lampes un instant, avant de tomber sur un vendeur occupé à surveiller la fauche. Elle apostropha l’homme dont la première moitié du visage se révéla dévorée de petite vérole, quand l’autre était défigurée par une vilaine brûlure :
— On m’a dit que vous aviez peut-être des lampes à ultraviolet. Il m’en faut une et je suis prêt à y mettre le prix.

Bagne, de Cécile Duquenne

Mais j'ai également retrouvé un petit je-ne-sais-quoi de steampunk dans toute cette technologie débridée, qui parfois fonctionne à la magilectrie, une source d'énergie magique, comme son nom l'indique. Les vêtements, également, peuvent rappeler l'époque victorienne, surtout ceux qui sont employés sur Terre. Les armes et certains éléments de décor tels les clés peuvent également rappeler un univers steampunk (même si j'avoue que l'illustration de couverture aide beaucoup à se représenter Lara en Lady corsetée jouant du flingue contre des méchants loqueteux).

J'ai également trouvé une troisième influence, c'est celle du western : les flingues, les règlements de comptes, les longs manteaux de cuir et les chapeaux, les chevaux, les noms des villes, l'aspect désertique de la planète… C'est un côté totalement surprenant dans ce contexte de science-fiction omniprésente, mais cela fonctionne à merveille, et je n'y ai vu que du feu!

Une cavalcade de violence…

Des règlements de comptes, des fusillades, des guet-apens, des batailles… Vous vous en apercevez, Bagne est tout sauf une planète tendre, et ses habitants sont loin d'être des enfants de chœur. Dans ce contexte, il n'est pas rare de rencontrer, au détour des pages virtuelles, quelques beaux extraits de pure violence nappée de gore. De quoi donner du piquant à l'histoire ^^

Après de longues heures de chevauchée, Lara parvint sur les lieux de l’accident. Elle contourna le Hubb de loin, afin de s’assurer d’être seule. Il n’avait pas bougé, couché sur le flanc comme une bête morte, à l’image des chevaux fusillés que le groupe avait abandonnés là.
Avec la pluie et la chaleur, leur état de décomposition s’était accéléré. Une odeur âcre, mélange de gaz pestilentiel, méthane et propane, émanait de la matière autrefois vivante. Les ventres crevés offraient leurs viscères à la morsure d’un soleil vorace, qui venait s’en repaître près de trente heures par jour. Fait extraordinaire : il y avait aussi des mouches. Elles devaient avoir parasité les chevaux sur Terre et les avoir accompagnés jusque sur Bagne, car Lara ne se souvenait pas en avoir vu sur quelque cadavre que ce soit, même abandonné aux quatre vents pendant des jours et des jours. Ici-bas, la vie ne trouvait plus son chemin. Les gens venaient là pour mourir. S’ils se refusaient à l’admettre en arrivant, ils finissaient par l’accepter à la vue du désert stérile, sans plantes ni animaux. Aucun écosystème ne s’y développait. Était-ce la même chose partout sur la planète ? Ou existait-il des endroits verdoyants, où des Bagnards plus chanceux que les autres étaient parachutés ? Pour un peu, elle aurait aimé connaître la réponse à ces questions, car si Bagne était habitable à certains endroits, cela changeait tout. On pouvait vivre sur une planète agréable, même s’il s’agissait d’une prison. On pouvait prendre un nouveau départ.

Bagne, de Cécile Duquenne

Guerres politiques et embrouilles religieuses…

Si l'univers dépeint par Cécile Duquenne est décidément d'une richesse ahurissante, son intrigue est tout aussi complexe et haletante. Car la guerre gronde sur Terre… Le Parti pour la paix, sorte d'état totalitaire et tentaculaire aux méthodes violentes et sans scrupules, cherche à asseoir son autorité, et sur Terre, et sur Bagne. Lara et ses comparses se posent, évidemment, en opposant face à cette organisation tyrannique.

Dans le même temps, des religions et des façons de penser radicalement différentes s'affrontent. Ainsi, les principaux cultes que l'on connaît ne sont officiellement plus les bienvenus. Lara, quant à elle, est bouddhiste croyante, mais non pratiquante. Dans l'univers de Cécile Duquenne, le bouddhisme est l'alternative choisie par beaucoup à toutes les autres grandes religions.

Et bien sûr, comme souvent, la politique et la religion vont souvent de pair… ce qui offre aux lecteurs une trame complexe qui offre de solides bases à l'histoire proposée. Tout est magistralement ficelé, rien n'est laissé au hasard, et je ne peux être qu'admirative devant un tel niveau d'écriture.

— Et quels sont vos projets pour nos deux humbles personnes ? interrogea Renaud du ton le plus impassible dont il disposait encore en rayon.
— Vous faire évader pour vous livrer à nos alliés terriens. L’Australie a compris quelle était la vraie voie de la paix. La rouge Évoria, soit-elle bénie sept fois, ne peut intervenir sur le terrain, mais vous le pouvez. Aidez l’Australie, aidez la Terre, aidez-vous vous-mêmes. Nous ferons la guerre dans l’espace, contre les troupes du Parti, nous prendrons Bagne, Éden s’il le faut, et toutes les colonies minières de votre planète après elle, mais nous vous laisserons vous occuper de la Terre. La guerre contre le Parti doit aussi se mener de l’intérieur.
Lara observa Renaud avec crainte, et hésitation. Les enjeux les dépassaient. La situation leur échappait. Et, surtout, elle avait désormais une certitude : où qu’ils aillent, ils ne seraient jamais libres, toujours prisonniers des plans de quelqu’un d’autre. D’abord le Parti, puis Bagne et ses Foulards Rouges, et à présent Évoria aux côtés de l’Australie dissidente… L’idée de frayer avec des chrétiens lui retourna l’estomac, néanmoins cette perspective s’avérait moins effrayante que celle de rester ici à la merci de tels monstres.

Bagne, de Cécile Duquenne

De la magie dans l'air…

Je vous parlais ci-plus haut de la magilectrie, mais ce n'est pas la seule forme de magie que l'on rencontre. Assez vite dans l'histoire, nous apprenons à faire connaissance avec les Thaumaturges, ces magiciens d'un type un peu particulier qui sont à la botte du Parti pour la paix. J'aime assez la façon dont l'auteur traite la magie dans son univers. C'est quelque chose de très spirituel, de très intériorisé. J'aime la façon dont elle se manifeste, aussi, et l'impact qu'elle a sur le corps des Thaumaturges.

En résumé…

Je me suis au final laissée séduire par l'univers de Cécile Duquenne, de part la grande richesse de son intrigue, son foisonnement de détails, ses descriptions de qualité, son style fluide et agréable, son incroyable créativité et son imagination débordante.

J'ai passé un excellent moment de lecture en compagnie de Lara, cette héroïne forte et tellement humaine à la fois. Je me suis totalement laissée embarquer dans cet univers mi-SF mi-steampunk avec un côté western très plaisant, sur cette affreuse planète-prison désertique que l'on apprend peu à peu à apprécier. Et, je l'avoue, en entamant la lecture de la seconde saison, j'ai été un peu déçue de laisser Bagne de côté pour retrouver la planète Terre. Adieu, planète exotique! Bonjour, planète (trop) familière…

Ma note : 18/20. C'est un bon gros coup de cœur pour moi, et j'ai hâte de voir ce que donnera la suite!

Chroniques des tomes suivants…

Tome 2, Terre

[Chronique] Les foulards rouges. 1, Bagne, de Cécile Duquenne

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

où il sera encore question de Lara, de Renaud et des autres, tout simplement.