[Chronique] Elvira Time 1, Dead time, de Mathieu Guibé

[Chronique] Elvira Time 1, Dead time, de Mathieu Guibé

Synopsis…

L’existence des vampires n’est plus un secret pour personne. Alors que le tout Hollywood les décrit comme les amants du siècle, notre bon vieux gouvernement des États-Unis a tranché. Chaque rejeton aux dents longues se verra proposer un choix : se référencer auprès des autorités et survivre comme un animal en cage ou rester libre et se faire traquer par des chasseurs de primes rémunérés par l’état. Perso, je préfère la deuxième solution. C’est beaucoup plus lucratif pour mes finances depuis que j’ai hérité de l’entreprise familiale. Le problème, c’est qu’à 17 ans, je suis encore enchainée au lycée et je dois concilier cours de math et exécutions sommaires. D’aucuns diront que j’ai la fâcheuse tendance à ramener plus de boulot au bahut que je ne rapporte de devoirs à la maison. C'est pas faux.

Alors voyez-vous, quand on doit gérer tous ces vampires attirés par le miasme hormonal émanant de mon école et qu'en plus, on s'appelle Elvira, la vie n’est pas simple.

Une ado qui se plaint de son calvaire quotidien ? Rien de neuf à l’horizon, me direz-vous. Mais croyez-moi, je sais garder les pieds sur terre. Ma vie aurait pu être bien pire : j’aurais pu être un de ces monstres et me retrouver du mauvais côté de mon pieu.

La loi d'attraction universelle…

Ce sympathique roman, je l'ai déniché à la Foire du livre de Bruxelles cette année. De passage sur le stand des Éditions du Chat noir, j'ai fait de bien belles acquisitions, m'offrant un roman ou deux de chaque auteur présent. Lorsque je passe à la caisse, l'auteur qui tenait cette dernière (Mathieu Guibé en personne, mais ça, je ne le savais pas encore) me regarde et me dit en souriant : "Eh, mais tu n'as pas pris mon roman…?!" De fait, c'était le seul qui manquait à ma panoplie… Un peu gênée (oui, je suis facilement gênée… j'ai dû rougir, comme d'habitude, aidée par le verre de champagne sifflé une demi-heure plus tôt), je m'exécute et jette mon dévolu sur le premier tome d'Elvira Time.

Eh bien… hum… comment dire? Vous voulez vraiment avoir mon avis? Mais vraiment vraiment? Parce que c'est embarrassant, voyez-vous… Ce roman, je ne l'ai vraiment pas aimé, mais alors pas du tout…

…Même pas un tout petit peu.

Un énorme "like"…

Bien sûr que non, puisque je l'ai adoré! Bon, vous constaterez l'effet de suspense à deux balles… Je sais, ce n'est pas génial, mais j'ai l'encéphale actuellement un peu fatigué, un handicap momentané qui se caractérise par de l'humour de bas étage et des effets rhétoriques douteux.

Alors, si vous voulez expliquer à vos enfants le terme "euphémisme", rien de plus simple! Vous leur dite simplement qu'Acherontia (célèbre blogueuse littéraire, au passage, vous serez gentil de me faire un peu de pub mensongère) a kiffé le premier tome d'Elvira Time. Assurément, vos ados comprendront! Rien de tel qu'un bel exemple en guise de support didactique…

Je tire mon chapeau à l'auteur, Mathieu Guibé, pour ces quelques 200 pages de pur bonheur, ainsi qu'à Élodie Marzé, qui signe des illustrations très réussies des différents protagonistes de l'histoire, les rendant presque vivants.

Un excellent Buffy-like

Il y aurait énormément de choses à dire concernant la série Elvira Time.

En guise de mise en bouche, je me permet de retranscrire un extrait de l'excellente introduction rédigée par Morgane Caussarieu. Je n'aurais pas su mieux résumer l'intrigue et l'ambiance du roman…

Le but n'est pas de sortir des clichés de la bit-lit ou des super héros, plutôt de jouer avec, de les détourner. Elvira est une punkette cynique et violente qui ne perd pas son temps à baiser avec les vampires qu'elle est chargée d'éliminer. Elle est assistée par l'improbable Ludwig, un petit génie hypocondriaque de 13 ans, fan de BD qui ne comprend pas le second degré, sorte de mélange agaçant entre Sheldon Cooper et Cortex, la souris mégalo qui veut conquérir le monde… Il y a aussi Jericho, le meilleur ami plus très consistant, Belinda la meuf collante dont personne ne veut mais qui s'incruste quand même, et pour finir, Shinta, un néo samouraï un peu pédé sur les bords… Voilà un scoobygang très mal assorti mais au complet, qui ensemble essaiera de déjouer la menace composée de créatures diverses et variées : vampires beaux gosses bourrés de vampestérone, vampires gros lards ou encore vampires catcheur albinos russe fan de disco… Vous l'aurez compris, on se fend bien la poire en lisant Elvira Time et on aurait du mal à le classer dans la case bit-lit, malgré les ressemblances! D'ailleurs, on aurait bien du mal à le classer tout court…

Dead Time, introduction de Morgane Caussarieu

Définitivement, je ne placerais pas ce roman dans la catégorie "bit-lit". Si Elvira Time utilise certains des codes employés dans ce genre littéraire, c'est pour mieux s'en détourner de façon humoristique et cynique. Ici, pas de scènes de cul à l'horizon. Excusez ma grossièreté, mais il faut bien avouer qu'en bit-lit, les pseudos-scènes érotiques foisonnent et sont à peu près aussi plaisantes que du travail à la chaîne dans une usine de boîtes de conserve. Prenez ces scènes, comparez-les et vous constaterez qu'elles se ressemblent toutes. Ce sont toujours les mêmes éléments, les mêmes protagonistes au physique stéréotypé (trop d'ailleurs, des physiques à la Shemar Moore déclinés selon tous les types et toutes les origines ethniques, super, quelle créativité! Où est le charme, là-dedans, je vous le demande…), les mêmes mouvements, les mêmes zones qui sont privilégiées (Hé ho! Ne me demandez pas des détails non plus! Vous m'avez très bien captée…). Vous l'aurez compris, je n'aime pas beaucoup la bit-lit, du moins pas celle que l'on voit fleurir dans les rayons des super-marchés. Ceci pourrait constituer une autre preuve, s'il en fallait une, qu'Elvira Time n'est pas de la bit-lit, car j'ai adoré Elvira Time. Une preuve plus que suggestive, mais une preuve tout de même!

Je dirais qu'Elvira Time est un inclassable. Un joli petit ovni littéraire en forme de canine ensanglantée qui s'accroche longtemps à la mémoire comme aux zygomatiques. C'est un détonant mélange de fantastique résolument moderne, d'humour noir, cynique, grinçant, d'action trépidante, d'amitié inespérée. Le texte fleure bon les relents de l'adolescence révoltée, l'atmosphère saturée des couloirs de lycée, le fumet métallique du sang, et l'odeur délicate de la vampestérone. Un parfum tenace qui ne lâche plus mes organes olfactifs, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Un autre point qui m'a énormément plus, c'est le côté rock et geek de l'univers d'Elvira. Déjà en elle-même, la demoiselle envoie du lourd avec ses répliques cinglantes et ses airs de guerrière vénèr. Même si elle n'en parle pas forcément, on sent bien qu'elle passe son temps avec du gros son dans les oreilles. Et ça, j'achète! (Surtout, ne venez pas me confondre avec une fan de danse avec les stars!).

Le côté geek, quant à lui, m'a carrément ramenée vingt ans en arrière, à la bonne époque des Tortues Ninja, des premiers Star Wars, des flippos, et des tamagochis. Très vite, certaines vidéos du joueur du grenier me sont revenues en mémoires, dont celle que je vous partage plus bas… Une de ces vidéos qui me font toujours rire aux éclats, et qui à la fois me rappellent tant de bons souvenirs passés devant mon écran de télé…

Ceci dit, je vous rassure, toutes les références ne sont pas aussi éculées! Les natifs plus récents y trouveront largement leur compte également, car l'auteur fait de nombreux clins d'yeux à des références récentes, et puis de toute façon, les comics et les super héros ne se démodent pas!

Et pour finir, il y a Buffy! L'indémodable Buffy et ses vampires ridiculement grimmés. Bien sûr, le ton du roman nous rappelle furieusement cette série très en vogue il fut quelques temps… mais en mieux! Ceux qui connaissent Buffy, franchement, lisez Elvira Time, vous ne pourrez qu'être bluffés. Pour ceux qui ne connaissent pas Buffy… allez-y d'autant plus les yeux fermés!

Vampire hunter

Hé, les bouffeurs d'hémoglobine! Z'avez intérêt à bien sangler vos docs, à planquer vos canines et à vous accrocher aux jupes de vos mères! Elvira Time la chasseuse de vampire badass est dans la place! Ça va déménager grave!

Elvira est une héroïne comme il y en a peu. Malgré son impopularité au sein de la jungle scolaire (et qui pourrait lui reprocher de ne pas vouloir entrer dans le moule…), elle n'a pas sa langue en poche. Son humour grinçant, son cynisme et sa confiance en elle la rende attachante (sans doute bien malgré elle, car elle déteste qu'on lui colle aux basques), au même titre que ses moments de faiblesse qu'elle se plaît à dissimuler du mieux qu'elle peut.

L'ado gothico-punk possède un caractère trempé dans l'acier de son expérience en matière de chasse aux vampires. Son pieu fièrement fixé à sa ceinture (cloutée, cela va de soi), son bocal de canines prêt à accueillir de nouvelles recrues rangé dans l'obscurité de son casier de collégienne, elle est à l'affût du moindre suceur de sang qui aurait le malheur de croiser sa route.

J'ai littéralement adoré son personnage, et le fait que ce soit elle qui raconte l'histoire, à sa façon mi-garçon manqué, mi-lycéenne en révolte. À travers elle, j'ai retrouvé un peu de mon adolescence lointaine, je me suis en partie reconnue dans son portrait (hé oui, derrière la petite blogueuse timide se cache une ex-ado déjantée qui écoutait du Metallica à fond en faisant de l'air guitar au milieu de la chaussée, qui ne se séparait jamais de ses docs à pointe renforcée et qui hurlait des "merde!" monumentaux au sommet des collines, à la façon des chanteurs de death metal. J'ai moi-même eu ma période "garçon manqué" où je préférais les t-shirt de groupes et les colliers à clous au vernis rose et aux paillettes. Encore maintenant, d'ailleurs, à bien y réfléchir…). J'ai adoré son caractère parce que, quelque part, cela m'a rappelé qu'à une époque, j'avais moi aussi un caractère bien trempé, et que j'ai trop souvent tendance à le mettre au placard au profit de la soi-disant "bienséance". Sornettes que tout cela! Ce roman m'a donné envie de me bouger le cul et de retrouver cette part de moi qui sommeille depuis trop longtemps!

Un pieu bien placé entre les omoplates et le type explosa façon ballon de baudruche. La binoclarde me dévisageait de ses yeux ronds que ses culs de bouteille grossissaient de manière grotesque. Heureusement, le sang sur le verre me masquait un peu le spectacle. Non, mais elle en tirait une tronche!
– Qu… Qu'est-ce que tu as fait?
– Un truc à mi-chemin entre le refroidir et te sauver les miches, mais y'a pas de quoi!
– Tu… tu… tu as tué mon petit ami!!
OK, entre l'option A : évanouissement ou option B : hurlements suraigus type cochon qu'on égorge, elle avait coché la case joker : pie bavarde! Ma veine!
– Ton petit ami était un vampire et c'était le baiser de la mort qu'il s'apprêtait à te donner.
Je savais être poète à mes heures perdues, peut-être que ça l'aiderait à lui faire passer la pilule.
– Impossible!
Manqué…
– Je t'assure, les humains normaux ne meurent pas en mode feu d'artifice "oh la belle rouge" quand tu les plantes avec un bout de bois. C'était définitivement un vampire… enfin "définitivement".
Après trois simples phrases, elle avait outrepassé mon seuil de tolérance à la bêtise féminine. La plupart des filles de mon âge voulait goûter au fruit défendu : se faire empaler par un vampire dans leur pieu, alors que je ne souhaitais, moi, que d'empaler un vampire avec mon pieu. D'où l'infranchissable fossé qui me séparait des greluches hystériques.

Dead Time, de Mathieu Guibé

L'improbable scoobygang…

Si la psychologie d'Elvira est complexe et bien travaillée, les autres personnages ne sont pas en reste. Belinda la collégienne effacée/collante et comédienne à ses heures, Ludwig le petit génie au QI démesuré qui raffole des comics, Jericho l'ami discret et son sweat d'Halloween, ou encore Shinta dont je ne parlerai pas dans cette chronique de peur de vous en dire trop quant à la fin du roman… tous sont très attachants, chacun à leur manière, même si bien souvent certains nous tapent délicieusement sur les nerfs.

Sourire d'enfer

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Elvira a un meilleur ami… Jericho de son petit nom, ce jeune homme pourrait être qualifié de discret, si son sweat n'arborait pas une tête de citrouille façon Halloween…

Ce n'est à mon sens pas le personnage le plus présent physiquement, et pourtant une bonne part du récit repose sur lui et son histoire. On finit rapidement par s'y attacher, d'autant plus que sa relation avec Elvira est tout à fait touchante.

Ce que j'aime, avec ce personnage, c'est la façon très progressive avec laquelle le lecteur apprend à le connaître. À chaque nouveau chapitre où il apparaît, on en apprend un peu plus, et à la fois on est amené à se poser de nouvelles questions. Les éléments d'intrigue le concernant sont incroyablement bien amenés. Nombre d'entre eux sont dissimulés dans les premiers chapitres, de telle sorte qu'on ne comprend les allusions qu'à la seconde lecture, lorsque l'on sait le fin mot de l'histoire quant à sa nature. Dans le texte qui suit, par exemple, se cachent des indices, et pourtant on dirait une "banale" description (et non, je ne dirai pas quels indices ni ce qu'ils sont censés révéler!).

Adossé contre le mur, la capuche de son sweat rabattue sur sa tignasse dont des mèches brunes s'échappaient en houppette au-dessus de son front, il la jouait profil bas. C'était sans compter sur l'orange pimpant de son hoody qui avait trahi sa présence. Jericho avait mis cette horreur pour la première fois, il y a exactement un an, jour pour jour, afin de manifester, avec second degré, son irritation profonde à l'égard de la célébration d'Halloween et surtout pour éviter d'avoir à se déguiser. Le visage d'une citrouille était sérigraphié sur le buste de telle sorte qu'une paire d'yeux menaçants se tenait en lieu et place de ses tétons et qu'un sourire béat partiellement édenté lui ceignait l'estomac. La grande classe! Je suis sûre qu'il n'avait pas prévu de le ressortir aussi souvent, le jour de son achat. Malgré l'extravagance et des contrastes à faire péter des records de saturation, Jericho était plutôt du genre lycéen fantôme. Il ne faisait pas de vagues, rasait les murs et ne pipait pas mot pendant les cours. Sa peau franchement livide, bronzée par le rayonnement de son écran de PC, et ses cernes de trois kilomètres n'aidaient sans doute pas à attirer le regard. Mais lui comme moi, en s'en fichait. Je me serais bien effacée, moi aussi, mais c'était sans compter ma grande gueule et mes activités extrascolaires.

Dead Time, de Mathieu Guibé

Belinda des bois

Belinda, c'est un peu le Kinder surprise de la bande. Elle incarne à elle seule l'expression "L'habit ne fait pas le moine"…

Dans le genre cruche/potiche/écolière fantôme que personne ne peut blairer, on ne fait pas mieux! Et pourtant, vous risquez d'être bien étonnés par son personnage et le rôle qu'elle va jouer dans l'histoire…

Elle baissa les yeux sur sa poitrine émergente et plaqua aussitôt ses cahiers et livres de classe pour en cacher l'inexistence quasi totale. Cette fois, j'espérais l'avoir bien mouchée pour enfin regagner mon casier seule. Cependant, son embarras soudain l'avait éveillée au regard que porte la société sur elle, tous les lycéens du corridor ayant cessé leur activité pour la dévisager avec des yeux de chouette interloquée.
– Pourquoi tout le monde me fixe? demanda-t-elle en resserrant la prise sur ses livres, comme si notre dernier échange pouvait être la raison d'un tel voyeurisme flagrant.
– Ben, disons que pour moi, c'est un peu devenu une habitude et puis, je m'en tape pas mal des œillades en traître, mais je pense que de te voir recouverte de sang dans ta robe de petite fille sage, ça les interpelle pas mal.
– Oh mon Dieu, c'est vrai! Le sang!!
– Ouais, et puis c'est pas comme s'il y avait que ça. Il te reste quelques bribes de boyaux un peu partout. Tiens regarde, t'en as même dans les cheveux.
Je glissai mes doigts derrière son oreille pour récupérer un lambeau de chair sanguinolente et le déposai sur le rebord de son cahier, c'est-à-dire juste sous son nez. À cet instant, alors que nous étions à hauteur des toilettes pour filles, Belinda bifurqua et en franchit la porte. Le temps que le battant se referme, je la surpris à se vider de ses propres tripes sur le carrelage en damier. Hémoglobine et vomi, ça allait être une sacrée journée pour le concierge.

Dead Time, de Mathieu Guibé

Ludwigénial

Lui, je pense que c'est mon petit préféré! Engager la conversation avec lui, c'est comme ouvrir un dictionnaire au hasard, un dictionnaire dont les illustrations se seraient muées en dessins de comics, et dont la couverture serait entièrement aseptisée (monsieur est très attentif à ne pas toucher des germes et autres particules qui ne lui appartiendraient pas…).

Ludwig est agaçant à souhait, et c'est justement pour cela qu'on l'aime!

– Et tu ne pouvais pas attendre qu'il finisse sa phrase?
– Disons que quand il a commencé à s'exciter en m'attrapant par les épaules, je me suis dit que ça commençait à sentir le roussi.
– Autrement dit, ton amygdale s'est activée.
– Ludwig, l'expression "autrement dit", ce n'est pas, en général, pour reformuler de façon plus simple?
– L'amygdale est la région de ton cerveau qui initie le sentiment de peur. Quant à l'origine de l'expression "autrement dit", cela…
– C'est bon! Je n'ai pas eu peur, je préfère penser que j'ai été prudente.
– Eh bien la prudence aurait voulu que tu entendes cet avertissement qui semblait de la plus haute importance. Et peut-être même de ne pas te priver d'un vampire puissant qui combattait ses semblables comme allié. C'est un peu comme si tu avais tué Blade…
– Tu m'énerves avec ton héros de papier. Si tu étais un peu plus génie que tu ne le prétends, tu aurais déjà trouvé tout ce qu'il nous faut comme informations! Ça fait des heures que tu te promènes sur internet et que tu essaies de programmer un algorithme de recherche plus performant que Google.
– Je te l'ai dit, je manque de paramètres! "Le règne des porcs", tu es sûre qu'il a dit ça?
– Certaine! Tu penses que l'équipe de foot du lycée va remporter le championnat ou quelque chose comme ça? Je vois pas bien le rapport avec moi…
– Hmm, je miserais plutôt sur une modification profonde du génome de la race porcine, un peu comme les Teenage Mutant Turtles. Sauf que je ne vois pas le lien avec les vampires.
– Parce que tu vois peut-être le lien entre des cochons humanoïdes et moi?!
– …
– Non! Ne dis rien, je ne veux pas savoir! Être intelligent ne t'empêche pas d'être un grand malade, mon pauvre Ludwig.

Dead Time, de Mathieu Guibé

La cerise sur le gâteau…

Ben oui, quoi, vous croyez que ça s'arrête là? Une bonne intrigue, de l'action, des personnages sympas… et c'est tout? Eh ben non, mes loulous!

Ce roman se révèle décidément bien surprenant, car en son cœur se cache une histoire d'un tout autre genre. Qu'est-ce qui pourrait bien être apparenté aux vampires, et qui pourtant s'avère leur être totalement différent? Une autre créature fantastique, morte elle aussi, et pourtant vivante…

Bingo! Des zombies! Dentiers vs. Zombies, pour être précise…

Dentiers vs. Zombies, c'est une sorte de série télévisée que regardent Elvira et Jericho à leurs heures perdues. Bien sûr, ils ne peuvent s'empêcher de partager leurs épisodes préférés avec nous autres, lecteurs. Voici donc un petit extrait, de quoi activer encore davantage votre appétit littéraire…

De son œil unique, feu l'infirmier Dani – un bellâtre d'origine italienne dont le sourire faisait des ravages chez les patientes, une habitude qu'il s'était fait un fierté de conserver après sa non-mort, comme en témoignait l'émail de ses dents teinté de sang – fixa avidement Magda, la désignant comme sa future proie. L'octogénaire en était convaincue, et devant ce tableau tout droit sorti de la divine comédie, elle fut horrifiée de sa compréhension. À cet instant, elle fut grandement soulagée que l'administration ait toujours le budget pour fournir des couches troisième âge à ses résidents.
L'infirmier dans sa blouse piquetée d'hémoglobine, véritable tablier de boucher, traîna la patte sur le lino en damier noir et blanc. La semelle caoutchouteuse de ses chaussures crissa sur le plastique. Le mouvement de balancier de son bassin emporta l'autre jambe, qui suivit avec une même complainte aigüe et étirée. Le déhanchement chaotique du mort-vivant laissait penser qu'il portait une prothèse en titane, mais c'était bel et bien la vieille Magda qui avait ainsi été réparée. Pourtant, elle devait courir pour sa vie, même pour le peu qu'il en restait.
Les roues mal huilées de son déambulateur couinèrent comme une souris, lui faisant gagner quelques centimètres d'un coup. Qu'elle rattrapa de son pied gauche… – elle inspira à grandes bouffées dans son masque à oxygène relié à la bonbonne fixée sur son véhicule – puis du droit. Et le processus se répéta alors que le panneau exit demeurait toujours aussi loin.

Dead Time, de Mathieu Guibé

En résumé…

J'ai trouvé ce roman très graphique. Il est écrit avec tellement de naturel qu'on se croirait presque dans un comics. Le récit est rythmé, les actions s'enchaînent à merveille, l'intrigue et le suspense sont parfaitement distillés, le texte est truffé d'humour et de références à la culture geek, l'héroïne est délectable à souhait. J'ai été vraiment séduite par cet univers très rock'n'roll, par cette histoire enlevée où je n'ai pas eu une seule fois le temps de souffler.

Je veux la suite, et vite!

Ma note : 18/20

Zombie Acherontiapocalypse!
Zombie Acherontiapocalypse!

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

où vous ferez la connaissance d'une apprentie magicienne pas comme les autres, un peu lanceuse de caillasses à ses heures, un peu ado rebelle et anticonformiste à d'autres, où d'infâmes complots fomentés par des magiciens sans foi ni lois éclateront au grand jour comme autant de marguerites dans un champ printanier, où l'amitié est plus forte que la raison et peine à se transformer en autre chose alors que la volonté y est, où les objets s'embrasent tous seuls et menacent la vie de ceux qui les approchent de trop près, où la pauvreté côtoie la richesse dans une paix plus que relative, où de pauvres voleurs se voient affublés de noms de rongeurs pour le moins exotiques, et où, enfin, les mages ne sont pas tous ce qu'ils semblent être…

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d’Anthelme Hauchecorne

Synopsis…

Ludwig grandit à Rabenheim, un petit bourg en apparence banal. Claquemuré dans sa chambre, il s’adonne au spiritisme. À l’aide d’une radio cabossée, il lance des appels vers l’au-delà, en vue de contacter son père disparu. Jusqu’à présent, nul ne lui a répondu… Avant ce curieux jour d’octobre. Hasard ? Coïncidence ? La veille de la Toussaint, une inquiétante fête foraine s’installe en ville. Ses propriétaires, Alberich, le nabot bavard, et Fritz Frost, le géant gelé, en savent long au sujet du garçon. Des épreuves attendent Ludwig. Elles seront le prix à payer pour découvrir l’héritage de son père. À la lisière du monde des esprits, l’adolescent hésite… Saura-t-il percer les mystères de l’Abracadabrantesque Carnaval ?

Gagnez un exemplaire dédicacé du Carnaval aux corbeaux!

Participez dès maintenant à mon jeu-concours et tentez de remporter un exemplaire du Carnaval aux corbeaux dédicacé à votre nom par son auteur! Pour les formalités d’inscriptions et l’envoi de vos participations, c’est par ici… :

La loi d’attraction universelle…

Ce roman fut avant tout, pour moi, une belle surprise reçue dans ma boîte aux lettres, en provenance directe de l’auteur lui-même. Reçu en échange de menus services rendus dans l’exercice de ma fonction de bêta-lectrice, l’ouvrage était joliment dédicacé de ces mots :

Pour Acherontia,
en remerciements de ses lumières, lesquelles jettent un jour nouveau sur mes écrits. À une fructueuse collaboration,
Amitiés,
Anthelme.

Anthelme Hauchecorne, dédicace de mon volume du Carnaval aux corbeaux

Et pour la beauté de l’écriture calligraphiée à la plume, je vous montre cette dédicace en visuel ^^ Vous remarquerez la plume de Nachtrabe glissée entre les pages de l’ouvrage, qui me fut très utile pour naviguer entre les mondes et entre les lignes.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Invitation à l’abracadabrantesque chronique du plus encore abracadabrantesque Carnaval aux corbeaux!

À tous les garnements, petits et grands,
Friands de frissons au temps de Toussaint,
Quand la terre s'ouvre sur les légendes d'antan.
Les troncs creux content les fables des Frères Grimm.
Aux veillées d'automne, les âmes paient la dîme,
Sueurs froides, effrois, tremblote et jus de frousse,
L'encre des cauchemars lancés à nos trousses.

Anthelme Hauchecorne, préambule au "Carnaval aux corbeaux".

Attention, mesdames et messieurs! Dans un instant, le show va commencer!

Êtes-vous bien installés, bien carrés dans le siège qui vous est attribué?

Comment cela, tous les sièges ont le même numéro? Oui, je sais, c’est assez ballot… Ne faites donc pas grise mine, pour compenser, nous ne vous laisserons pas crier famine… Au menu ce soir, nous vous proposons pommes d’amour, caramels, pop corn, chocolats noirs… Et pour les plus hardis d’entre vous, nous avons pensé à tout! Offrez-vous les douteuses douceurs de Berthie Crochue, ces dragées où les saveurs de fruits se disputent à celles, moins connues, de dégueulis, jus de poubelle, peau de morue. Effet de surprise garanti!

Nous vous rappelons, ce soir, chers visiteurs, deux-trois petites règles de savoir-vivre. Primo, veillez à laisser vos petons bien au chaud sous vos fauteuils. Le dossier d’en face et la tête du voisin ne sont ni des repose-pieds, ni des paillassons. Les impudents seront punis sur-le-champs, car les fauteuils ont des quenottes qui n’aiment guère qu’on les chipote.

Deuxio, vous serez priés d’éteindre vos appareils électroniques, électriques, mécaniques. GSM, tablettes, gramophones, limonaires, radios antiques, tout ce qui est susceptible de faire du bruit… Mais non, papy, laisser vos oreillettes n’est pas interdit! Quant à votre pacemaker, laissez-le bien tourner, si vous craignez pour votre cœur, autant vous protéger. Le spectacle qui va suivre contient son lot de terreur, de la plus petite peur à la très grosse frayeur, aussi vaut-il mieux être bien préparé.

Ce qui m’amène à un troisième point, et non des moindres… Les crasses en tout genre peuvent être laissées là où elles ont chu. La Direction s’enorgueillit d’un bien curieux tapis, un velu velours qui s’autonettoie grâce aux cancrelats. Les insectes sont nos amis, il faut les aimer aussi. Nourrissez-les de vos débris, miettes, papiers gras, dégobi, ex-petit ami… Ne les craignez point, ils sont d’excellente compagnie!

Fort bien, cher public, minuit approche! Si vous souhaitez que la vertigineuse plongée se fasse sans anicroches, veuillez boucler votre ceinture, nous envoyons la confiture!

Le carnaval aux corbeaux en portrait chinois…

Si Le carnaval aux corbeaux était une musique…

Sans hésitation, je choisirais « Secular haze » de Ghost (oui, je sais, encore eux ^^). La musique me rappelle celle que l’on entend dans les cirques ou dans les fêtes foraines, d’où mon choix.

Si Le carnaval aux corbeaux était un tableau…

Il s’agirait du Mat, une carte extraite du tarot illustré par Albrecht Dürer.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Si Le carnaval aux corbeaux était un plat cuisiné…

Un bon potage au potiron, épais, fumant et odorant, le roi des mets typiques d’Halloween.

Si Le carnaval aux corbeaux était un film…

Je verrais plutôt ce roman comme un bon vieux Tim Burton, une sorte de facétieux mélange de Beetlejuice, de Sleepy Hollow et des Noces funèbres, en plus explosif.

Codex Carnelevarium Corvorum

Excusez mon maigre latin, cela fait bien quinze ans que je n’ai plus pratiqué… Vous l’avez peut-être compris, ce titre pourrait être traduit comme « Le livre du carnaval aux corbeaux » (bien qu’à mon avis, je me sois plantée dans les déclinaisons… ce n’est que misère de voir tant de belles connaissances partir en fumée sous le poids des années!).

Point il ne faut juger sur le simple physique, et pourtant… En lui-même, ce roman est beau à regarder, si bien que, sans même l’avoir ouvert, je sais d’emblée qu’il est fait pour me plaire. Il a tout a fait sa place dans la collection Graphicat des éditions du Chat noir, une collection qui recense des artbooks et des livres illustrés.

Où la rigidité est moins cadavérique que synoptique…

D’emblée, quelque chose me saute aux yeux lors de ma réception de l’ouvrage. Contrairement à nombre de romans, la couverture de celui-ci est cartonnée et rigide. Si le concept m’a un peu déconcertée au début, je peux dire après lecture que j’aime beaucoup. De un, il y a moins de chance que l’ouvrage s’abîme durant le transport. Pas de couverture pliée, pas de pages aux bords effrités ou déchirés, c’est juste parfait. Bon, c’est vrai, il faut dire que tout au long de ma lecture, j’ai apporté à l’ouvrage un soin tout particulier, ne le transportant qu’en sac fermé, et craignant même de le sortir dans les transports en commun. Sait-on jamais, que le passager de derrière viendrait à régurgiter son repas sur moi… Ben quoi? On a déjà vu plus étrange… De deux, l’ouvrage est agréable à tenir en main, l’ensemble est stable, et on ne doit pas étirer la reliure au maximum pour avoir accès au texte dans la pliure. De trois, je peux poser l’ouvrage à plat sur mon bureau et l’y laisser sans que les pages ne se tournent d’elles-même. Si les pages de ce roman sont animées d’une vie propre, c’est uniquement celle que la magie des mots y aura insufflé.

Où les illustrateurs pratiquent l’écriture automatique…

Si nous ouvrons le livre, on ne peut que tomber en pâmoison devant les somptueuses illustrations. Loïc Canavaggia et Mathieu Coudray ont mis tout leur cœur et tout leur talent au service de la plume d’Anthelme Hauchecorne, et le résultat est vraiment bluffant.

La collaboration entre l’auteur et monsieur Canavaggia ne date évidemment pas d’hier. Nous avons déjà eu l’occasion de constater les ravages commis par ses crayons dans d’autres romans, notamment Punk’s not dead et Âmes de verre. Et c’est à n’en point douter qu’à l’avenir, d’autres livres se verront à nouveau noircis à la poussière de carbone par la même main habile.

Mathieu Coudray, quant à lui, a tenté de se faire plus discret face à la graphiteuse furie de son collègue dessinateur. Peine perdue, monsieur Coudray, on vous a remarqué! Votre cheval blanc est vraiment de toute beauté, et votre auto-portrait… euh… rempli d’originalité?

Comme souvent dans les romans de monsieur Hauchecorne, des œuvres libres de droit viennent agrémenter les graffitis de nos contemporains. Il faut dire que l’auteur a vraiment bon goût d’un point de vue artistique. Gustave Doré et Théodore von Holst sont pour moi des choix de première qualité.

Où l’on voit fleurir entresorts, panneaux et écriteaux…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre auteur ne ménage pas sa peine pour nous livrer un objet-livre qui lui ressemble en tout point, un objet prompt à embarquer le lecteur dans son univers d’artiste. Je pense bien flairer là un nouveau cas de customite aigüe… Pour certains, ce sont les blousons en cuir que l’on customise à grand renfort de patchs rock, d’autres sont adeptes du DIY, ou « do it yourself », d’autres encore font du scrapbooking… Anthelme Hauchecorne, lui, affirme sa personnalité en customisant ses romans, ce qui en fait de très beaux objets d’art qui ont en plus l’agréable particularité de se lire.

On retrouve dans ce Carnaval aux corbeaux les éléments typiques de la patte hauchecornienne, ceux que l’on adore depuis le début et que l’on prend toujours beaucoup de plaisir à retrouver. Parmi ces éléments, il y a cette structure très particulière qui veut que le texte s’agrémente d’extraits de lettres, d’entresorts, de citations, et dans le cas de ce roman en particulier, de panneaux et autres écriteaux propres à l’Abracadabrantesque carnaval. En témoigne cet extrait, censé légender un tableau…

La prison chtonienne du monstrofroyant Balborgoth
par Karl Friedrich Schinkel (1781-1841)
Peint en 1853. Matériaux : cuir d'hydre chantante, pigments de Gömul et bile de cloporte.
Ne pas chatouiller, ne pas nourrir, ne pas provoquer.
La Direction décline toute responsabilité.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.7

Où la plume de corbeau s'envole très, très haut…

Dans ce Carnaval aux corbeaux, la plume de l'auteur est à nouveau à son plus haut niveau. Pour mon plus grand bonheur, j'ai retrouvé ici tous les éléments qui m'ont fait aimer ses précédents romans. Entre ce truculent style gouailleur qui fait mon ravissement, ces mots de vocabulaire peu usités ou malheureusement tombés en désuétude et dont je raffole depuis ma plus tendre enfance, ces locutions latines éparpillées de-ci de-là et dont je suis très friande également, le tout est d'un grand raffinement littéraire. Raffinement, oui, mais il y a dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne un petit plus qui pimente la sauce romanesque et qui fait frémir de plaisir mon labyrinthique encéphale. Un petit plus qui tient certainement dans l'emploi de certains termes plutôt argotiques, dans certaines tournures de phrases, dans les sublimes comparaisons et les époustouflantes métaphores dont le texte est truffé, et qui donne à l'histoire un aspect tragicomique absolument délectable.

Ludwig et le vieux Muller se cachent derrière un drap. Les pas se rapprochent. Les godillots usés de trois carnavaliers piétinent l'herbe autour du corps de leur camarade.
– Bonté divine! Le wisigoth! L'ostrogoth! Matez ce qu'il a fait à c'te pauvre fräulein Croûtebarbouille! Toute pleine de courants d'air qu'elle est, il nous l'a convertie en cornemuse!
– Plutôt en amuse-gueule avarié, si j'en crois mon nez. Malheureuse barbouilleuse, mais quelle fin pour une artiste! Très réussie, sa grimace d'agonie. Belle texture sa bave aux lèvres, bien glaireuse. Admirez le glauque de ses yeux, le tragicomique de son croupion levé. Mazette, en crevant, cette veinarde-là a réalisé son œuvre la plus remarquable! Que diriez-vous de l'empailler et d'en faire la pièce maîtresse du musée?
Ludwig entend l'un d'eux frapper le cadavre du pied.
– Vu le bestiau, ça va coûter bonbon en paille.
– On s'en fiche, tas de dégénérés! Concentrons-nous plutôt, chopons fissa ce sale assassin. Gibier de potence! Pendons-le par les orteils, caressons-lui la couenne à coups de bâtons pour l'attendrir. Inculquons quelque rude discipline à cette jeunesse rebelle. Chaque décennie, l'éducation va de mal en pis. Je vous le dis, le civisme part à vau-l'eau dans ce pays! Sus à l'ennemi! Madame Crayasse, surveillez l'entrée. Monsieur Babelgomme, suivez-moi…
Le trio se disperse, matraque, serpe et marteau au poing.
Ludwig s'aventure hors de sa planque. Il fait signe à monsieur Muller, resté caché, de l'y attendre. À pas de louveteau, il rejoint la défunte Croûtebarbouille. Mi-intrigué mi-écœuré, il extirpe un couteau de l'horrible blessure qui lui tient lieu de fourreau. Il range l'arme dans son pantalon, au cas où il aurait à se défendre. Puis il inspecte la plaie, étonné qu'elle ne saigne pas. À l'intérieur, il aperçoit une gelée verdâtre au fumet de flan moisi. Il sursaute lorsque l'horrible foraine hoquette. Débarrassée de cette lame qui lui crevait un poumon, elle respire de nouveau. Estomaqué, le garçon décampe. Il récupère le retraité blessé, qui prend appui sur lui.
En quête d'une sortie, Ludwig et le vieux Muller se réfugient dans un lieu à l'écart, aménagé en atelier de restauration. Ils se faufilent à travers un bric-à-brac de tableaux diversement dégradés, objets des soins jaloux de l'affreuse Croûtebarbouille, laquelle paraît raffoler des œuvres dangereuses. En témoignent les précautions qui entourent les pièces de sa pinacothèque : paysages enchaînés, portraits dotés de muselières, natures mortes mises en cage.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.9

Où le foisonnement des sujets fait la richesse de l’œuvre…

Ce qui ne cesse de m’étonner, chez cet auteur, c’est cette aptitude à parler de sujets diamétralement opposés et à les intégrer dans une histoire tout à fait cohérente. Dans le cas du Carnaval aux corbeaux, différents thèmes sont abordés, ceux des légendes germaniques, de la Toussaint, de la mort et des revenants, puis on voit poindre le thème des forains, des créatures bizarroïdes et des machines farfelues, celui du tarot aussi, le tout sous des relents de vieilles peurs de l’enfance, puis d’éléments plus psychologiques tels que l’abandon, la nostalgie, le vide affectif. On pourrait qualifier l’ensemble de grand foisonnement d’idées parfaitement ficelées.

C’est un travail magistral, vraiment, car rien n’est laissé au hasard. Chaque détail a son importance, même les plus infimes. Ils sont chacun une pièce de ce grand puzzle romanesque, et même si parfois on a l’impression de ne pas savoir où elles doivent s’emboîter, ne vous en faites pas, elles finissent toutes par trouver leur juste place.

C’est une particularité que j’ai déjà constaté lors de ma lecture d’Âmes de verre, et qui m’avait déjà beaucoup plu. Voici d’ailleurs ce que j’en disais à l’époque…

Et l'histoire, mes amis… Tout le génie de l'auteur est là également. D'éléments qui paraissent disparates au début, on s'aperçoit au fil de l'histoire que tout est mêlé et que chaque pièce a une place bien à elle. Mais le puzzle ne prend forme qu'à la toute fin du récit, nous tenant en haleine jusqu'aux dernières pages. Tout est minutieusement pensé, calculé. Dans ce roman, rien n'est laissé au hasard. Vous vous demandiez comment allier la féerie, la musique, le gore et les insectes dans un même roman? Voici la réponse à vos questions! Prenez-en de la graine! Tient, comme devoir à faire chez vous, essayez d'écrire une nouvelle qui allierait les thèmes du chant tyrolien, des trolls, du sucre en poudre et des tampons hygiéniques… Je serais surprise du résulat 😉

Acherontia, chronique d'Âmes de verre

Où Berthie Crochue propose ses dragées vermoulues…

Je n’ai jamais été très portée sur la Potter mania. J’aurais pourtant pu grandir avec le petit sorcier comme bon nombre d’ados de mon époque, mais je n’ai pas accroché avec les romans. Trop « à la mode » à mon goût… Tout le monde en parlait, tout le monde les lisait, il a évidemment fallu que je fasse tout le contraire. Enfin soit.

Pourtant, j’ai retenu l’épisode de Berthie Crochue et de ses dragées enragées. J’ai aimé ce concept de bonbons pouvant s’avérer aussi délectables que débectants. Les goûts disponibles, surtout, ont attisé le feu de mon imaginaire de fine amatrice de gougouilles halloweenesques. Eau d’égout, jus de poubelle, fourrage au vomi… Ben tient, ça me ressemble, ça… Plus c’est dégueu, et plus ça me prête à sourire. Où est-ce que je veux en venir, me direz-vous?

Lire Le carnaval aux corbeaux, c’est comme s’enfiler un plein sachet de ces friandises aux goûts variables. Un coup, on tombe sur un succulent extrait dont la crépusculaire poésie baudelairienne laisse sur le derrière, l’autre coup on se ramasse en plein dans les gencives un passage bien senti qui empeste le moisi. Non pas que ce soit mal écrit (hey, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit ^^), mais vous risquez de vous trouver surpris par la « craditude » du récit. L’auteur a depuis longtemps réussi haut la main son doctorat ès-gore et scatologie. Comme il le disait lui-même dans l’un des backstages de Punk’s not dead, il aime sortir de temps à autre sa tronçonneuse et son coussin péteur (enfin, dans le backstage, il expliquait plutôt qu’il les rangeait temporairement…).

Si vous souffrez d’une petite nature, n’appréciant que le marshmallow littéraire et la guimauve de scribouilleux, rappelez-vous ce que disait Tolkien… Tout ce qui est or ne brille pas… Bien qu’à mon sens, Anthelme Hauchecorne soit un auteur version « glow in the dark », il n’a pas son pareil pour briller dans les ténèbres que sa plume distille.

La cloche de l'église retentit, aussi lugubre qu'un tocsin clamant l'arrivée de l'ennemi. Six heures sonnent. Un coup, des oiseaux s'envolent à tire-aile. Deux coups, au loin, des jappements de chien. Trois coups, un bruit de vaisselle cassée. Quatre coups, madame Schaeffer aboie un terrible juron. Cinq coups, une note d'orgue forain…
Le sixième coup de la sixième heure sonne faux, la cloche de l'église donnant l'impression de s'étrangler. Madame Poe hoquette de douleur, elle tousse à s'en décoller les poumons. Sous le regard dégoûté de son fils, elle vomit quelques gouttes de liquide vert sombre, pâteux, que le garçon identifie aussitôt. De la peinture!
Ludwig n'a pas le temps de se remettre de sa surprise, sa mère crache un long jet de jaune citron, une très jolie teinte. La situation serait presque cocasse sans la douleur crispant les traits de la jeune femme. Son môme l'aide à gravir les marches.
– Courage! Nous sommes presque arrivés!
Lorsqu'ils atteignent le palier, Julia régurgite sur le blouson de son rejeton une grosse tache de rose bonbon à pois pistache.
Ludwig lui ouvre la porte des cabinets après que sa mère a laissé sur la moquette une longue vomissure de peinture rouge grenadine rayée de bleu électrique.
Morte de honte, la malade se barricade dans les toilettes, la tête enfoncée jusqu'aux épaules dans la cuvette. De l'autre côté de la porte, elle entend la voix de son fils.
– C'est la foire, Maman. Monsieur Alberich nous punit, il veut que je le rejoigne…
"Ne sois pas ridicule!" voudrait-elle rétorquer. Au lieu de quoi, elle dégobille une splendide nuance de marron acajou avec des spirales psychédéliques de parme.
Tout cela n'a aucun sens, ou plutôt si, ce vilain nain semble avoir décidé de lui faire payer son petit acte de vandalisme peinturier de la veille.
"Toute œuvre d'art implique de se sortir les tripes", répétait Charles Poe. Le visage barbouillé d'un charivari de couleurs, son ex-femme travaille d'arrache-pied à composer un poignant chef-d’œuvre.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VI.7

Où des sonorités se voient répercutées tel un écho démesuré…

Si l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux de nombreuses figures de style que nous connaissons déjà et dont nous nous délectons à chaque fois, cette nouvelle mouture recèle cependant d’une petite nouveauté. Tout au long du récit, j’ai pu admirer le merveilleux travail effectué sur la sonorité des mots. L’auteur joue énormément sur toute une palette de figures de style pour donner à son texte plus de vie et de rondeur. On y croise notamment des paronomases (jeu sur la proximité des sons), comme dans l’extrait cité ci-dessous… Je vous passerai volontiers la théorie littéraire accompagnée de ses noms barbares si chers à mon cœur (zeugme, oxymore, épanadiplose, hypallage, synecdoque, chiasme, homéotéleute… n’ont-ils pas fière allure, ces termes capillotractés?).

Ces jeux sur les sons sont surtout visibles dans les titres des chapitres et des sections…

« Où feux follets et féerie participent d’une fourberie« , « Où les eaux troublées rêvent de rails rouillés« , « Où les souvenirs sommeillent sous de noires merveilles« … « Gabriel – Mimine innocente et vieilles bisbilles« , « Ludwig – Sinistre cérémonie de céromancie« , « Ludwig – Marasme et ectoplasme« , « Ludwig – Le barbant baragouin du Baragroin« , « Gabriel – Sonnets de cuvette et vers à sornettes« …

Influences méphitiques, références nécrotiques…

Le petit théâtre d’ombres de sire Alberich…

Dans le portrait chinois, je vous parlais d’influences burtoniennes : Sleepy Hollow pour le côté « créatures de légende qui sortent de la tourbe putride », Beetlejuice pour le côté « vieux forain crade et un peu fêlé du coquillard », Les noces funèbres pour le côté « passage des vivants dans le monde des morts, et cohabitation des deux univers ». Ce ne sont évidemment pas les seules références que l’on retrouve dans le roman.

Une des influences les plus évidentes vient d’une série américaine appelée Carnivale (ou La caravane de l’étrange en français). Pour les non connaisseurs, en voici un petit résumé : « Cette série suit la route d’une fête foraine ambulante (Carnivàle) pendant le Dust Bowl des années trente aux États-Unis. Après la mort de sa mère qui le rejetait par peur et après la saisie de ses terres, Ben Hawkins, un jeune homme doté du pouvoir de guérison et de résurrection, évadé de prison, nouvellement sans domicile, trouve refuge au sein de la troupe afin d’échapper à la police. Il est tourmenté par des rêves étranges et prophétiques qu’il partage avec un prêcheur méthodiste, Justin Crowe, vivant en Californie. Ces deux personnages seront finalement réunis dans une lutte entre le Bien et le Mal qui est tout sauf manichéenne. » (Source : Wikipedia.fr)

Personnellement, je ne connais pas cette série – pas encore, du moins. Lors de la Foire du livre, l’auteur m’en a parlé comme de sa source d’inspiration pour le monde des forains décrit dans Le carnaval aux corbeaux. Enfin, du moins si j’ai bien compris ses propos, parce qu’avec mon oreille inversée, il arrive que je comprenne tout de travers (pour parfois créer l’hilarité générale si ce que j’ai compris s’éloigne trop de la réalité…). Quoi qu’il en soit, ce que j’en ai vu sur internet semble correspondre à ce que l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux. Aussi je vous invite à découvrir cette série qui semble très chouette, et que je vais plus que probablement essayer à mon tour.

Romantisme sombre et vers d’outre-tombe…

Illustration : Der Erlkonig, de Julius von Klever.

Autres références, plus littéraires cette fois… À moins d’être totalement inculte dans cette matière, ou d’avoir vécu sur une autre planète depuis votre naissance jusqu’à maintenant, ou encore les deux, vous remarquerez vite que les noms des personnages principaux viennent d’écrivains connus. Les Poe et les Grimm, pour ne citer qu’eux. Monsieur Edgar Poe et son Corbeau, les frères Grimm et leurs contes, cela paraît logique, au vu de ce roman. L’on voit même apparaître un certain Christian Andersen en clin d’œil, mais chtttt, je ne vous ai rien dit, n’est-ce pas?

De façon plus indirecte (son nom n’apparaît pas texto dans le récit), l’auteur évoque également Theodor Storm, au travers de sa dernière nouvelle, Der Schimmelreiter.

Ces références à la littérature ne sont pas anodines, elles colorent le texte de leurs ambiances respectives. L’histoire entière est teintée de poésie sombre à la façon d’Edgar Poe et de légendes germaniques à la manière des frères Grimm, évoquant parfois le romantisme allemand, avec ses paysages désolés battus par la pluie, ses silhouettes solitaires que l’on voit se cabrer au bord des falaises, prêtes à choir dans le néant, ses personnages ténébreux au regard perçant, ses arbres crochus peints à l’encre de Chine sur des ciels éclairés de lumière vespérale, ses forêts rousses et brumeuses qui dissimulent bien des destins brisés… Très bel alliage, d’ailleurs, un mélange détonant à la crépusculaire beauté, froid et humide comme la forêt peut l’être en novembre, crépitant et coloré comme une citrouille d’Halloween. Une mixture littéraire qu’Anthelme Hauchecorne porte au paroxysme de sa beauté par l’intermède de sa plume déliée.

Le terreau fertile des légendes germaniques…

L’intrigue du roman se passe en Alsace, dans le petit village de Rabenheim. Et qui dit Alsace dit bien sûr culture germanique assez prononcée. Rien qu’à cette évocation, je salive d’envie et ne tient plus en place. Moi et la culture germanique, c’est une grande histoire d’amour, comme nous le verrons plus bas dans ma Belle histoire de Mamie Acherontia.

Schimmelreiter, Döppelganger, Poltergeist, Totenwoche, l’or du Rhin… sont autant de légendes des pays germaniques dont le récit regorge. À l’instar des meilleures pralines qui réservent à leur dégustateur, sous leur couche de chocolat croquant, un délicieux fourrage qui fond sous la dent, le lecteur découvre sous une histoire résolument moderne un truffage de récits traditionnels, façon « farce aux gnomes et champignons des bois, avec son supplément de poudre de fée ». Et quand le médiéval s’en mêle, avec des éclats de famine et d’élucubrations tarologiques, le tout devient d’autant plus appétissant.

Mention spéciale pour le tarot, d’ailleurs, car l’auteur est parvenu à me faire découvrir une notion que je ne connaissais pas encore, celle de « prudence »… C’est d’ailleurs sur cette carte de la prudence que je vais jouer, en ne vous en disant pas plus…

Tandis que sa mère conduit, Gabriel observe Rabenheim affairé dans les préparatifs.
La tradition de la Totenwoche, ou Semaine des morts remonte, para-it-il, à l'Antiquité. Sept jours durant, les Rabenheimois observent des règles farfelues que l'on trouve listées en lettres gothiques sur des panneaux de bois à l'entrée des maisons ou sur les éventaires des marchands. Trois mises en gardes mystérieuses qui suscitent les railleries des adultes, le respect des anciens et la crainte des chenapans.
1. Un bon feu protège ton logis aux heures froides de la nuit.
2. Nul mal n'adviendra aux corbeaux, hérauts ailés du long repos.
3. Puisse la forêt rêver en paix, ses racines embrassent trop de secrets.
Recommandations qui se traduisent par maints usages charmants. Les échoppes des artisans se remplissent d'objets décorés de corbeaux, suspensions à accrocher au-dessus des berceaux, flûtes en bois et mangeoires à oiseaux. Gabriel songe avec délice aux veillées au coin du feu, à griller des guimauves aromatisées à la fleur d'oranger ou au sureau.
Il suit sa mère au marché de la Totenwoche. À travers les stands en bois, les étals débordent de friandises monstrueuses et de jouets sinistres. Sa mère le gâte malgré l'interdiction paternelle. Les marchands de souvenirs exposent des peintures représentant des danses macabres, où vivants et morts valsent ensemble parmi les tombes au clair de lune.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre I.12

Atramentum mortis et corvi corax

Il m’est difficile de parler du Carnaval aux corbeaux de façon courte, claire, concise. Ce grand fourmillement d’éléments qui composent la trame de l’histoire est trop vaste pour être décrit en une seule petite chronique. J’aimerais énormément m’étendre plus sur le sujet, écrire un essai, une thèse même, sur ce seul univers si riche et si foisonnant qu’on en aurait le tournis. Oh oui, une thèse, tiens! Cela pourrait s’intituler « Du lien entre les Döppelgangers-potirons et les personnages principaux du récit, ou les renoncements nécessaires au passage à l’âge adulte : un essai d’analyse sémiotique et translittéraire » ou encore « Les Nachtraben et leur implication dans l’oeuvre romanesque d’Anthelme Hauchecorne : étude historico-folklorique, avec un supplément sur la morphobiologie de l’espèce Corvus Corax et une analyse textuelle des passages qui s’y rapportent« . Non, je n’ai pas abusé de la moquette, mais j’ai peut-être dépassé la dose recommandée d’encodage de travaux de fin d’étude…

En bref, je vais tenter une petite introduction à quelques éléments clés de l’histoire…

Ludwig Poe, ou le petit guide illustré pour parapsychologues et chercheurs de macchabées…

Ludwig est un adolescent bien perturbé. Abandonné à la naissance par son père pour des raisons qu’il ne s’explique pas, il cherche avidement une réponse par-delà le vide et le silence. À l’aide de sa vieille radio, il tente de capter la voix de Charles Poe, ou à tout le moins un bruit, un signal, une étincelle vitale… ou une preuve de sa mort. Quoique ce soit, pourvu qu’il découvre la vérité sur sa disparition.

Lors de ses séances parapsychologiques où il tente en vain d’épier les morts, Ludwig pratique l’écriture automatique, ou plutôt le dessin sous influence ectoplasmique. Le jeune Poe parvient à quelques occasions à obtenir des dessins qui filent le frisson… croquis honnis que sa mère, en bonne protectrice, s’empresse de détruire.

D’entrée de jeu, le récit fait mouche et parvient à me toucher. Lorsque je lis l’histoire de Ludwig, je ne peux m’empêcher de penser à moi au même âge… Non pas que mon père ait disparu et que j’aie tenté en vain de le chercher. Mais je présentais aussi ce goût étrange pour les morts et leurs secrets…

L’encre de mort vieille…

…ou l’écriture automatique version hauchecornienne, où le stylo bille se mue en plume de corbeau. Mais pas n’importe quelle plume de corbeau, bien sûr! Pour construire un pont entre le monde des vivants et celui des morts, nous avons besoin d’une authentique plume de Nachtrabe. Vous l’avez constaté en début de chronique, j’ai déjà la mienne. Si vous êtes jaloux, adressez vos doléances à l’auteur 😉 Reste à résoudre l’énigme ci-dessous…

Questions et réponses sont les deux visages d'une même page.
Pour déterrer les secrets, de la pointe de sa plume gratte le sage.
Nul mot n'atteint le monde de l'éternel sommeil,
Sinon ceux tracés à l'encre de mort vieille,
Si les trois mystères tu perces,
Si aux trois gestes tu t'exerces,
Pose ta lettre au pas de la porte des airs,
Où le messager noir la cueillera entre ses serres.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux

Un peu de théorie corvus coraxienne

Le carnaval aux corbeaux, c’est bien beau… Mais concrètement, à quoi servent-ils, ces sympathiques volatiles? Réponse par le grand Charles Poe en personne…

Toutes ces années, Ludwig, j'ai tenté de te mettre en garde. D'innombrables corbeaux t'ont été adressés, aucun n'a trouvé le chemin. Par une chance impensable, nous avons enfin noué contact. La magie de la Totenwoche y compte pour beaucoup.
Ces oiseaux demeurent des créatures capricieuses. Je les nourris, j'essaie de les dresser. Après de nombreux déboires, j'ai dû me résigner, ces corvidés suivent des desseins connus d'eux seuls. Ils seront mes yeux et mes oreilles ; grâce à eux, je puis te guider. Ne leur cause aucun tort, jamais, ni ne permets à quiconque de le faire. J'ai tant à t'apprendre, commençons justement par ces corbeaux. Ce sont des créatures psychopompes, des messagers entre ce monde et… d'autres lieux. Nous les nommons Nachtraben, des bêtes troublantes, redoutablement intelligentes. Si tu as l'occasion d'en étudier un de près, tu comprendras. Mais sans doute serait-il plus sage de t'en tenir éloigné.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre III.4

Le zoo du Nibelung

Je voudrais adresser une mention spéciale, une sorte de gigantesque "like", pour ce qu'il convient d'appeler le grand zoo du Nibelung. S'il y a une chose que j'adore dans l'univers de cet auteur, c'est cette propension à faire intervenir dans l'histoire des créatures complètement biscornues. Des petites bestioles qui grouillent en tous sens aux léviathans des fonds marins, il y en a pour tous les goûts. On connaît évidemment depuis longtemps le penchant de Hauchecorne pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un insecte (surtout depuis Âmes de verre). Monstres à six pattes miniatures, grosses tarentules velues, asticots nécrophages, humains insectoïdes qui se métamorphosent à l'envi, tout y passe. Sa nouvelle De profundis nous avait appris son admiration sans faille pour les monstres marins de gros calibre. Dans ce Carnaval aux corbeaux, on prend un peu des deux, on mélange le tout, puis on ajoute quelques nouvelles têtes au troupeau : poulpes, coquillages, chevaux, corbeaux… sans oublier les gentilles créations personnelles, du genre bouffeuses d'hommes… Le tout agissant, on se retrouve dans une sorte de grand cabinet de curiosité où les monstres en bocaux prendraient vie. It's alive! dirait Dr. Frankenstein…

Gabriel atteint les tréfonds de la déchéance lorsqu'on le charge de curer les cages aux fauves. Il déblaie à la fourche des monticules de paille souillée et de curieux excréments dont les formes et les couleurs étonnent. Sans mentionner les odeurs à lui recroqueviller les poils du nez. Quelle créature a pu pondre ces machin-choses? Pour unique indication, une enseigne pompeuse proclame :

"Reinhard Richter l'Explorateur présente…
le Zoo zinzin du Nibelung"

Le temps du grand nettoyage, les "fauves" ont été relégués dans des cachots de transit, sous des bâches à l'abri des curieux. Faute de les voir, Gabriel les écoute : aux gémissements des animaux déprimés répondent les gargouillis de leurs panses affamées. Pauvres bêtes que ces pingres de circassiens ne daignent nourrir.
Il approche d'une cellule occupée. Une pancarte zoologique indique :

"Grand fétide à barbillons
Abyssorum bestia foetida
Répartition : présent dans le Nibelung, sans doute endémique d'une autre dimension
Population : inconnue
Dentition : aucune (crache ses sucs gastriques sur sa proie)
Appétit : gargantuesque
Caractère : vicelard sans humour
Reproduction : révoltante
Attention : espèce menaçante!"

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VIII.10

Reinhard Richter le limbologue, explorateur et dresseur de créatures abyssales… voilà de quoi faire rêver mon imagination d’ex-directrice de museum de sciences naturelles (un poste ô combien fantasmé dans ma prime enfance). Parcourir les mondes à la recherche des créatures les plus fantastiques et des secrets les mieux gardés, voilà ce qu’il vous propose. Je vous promets un voyage haut en couleurs!

Doktor Mabuse…

Outre le limbologue, un autre de mes personnages préférés parmi les forains se trouve être le Doktor Mabuse. Rien d’étonnant à cela… Herr Mabuse a de quoi faire rêver, avec son goût prononcé pour les machineries steampunk, les mixtures bizarres et les potions qu’il distille en bon chimiste/apprenti sorcier. Connaissant mes goûts en la matière, ce sont des éléments qui ne peuvent évidemment pas me laisser de marbre.

De la parapsychologie à la psychologie tout court, il n'y a qu'un pas…

Vous pensez que Le carnaval aux corbeaux n'est qu'un patchwork de légendes et de références culturelles disparates? Une gentille histoire qui fait picoter la pulpe des doigts, un petit conte plaisant à lire au coin du feu le soir du 31 octobre? Hé bien, vous vous trompez. Ce roman est bien plus profond que cela, à peu près aussi profond que l'Elivágar, et ce n'est pas peu dire… Et la profondeur, on la trouve dans la psychologie des différents personnages.

Je me suis attachée à chacun d'eux, sans réserve aucune. Pour chaque, leur histoire personnelle m'a touchée, d'une façon ou d'une autre. Que ce soit Ludwig avec ses étranges lubies et la recherche de son père ; Gabriel, son meilleur ami, que tout le monde trouve banal et qui au final se révèle être parfaitement extraordinaire ; Julia Poe, touchante dans la façon qu'elle a de protéger son fils coûte que coûte, mais aussi dans sa courageuse acceptation du vide affectif que son mari a laissé ; les extravagants forains ont aussi leurs côtés touchants, notamment Fritz Frost et les gens de la compagnie Fredon-Fredaine ; le Schimmelreiter qui délaisse le massacre de masse pour le rôle de papa poule ; son fier destrié Bäckähast, cet empaffé de cheval au caractère de cochon ; les petits camarades d'infortune de Ludwig et Gabriel, Ombeline, Jason, Otto, qui ont vécu de tragiques expériences et qui en gardent les cicatrices… Celle d'Otto m'a évidemment beaucoup touchée, car cela rejoint mon propre vécu. La déception amoureuse d'Ombeline aussi, bien sûr, avec son content de déception et de dévalorisation. Celle de Jason m'a donné la larme à l'oeil, mais je n'en dirai pas plus. Je ne saurais évidemment pas les citer tous, mais chacun une histoire personnelle, un point de caractère, un petit quelque chose qui fait qu'on les aime et qu'il devient pénible de les quitter lorsque les dernières lignes du roman arrivent (trop tôt).

Il émane du récit une sorte de nostalgie du passé. De nombreuses choses qui ont été brisées et qui ne peuvent être réparées, des choses que l'on regrette et que l'on voudrait retrouver, des actes que l'on voudrait n'avoir pas commis, une vie que l'on aimait et qui nous a fui, des manques affectifs qui ne demandent qu'à être comblés, des deuils qui doivent être faits, parfois dans la douleur.

Un autre thème abordé, et non des moindres, est celui des renoncements nécessaires pour passer de l'enfance à l'âge adulte. Bien des épreuves attendent nos jeunes héros, des épreuves au cours desquelles ils devront identifier leurs fêlures, leurs manques, leurs peurs, puis les affronter pour mieux les terrasser et enfin les ranger au placard.

Car c'est bien de deuil dont il est question dans cet ouvrage. Le deuil dans toutes ses acceptations possibles. L'ambiance générale du récit nous mettait déjà la puce à l'oreille, le texte nous le confirme. Que ce soit le deuil d'un être cher, le deuil d'une relation, le deuil de son enfance et de ses facilités éphémères qui nous sont refusées une fois passé à l'âge adulte, le deuil d'une vie passée auquel on essaie de se raccrocher…

Dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne, il n'y a jamais rien de "bête". Tout a un sens, fut-il caché ou non, tout a une utilité, un message sous-jacent. Le Carnaval aux corbeaux, c'est bien plus qu'une simple histoire pour ado, une sorte de Chair de poule version "young adult". Il y a là une réelle profondeur humaine qui vous remue les tripes et vous touche en plein coeur.

En résumé…

Je suis désolée, chers lecteurs, si cette chronique fut longue. Une des plus longue écrite à ce jour, si je ne m'abuse (ou Mabuse, hu hu ^^). Désolée, aussi, de sombrer ici dans un pur style dithyrambique peut-être un peu trop poussé. Mais face à un tel roman, comment pouvais-je faire autrement?

Si j'avance en terrain connu dans cet univers sombre et atypique, il est un point qui à chaque fois me conquit. Le style d'écriture, bien entendu… Chaque mot, chaque phrase est un ravissement pour qui aime la belle littérature et le français manipulé avec brio. Selon l'auteur, "ce livre n'est qu'un entresort, qu'en magicien maladroit il aurait escamoté à la musique, nourriture de l'âme". Eh bien, pour une fois, je ne suis pas d'accord…

Ce livre est un ovni littéraire écrit par un fou extraterrestre qui aurait colonisé les profondeurs de la Terre, y observant nos travers et les transcrivant à sa manière, dans des récits teintés par les contes et les légendes que nous oublions peu à peu.

Mais là, je commence à me dire que, décidément, l'écriture tardive ne me vaut rien et fait dérailler mon pauvre cerveau déjà fragile. Vous voulez un authentique résumé, en vérité? Lisez ce roman, vous ne serez pas déçu. Donnez-moi des nouvelles de votre lecture, je serais ravie de partager l'expérience avec vous ^^

Ma note : 20/20, évidemment.

Les droits d’auteurs de ce roman sont reversés à l’Unicef…

Autres romans de l’auteur déjà chroniqués sur ce blog…

Punk’s not dead…

Le Sidh. T1, Âmes de verre…

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques ^^

Votre dévouée blogueuse,

Acherontia.