[Chronique fantastique] Skintrade, de George R. R. Martin

J’avais beaucoup de mal à décrocher de l’intrigue, et lorsque je devais malgré tout m’arracher à ma liseuse, je me réjouissais intérieurement de pouvoir à nouveau me plonger dans ces « lycanthroperies ».

Acherontia Nyx

Synopsis

Il fut un temps où cette ville était au centre du monde. Un temps où sa puissance se nourrissait du sang et du fer. Mais aujourd’hui elle n’est plus que rouille et elle attend la ruine. C’est un territoire parfait pour Willie Flambeaux et Randi Wade. Lui est agent de recouvrement, elle, détective. Mais lorsqu’une série de meurtres particulièrement atroces ensanglante cette ville qu’ils croyaient si bien connaitre, ce n’est plus dans le labyrinthe des rues qu’ils auront à mener l’enquête, mais dans les recoins les plus sombres de leurs propres passés. Là où se cachent leurs plus grandes peurs.

Il hésita et flaira de nouveau l’air froid de la nuit. On était en automne : le vent venait de la rivière et il flottait un parfum de pluie ; mais cette odeur, cette odeur-là, était toute cuivre, épice et feu, impossible à confondre. Il connaissait l’odeur du sang humain.

George R. R. Martin, in Skintrade

La loi d’attraction universelle

Tout le monde (ou presque), bien sûr, connaît George R. R. Martin pour son cycle du Trône de fer… Un cycle dont j’avais lu les deux premiers tomes, il fut un temps, et que je n’avais pas continué faute de temps. L’année dernière, j’avais découvert un George Martin auteur de nouvelles, avec la lecture de Dragon de glace (qui était accompagné de trois autres nouvelles) et m’en était trouvée agréablement surprise. En fait, je peux même dire que cela avait été une petite claque !

Alors, forcément, lorsque j’ai vu la sortie de cette « nouvelle » nouvelle, je n’ai pas hésité une seule seconde et ai plongé dessus comme la lectrice assoiffée que je suis. Je remercie d’ailleurs les éditions ActuSF pour le service presse ! Je ne regrette qu’une chose, ne pas avoir pris la version papier, car la couverture est vraiment très réussie.

Histoires de lycanthropes

Rien qu’à l’illustration, on devine aisément que l’histoire va aborder les loups. Et, on le sait grâce à Game of Thrones, George R. R. Martin affectionne les loups. Oui, mais ici, ce ne sont pas n’importe lesquels ! Car il est question dans cette nouvelle de lycanthropie…

Pas bien original, me direz-vous, et sur le coup, je ne peux pas vraiment vous donner tort. Personnellement, je n’ai jamais été une fan inconditionnelle des loup-garous, et surtout pas ceux de la bit-lit, façon éphèbe hyper musclés qui se la jouent tas de poils une fois la pleine lune venue. Très peu pour moi ! Rien que leur façon d’être « je suis beau, je le sais, et j’en joue énormément » m’horripile de la plus extraordinaire des façons. Mais alors, ces histoires de meutes, de territoires, et de jeu à qui « pisse » le plus loin… ce n’est vraiment pas ma chope de bière !

Malgré tout, je me suis lancée dans ma lecture les yeux fermés. Parce qu’après tout, nous n’avons ici pas affaire à un auteur de bit-lit ou de fantasy urbaine pour midinette en mal d’amour. Nous sommes en présence de THE auteur sadique, réputé pour tuer ses personnages comme autant de moustiques indésirables dans une chambre à coucher en plein été. Donc, je m’attendais à du gore, et à une version pour le moins atypique du lycanthrope.

Et de fait, j’ai été assez bien servie. J’ai eu de l’hémoglobine, mais pas trop, juste ce qu’il fallait pour servir l’histoire sans qu’elle ne termine en remake littéraire de nanar horrifique. Et j’ai eu des mâles velus (et des femelles velues, aussi), revus à la sauce « Martin ». Nous suivons un homme nommé Willie, lycanthrope de son état. Il n’a pas de meute, c’est ce qu’on pourrait appeler un « vieux solitaire ». Il y a bien quelques rassemblements de loup-garous, mais ce sont surtout des familles qui vivent entre elles. Au final, on ne peut pas vraiment dire que Martin revisite à fond le mythe de l’homme-loup, mais il le dépoussière malgré tout pour servir son intrigue, sans pour autant tomber dans les clichés du genre. Merci Monsieur Martin !

Une sorte d’animal

Mais quelle est-elle, cette intrigue ? Le titre Skin trade l’indique, l’auteur compte nous parler de peau. Comme vous le savez peut-être, les lycanthropes sont des métamorphes parfois aussi appelés « changepeau ». Et si je vous dis qu’en anglais, « to skin » signifie « écorcher » ? Bon, je n’en dirai pas plus, car je ne voudrais surtout pas vous spoiler. Mais… sachez juste que ce sera plein de sang, de stress, et de… miroirs.

Nous entrons donc dans l’intrigue avec un meurtre sanglant, et un Willie aux abois car c’est une amie à lui qui en est la victime. Il en vient à craindre que les journaux et les figures de l’ordre ne lui dise pas toute l’entière vérité sur la façon dont cette amie est morte. Massacrée par « une sorte d’animal », disent-ils. Empli de doutes, il demande à Randi Wade, une jeune détective dont il est assez proche, d’effectuer quelques recherches pour savoir ce qu’il lui est réellement arrivé. S’ensuit alors une enquête d’adrénaline et de sang dont ils ne sortiront tous deux pas indemnes.

Le photographe bougeait, flashait, bougeait, flashait. Le monde passait du gris au rouge, puis revenait au gris. La légiste était penchée sur le corps, ses gestes rendus saccadés et irréels par l’éclairage intermittent du gros flash. La lumière blanche ricocha sur le plafond, et Randi leva les yeux. Elle vit les miroirs. La bouche de la femme était grande ouverte, ronde, béant dans un cri silencieux. Il avait découpé ses lèvres avec sa peau, et l’intérieur de sa bouche était tout aussi rouge que l’extérieur. Son visage avait disparu ; il n’en restait rien, excepté un entrelacs humide de muscles et, ici ou là, le pâle reflet de l’os, mais il lui avait laissé ses yeux. De grands yeux sombres, de beaux yeux, sensuels, comme ceux de sa sœur au rez-de-chaussée. Ils étaient écarquillés, braqués avec effroi sur le miroir au plafond. Elle avait pu voir tous les détails de ce qu’on lui faisait subir. Qu’avait-elle perçu, dans les yeux de son reflet ? De la douleur, de la terreur, du désespoir ? Elle avait passé sa vie à être une jumelle ; peut-être avait-elle trouvé une sorte d’étrange réconfort dans son image au miroir, alors même que son visage, sa chair et son humanité lui étaient arrachés au couteau.

George R. R. Martin, in Skintrade

Fine fleur de portrait

Si l’intrigue est palpitante, bien ficelée, si le mythe du loup-garou se voit joliment dépoussiéré, moi, ce qui m’a le plus plu, ce sont avant tout les personnages. J’ai par-dessus tout aimé la façon dont ils sont construits, avec un background historique solide et une psychologie complexe. C’est d’ailleurs étonnant de trouver des personnages aussi savamment construits dans une nouvelle (ou plutôt une novella, il est vrai). J’ai particulièrement apprécié la jeune détective, Randi Wade, que j’ai trouvé très authentique et dont le passé douloureux m’a émue.

George Martin a le chic pour dépeindre ses personnages en quelques coups de mots finement choisis, c’est ce qui me touche le plus dans les portraits qu’il propose aux lecteurs. C’est un point que j’avais déjà constaté dans le précédent recueil que j’avais lu de l’auteur, j’ai ici la confirmation que c’est un trait récurrent. Et c’est d’autant meilleur que, non content de rendre ses protagonistes réalistes, l’auteur les fait en plus évoluer, les découvertes et aventures vécues au court du récit agissant à l’instar d’une thérapie.

Il se sentait presque humain en descendant l’allée ; du moins, il allait bien mieux que cela n’avait été le cas depuis la mort de Joanie. Sa Cadillac l’attendait au bord du trottoir, la capote relevée pour le préserver de la pluie intermittente qui l’avait poursuivi pendant toute la matinée. Willie se glissa à l’intérieur et démarra, puis jeta un coup d’œil dans le rétro juste au moment où l’homme se redressait sur la banquette arrière.

Les yeux dans le miroir étaient bleu clair. Parfois, quand le dégel du printemps était terminé et que la rivière avait retrouvé sa place dans son lit, il arrivait qu’un tombe sur des mares stagnantes le long du rivage, des eaux mortes séparées du courant, des flaques à l’odeur fétide, immobiles et froides ; on se demandait alors si elles étaient profondes, et s’il y avait quelque chose qui vivait là, dans cette obscurité. C’était le genre d’yeux qu’il avait : enfoncés dans un visage sombre aux joues creuses, encadré par des cheveux bruns qui tombaient, longs et raides, sur ses épaules.

George R. R. Martin, in Skintrade

Incendiaire

Après quelques pages à peine, je m’étais déjà piquée au jeu de l’intrigue ! L’écriture est nerveuse quand les scènes le nécessitent, conférant une ambiance oppressante emplie d’adrénaline à fleur de peau. Les meurtres sont crades à souhait, mais sont décrits avec la quantité de détails nécessaires pour continuer à faire fonctionner l’imagination et terrifier le lecteur.

Les pages se sont mises à tourner à une vitesse vertigineuse. J’avais beaucoup de mal à décrocher de l’intrigue, et lorsque je devais malgré tout m’arracher à ma liseuse, je me réjouissais intérieurement de pouvoir à nouveau me plonger dans ces « lycanthroperies » gores et psychologiques tout à la fois. C’était comme un feu de cheminée qui aurait pris au cœur de ma liseuse pour contaminer les bords de ses pages virtuelles. La chaleur de plus en plus dense me poussaient à tourner les pages comme si la surface tactile me brûlaient.

En résumé

Que voici une très très bonne novella de George R. R. Martin, père spirituel de la mère des dragons. Ici, point de fantasy, mais un fantastique à cadre urbain avec un dépoussiérage efficace du mythe du loup-garou, mêlé à l’enquête type « détective privé » des années 80. La pièce est jouée par des personnages plus vrais que nature, avec une vraie profondeur, une vraie authenticité comme on en voit rarement dans les récits de type court (et comme on aimerait en voir plus !). L’intrigue complexe et bien ficelée est admirablement servie par une plume qui sait se faire nerveuse à souhait dans les passages les plus tendus. Rajoutez à cela ce qu’il faut de gore pour corser joliment la sauce, et l’on obtient tout ce qu’il faut pour plaire à l’amatrice de frissons et de suspens que je suis !

Ma note

18/20

À propos de cette édition

Éditions ActuSF

Année : 2019

Nombre de pages : 232

Traducteur : Annaïg Houesnard

Préface : Emmanuel Chastellière

Illustrateur : Ammo

À propos de l’auteur…

George Raymond Richard Martin est un écrivain américain de science-fiction et de fantasy, ainsi qu’un scénariste et un producteur.

Dans les années 1980, il a travaillé pour la télévision comme scénariste pour plusieurs séries dont certaines de science-fiction. Une de ses nouvelles fut adaptée au cinéma pour le film Nightflyers. Il a également été journaliste ainsi que professeur de journalisme et superviseur de tournois d’échecs.

En 1996 George R. R. Martin retourne à l’écriture de roman en entamant le cycle de fantasy « A Song of Ice and Fire (littéralement « Un Chant de Glace et de Feu »), intitulé en français « Le Trône de Fer », qui est également le nom du premier volume paru en français. Certains tomes de la série ont été récompensés par le prestigieux Prix Locus du meilleur roman de fantasy. Notons qu’en France, les cinq volumes sortis aux États-Unis, sont découpés en plusieurs tomes, pour finalement être regroupé en quatre intégraux, qui sont finalement les cinq tomes non découpés des romans…

Il est également l’auteur d’un grand nombre de nouvelles dont certaines se déroulent dans le même univers que sa saga (« Le chevalier errant », « L’épée lige ») ainsi que de romans totalement indépendants comme « Riverdream » ou encore « Armageddon Rag ». G. R. R. Martin a également assuré le rôle de directeur de publication de plusieurs anthologies, dont récemment l’anthologie consacrée à Jack Vance (Chansons de la Terre Mourante) publiée en France en trois volumes.

Plusieurs de ses nouvelles et romans ont été récompensées par les prix « Nebula », « Locus », « World Fantasy » et « Hugo », notamment pour « Chansons pour Lya », « Blood of the dragon, » « Par la Croix et le dragons ». Il a aussi eu un prix « Bram Stocker » de la meilleure longue nouvelle pour « L’homme en forme de poire » en 1987.

Il vit maintenant à Santa-Fé, et y continue d’écrire sa longue saga de « A song of Ice and Fire. »

« Le Trône de Fer » a remporté un grand succès public et a été adapté en série télévisée sous le titre « Game of Thrones ».

Source : Babelio.com

[Chronique fantastique] Humain.e.s, trop humain.e.s, de Jeanne-A. Debats

Au-delà de l’intrigue, qui est très bien ficelée en soi, au-delà des personnages bien construits malgré leur caractère hétéroclite, au-delà des éléments fantastiques à présent bien connus des amateurs de bit-lit, au-delà même du style d’écriture très plaisant de Jeanne-A. Debats, c’est son humour qui m’a le plus touchée.

Acherontia Nyx

Je m’appelle Agnès Cleyre et je suis une sorcière. Une vraie cette fois. Ignorée durant toute mon existence par mes consœurs, voilà que la Grande Mère a enfin décidé de m’intégrer dans un convent. Mais pas le temps de m’interroger sur cet étrange revirement de situation. Au même moment, tous les vampires du Cénacle Majeur viennent de périr dans un mystérieux attentat, laissant à l’étude notariale de mon oncle la délicate question de la succession à régler et la garde d’un étrange coffre qui attire bien des convoitises. Serait-ce à cause de lui d’ailleurs qu’une pieuvre géante de l’espace s’est mise en tête de nous rayer de la surface de la Terre ?

Ma parole, tout l’AlterMonde semble devenir fou au même moment. Il ne manquerait plus que la fin du monde…

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