[Mois de l’imaginaire 2019] 11 octobre – Les papillons géomètres

« C’est ici que le gros chien attendait, il pleurait. Il attendait la belle dame morte, » leur affirma-t-elle quand ils l’eurent rattrapée. Elle hochait la tête, sûre de la position qu’elle indiquait et de sa conviction.

Derrière elle, une porte cochère étroite, en retrait de la chaussée, obturait l’accès discret vers une bâtisse, haute et noire. Les deux battants rétrécis sous la poterne, fermés d’un verrou solide, n’auraient pourtant pu faire place à un attelage, tout au plus à un cheval, et leur voussure se rencognait obscurément entre les deux façades voisines. Dans l’ombreuse trouée, la maison paraissait ancienne, construite avant que la rue n’installe son cours, l’oubliant au lieu de la border de sa rive. La fillette frissonna et d’un bond quitta ceux qu’elle avait guidés pour courir à son étal.

Comme si le temps subissait l’influence des pierres noircies de l’édifice, le ciel se couvrit. Un crachin insidieux bruina presque aussitôt, brouillant derrière sa brume grise les contours de la demeure en exil. Eustace Blushy, faisant preuve d’un intrépide sens de l’initiative, saisit ses deux compagnes par le coude. Elles le suivirent sans opposer de résistance, à son grand soulagement.

Surprise malgré son accoutumance aux perfides intempéries de la capitale, la foule avait accéléré le pas et tâchait d’esquiver, par de brusques soubresauts, les roues des véhicules qui patinaient sur les pavés humides et les humeurs que les chevaux irrités renâclaient à grands jets de crachats hors de leurs naseaux fumants. L’imprimeur se fraya une trouée dans le chaos brumeux d’un pas conquérant, il fit entrer son escouade dans le pub le plus proche. Bien que la gargote fût déjà envahie par les consommateurs chassés de la rue par la pluie, Eustace dénicha une table dans un recoin. Les deux femmes se serrèrent sur un banc tandis qu’il occupait un tabouret. Des rescapés, plus trempés à mesure que les minutes s’écoulaient, entraient en s’ébrouant, au grand dam de ceux encore secs qui protestaient de recevoir les gouttes auxquelles ils avaient échappé au-dehors. Indifférents aux indignations vociférées, les arrivants augmentaient la cacophonie par leurs exclamations outragées à propos de cette bruine devenue drue jusqu’à se transformer en averse.

Christine Luce, in Les papillons géomètres. Les moutons électriques, 2017.

N’oubliez pas de vous joindre à mon concours pour ce mois de l’imaginaire !

D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

« Au dernier réveillon de Noël en famille, j’ai volé le portefeuille de Claude François en piétinant les fleurs qu’il venait de m’offrir, et ça s’est très mal terminé. »

Acherontia vous propose un chouette extrait de roman « Les papillons géomètres » de Christine Luce

[Mois de l’imaginaire 2019] 7 octobre – Manesh

Les Teules sont finalement venus.

Dans la pénombre, ce ne sont d’humains que l’esquisse, corps nus drapés dans une cape d’aiguilles, fondus dans le corps de la forêt ; griffes repliées sur le bois d’une lance à pointe d’os ou d’un arc à demi-bandé. J’en dénombre près de cent. Comment avons-nous pu ignorer l’approche d’un groupe de cette taille ? Aucun d’entre nous ne les a vus ni entendus arriver ; pas même Turmach, qui pourtant n’aurait eu qu’à relever les yeux de sa broquette.

L’un des Teules, un vieillard de grande taille coiffé d’une tête de blaireau, s’avance d’un pas. Aussitôt, avec un bel ensemble, une dizaine d’autres l’imitent pour émerger en pleine lumière. Ils se détachent des arbres comme s’ils s’arrachaient à eux, et viennent former devant la forêt une ligne de gardiens silencieux.

Et puis c’est tout. Plus personne ne songe à esquisser le moindre geste. Nos respirations sont suspendues à un fil invisible. Les Teules nous décortiquent du regard, sans gêne ni pudeur, avec une sorte de nonchalance alerte, et nous faisons de même à leur endroit.

Ceux qui marchent en rêvant ne portent pas d’autre vêtement que l’ample manteau de fourrure retournée, bardé de plusieurs couches de rameaux d’épicéas, qui les enveloppe et les fond dans le décor de la forêt boréale. Nus leurs pieds, qui foulent le sol à demi-gelé ! À poil leurs cuisses, leurs tétons, leurs bras lestes, leurs génitoires qui pendouillent sous leurs ventres vaguement arrondis ! Mais du visage jusqu’au bout des orteils, pas un pouce de leur peau qui ne soit enduit d’une sorte d’épaisse graisse pigmentée dont l’étrange couleur, un turquoise grisâtre, parachève leur camouflage sylvestre. Même leurs opulentes chevelures teintes épousent les tons de la forêt : de bruns, d’auburn ou de roux, chevauchées de pommes de pin, de morceaux d’ambres ou de corne pris dans leur nasse.

Stefan Platteau, in Les sentiers des astres. Tome 1, Manesh. Les moutons électriques, 2014

N’oubliez pas de vous joindre à mon concours pour ce mois de l’imaginaire !

D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci…

 » Tandis que je balançais le cadavre de ma tante au fond des bois, j’ai proposé une danse à Katniss Everdeen en m’étirant avec délice, et cela m’a plus. « 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Stefan Platteau, « Manesh »