[Chronique] Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

J'ai beaucoup apprécié ce recueil, même si toutes les nouvelles ne se valaient pas. Mes préférées restent quand même les nouvelles les plus longues qui constituent les deux derniers tiers du roman.
Bien sûr, dans chaque nouvelle, sans exception, on retrouve le style inimitable de Lovecraft, ses phrases alambiquées, son vocabulaire si particulier, son talent pour le suspens, le dévoilement progressif de l'intrigue.
Les thèmes, aussi, m'ont enchantée. On y retrouve la mythologie si particulière à l'auteur, celle-là même qui a fait sa renommée.

Acherontia

Synopsis…

Howard Phillips Lovecraft est sans nul doute l’auteur fantastique le plus influent du xxe siècle. Son imaginaire unique et terrifiant n’a cessé d’inspirer des générations d’écrivains, de cinéastes, d’artistes ou de créateurs d’univers de jeux, de Neil Gaiman à Michel Houellebecq en passant par Metallica.

Le mythe de Cthulhu est au cœur de cette œuvre : un panthéon de dieux et d’êtres monstrueux venus du cosmos et de la nuit des temps ressurgissent pour reprendre possession de notre monde. Ceux qui en sont témoins sont voués à la folie et à la destruction.

Onze récits du mythe sont ici réunis dans une toute nouvelle traduction.

Si vous l’osez, pénétrez dans la caverne d’un monstre légendaire dont l’existence même devrait être impossible, aventurez-vous à Red Hook au risque d’y croiser l’horreur absolue, ou encore entrez dans la maison maudite abritant une créature ancestrale cauchemardesque, qui pourrait bien décider de vous y retenir… à jamais.

 

[Chronique] Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon troisième roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour septembre 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de ce livre.

Généralités…

Le présent recueil se compose de onze nouvelles et novellas (format se situant entre la nouvelle et le roman court). L'ordre des nouvelles semble établi en fonction de leur taille, en allant de la plus courte à la plus longue

Chaque nouvelle est illustrée d'un frontispice réalisé par Loïc Muzy, et le centre du recueil est doté d'un cahier d'illustrations réalisées par le même artiste, très talentueux, vous en conviendrez. 

Le livre…

Le livre est une nouvelle très courte, mettant un scène un homme qui achète par hasard un mystérieux livre ancien. La lecture de ce livre l'amènera aux confins du réel, là où la folie se mêle aux cauchemars. 

Sans pour autant être une mauvaise nouvelle, je l'ai trouvée bien trop courte que pour développer un tel sujet. Du coup, la chute est trop floue, elle laisse trop de place à l'interprétation.

 

Je revois le vieil homme ricaner d'un air mauvais, puis faire un signe curieux de la main lorsque j'emportai l'ouvrage. Il avait refusé tout paiement, et ce n'est que bien plus tard que je compris pourquoi. Alors que je me hâtais de rentrer par les ruelles tortueuses et embrumées longeant la rive, j'eus l'effrayante impression d'être suivi par des bruits de pas qui se voulaient furtifs. Des deux côtés de la chaussée, les antiques bâtisses branlantes paraissaient désormais animées par une méchanceté malsaine, comme si le sol venait brusquement de s'ouvrir pour laisser échapper quelque courant aux desseins maléfiques. Les murs et les pignons encorbellés en brique moisie, en plâtre et bois vermoulu, avec leurs carreaux en losange qui me dévisageaient tels des yeux menaçants, semblaient avoir une irrésistible envie de s'avançer pour me broyer… Et pourtant, je n'avais déchiffré qu'une minuscule partie de la formule blasphématoire avant de refermer le livre et de l'emporter.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Le monstre dans la caverne…

Le monstre dans la caverne raconte l'histoire d'un touriste qui se perd dans une caverne au sujet de laquelle on raconte de nombreuses légendes. Ces légendes tournent pour la plupart autour de visiteurs qui se seraient perdus et auraient fini leurs jours de bien triste façon, dans la faim et la solitude. 

Pour moi, il s'agit à nouveau d'une nouvelle en demi-teinte. Elle n'est pas vraiment mauvaise, mais je m'attendais à la chute finale, ce qui est toujours assez décevant. Peut-être qu'à son époque, Lovecraft a su surprendre avec ce récit, mais au 21e siècle, le lecteur s'attend à un peu plus d'ingéniosité. 

 

Était-ce déjà la délivrance? Mes atroces appréhensions avaient-elles été sans objet? Le guide était-il parti à ma recherche dans ce labyrinthe de calcaire après avoir remarqué mon absence anormale? Alors que ces questions me trottaient dans la tête, j'étais sur le point de me remettre à crier afin de précipiter mon sauvetage lorsque, soudain, la jubilation fit place à l'horreur ; mon ouïe, fine de nature et rendue plus sensible par le silence absolu qui régnait dans cette caverne, apprit à mon cerveau embrumé – et pour ma plus grande terreur – que ces pas n'avaient rien d'humain.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'étranger…

Il m'est vraiment très difficile de résumer cette nouvelle sans vous spoiler l'intrigue. Je me contenterai donc de vous dire qu'elle est écrite à la première personne. Elle est racontée par le personnage central, un jeune homme qui vit reclus dans un endroit sombre et inconnu. Il semble ne rien connaître de son passé, et est désireux de voir ce qu'il y a à l'extérieur de l'endroit où il vit, par-delà les arbres et la tour sombre. Peut-être son aventure sera-t-elle révélatrice quant à son identité et son passé…

J'ai adoré la chute de cette nouvelle! Je ne m'y attendais pas vraiment, et l'auteur est parvenu à me surprendre. Malheureusement, une fois que l'on a capté le passé du jeune homme, la fin est un peu trop floue quant à son devenir.

 

Je ne hurlai pas, mais toutes les horreurs qui chevauchent le vent nocturne s'en chargèrent pour moi à la seconde où, d'un seul coup, s'abattirent sur mon esprit, en une fulgurante avalanche, des souvenirs à vous anéantir l'âme. Je me rappelai instantanément tout ce qui avait été ; je me souvins de ce qui avait précédé l'effroyable château et les arbres, et reconnus, malgré les changements, l'édifice dans lequel je me trouvais ; pire que tout, à l'instant où je rompis le contact entre nos doigts souillés, je reconnus la diabolique abomination qui se tenait face à moi avec son regard mauvais.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'indicible…

Deux amis de longue date discutent de nuit, assis sur une tombe bien mystérieuse. De sombres légendes circulent à propos de cette tombe et de la maison qui lui fait face. Un des deux amis, très cartésien, n'y croit pas du tout. L'autre, plus fantaisiste, y croit dur comme fer et tente de convaincre le premier.

Une très bonne nouvelle, encore que trop courte, j'aurais aimé en savoir plus! J'ai aimé ce parfum de folie et de sombre magie qui se dégage du récit. Le dialogue entre les deux amis, tellement différents l'un de l'autre, est très intéressant et constitue un excellent fil rouge à l'histoire.

 

 

Quelle affaire horrible! Pas étonnant que les étudiants sensibles frissonnent encore en pensant au Massachusetts de l'époque puritaine. On en sait si peu sur ce qui se cachait derrière les apparences… si peu, et pourtant, quelle effroyable putréfaction l'on sent macérer dans ces terribles aperçus qui remontent parfois à la surface, telles des bulles de gaz s'échappant d'un noyé en décomposition! La terreur de la chasse aux sorcières fut comme un horrible faisceau de lumière braqué sur les monstruosités qui mijotent dans le cerveau torturé des hommes… mais même cet épisode n'est qu'une anecdote insignifiante. Il n'y avait ni beauté, ni liberté ; les vestiges de l'architecture et des objets quotidiens en témoignent, de même que les sermons venimeux des prêtres à l'esprit étroit. Et sous cette camisole de fer rouillé, tout n'était que hideur bredouillante, perversion et diabolisme. Cette période fut vraiment l'apothéose de l'Innommable.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La tombe…

Un jeune homme très intelligent et au caractère rêveur passe le plus clair de son temps à flâner dans la campagne, quand un jour, il découvre un étrange mausolée oublié de tous. Il s'agit d'un caveau très ancien dont la porte est fermement cadenassée. Petit à petit, ce caveau va s'insinuer dans ses pensées, l'obsédant et le poussant à trouver une solution pour y pénétrer.

À nouveau, nous voici en présence d'une chouette nouvelle , entre folie, possession et prédestination. Malheureusement, ici aussi la chute était assez prévisible. J'ai assez vite capté de quoi il retournait. La faute, sans doute, à notre époque et au fait que ce type d'histoire nous est connu depuis longtemps. Peut-être qu'à l'époque de Lovecraft, ce thème était plus inédit, et que donc il parvenait à surprendre ses contemporains. Mais le charme de l'écriture de l'auteur rattrape tout, ne vous en faites pas!

 

C'est dans la douce lumière de la fin d'après-midi que j'entrai pour la première fois dans le tombeau du coteau oublié. J'étais comme ensorcelé, et mon coeur battait à tout rompre sous l'effet d'une exultation que je ne saurais décrire de la manière qui conviendrait. Je refermai la porte derrière moi et, à la seule lumière de ma chandelle, descendis les marches dégoulinantes. J'avais l'impression de connaître le chemin et, malgré le grésillement de la bougie qui s'étouffait dans l'atmosphère viciée des lieux, je me sentais étrangement à l'aise parmi ces odeurs de caveau et de moisissure.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Le modèle de Pickman…

Un artiste écrit une lettre à un confrère au sujet d'un autre ami artiste qui, à une époque, peignait dans le même atelier qu'eux. Le narrateur se dit fasciné par le travail de Pickman, l'artiste en question, et ceci bien que tout le monde lui ait tourné le dos en raison du caractère morbide de ses toiles. Il raconte à son collègue la visite qu'il fit de l'atelier de Pickman et ce qu'il y apprit.

Il s'agit sans aucun doute de la nouvelle qui permet véritablement au lecteur de pénétrer dans l'univers de Lovecraft. Un peu plus longue que les précédentes, elle montre tout le talent de l'auteur à dépeindre les pires horreurs qui existent sur (ou sous) terre. La description des peintures et l'évocation des techniques picturales est bluffante, si bien qu'on s'imagine à merveille l'horrible rendu de l'art de Pickman. La chute est sympa, elle aussi. Une belle chute propre à glacer le sang…

C'était un blasphème colossal et indescriptible aux yeux rouges et furieux, qui tenait ce qui restait d'un homme entre ses serres décharnées. Il rongeait la tête de sa victime comme un enfant mordille un sucre d'orge. Il paraissait tapi, si bien qu'en le regardant on avait l'impression qu'il pourrait à tout moment lâcher sa proie pour se mettre en quête d'un morceau plus juteux. Mais par tous les diables! ce n'est même pas le sujet, si détestable, qui me plongea dans une panique immortelle ; non, ce n'est pas ça, ni même la face de chien avec ses oreilles pointues, ses yeux injectés, son nez aplati et ses lèvres baveuses. Ce ne sont pas non plus les griffes squameuses, ni le corps couvert d'une croûte de moisissure, ni les pieds à moitié fourchus…

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Les rats dans les murs…

Un jeune homme célibataire s'installe dans une maison ayant appartenu à ses ancêtres. Très vite, des phénomènes étranges surviennent. Lui et son chat entendent des grattements dans les murs, comme s'il s'agissait de rats pris au piège entre la maçonnerie et les tapis.

Comme dans de nombreux récits de Lovecraft, on sent que le personnage principal sombre peu à peu dans la folie tandis que les événements étranges vont en s'amplifiant et qu'il découvre certaines révélations au sujet de ses ancêtres. On retrouve un des thèmes chers à l'auteur, celui de l'hérédité et de la prédestination. J'ai apprécié cette nouvelle pour son côté progressif (les indices menant à la finale sont révélés au compte-goutte) et pour sa chute surprenante et morbide. 

 

Je me couchai tôt, car j'étais très fatigué ; mais je fus tourmenté par des rêves de la pire espèce : il me semblait que je contemplais depuis une immense hauteur une grotte crépusculaire au sol couvert d'une couche de déchets qui arrivait aux genoux d'un porcher démoniaque à barbe blanche menant avec son bâton un troupeau de bêtes flasques et fongueuses dont l'apparence m'inspirait une indescriptible répulsion. Tout à coup, alors que le porcher venait de s'arrêter et commençait à piquer du nez, une formidable nuée de rats s'abattit sur l'abîme malodorant et dévora aussi bien les bêtes que leur gardien.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'horreur de Red Hook…

Thomas Malone, détective à Red Hook, évoque un incident qu'il y a vécu et qui lui aurait suscité la phobie des grands buildings. Il décrit en détail comment était Red Hook à cette époque, avec ses gangs, ses crimes et ses arrivées massives d'étrangers, ces dernières l'ayant mené sur la piste d'une sorte de secte. Il nous raconte alors le cas de Robert Suydam, un étrange reclus qu'il relie aux faits étranges ayant eu lieu à Red Hook. 

Cette nouvelle n'est sûrement pas la meilleure de Lovecraft, encore qu'elle ne soit pas dénuée d'intérêt. J'ai aimé la façon dont la magie noire et la démonologie était traitées, et le fait qu'à nouveau, l'intrigue ne se dévoile que progressivement. Mais j'ai trouvé certains aspects de l'histoire de Suydam un peu brouillons, et le fait que Lovecraft affiche ouvertement sa xénophobie me dérange franchement. 

Des avenues plongées dans une nuit infinie semblaient rayonner dans toutes les directions, si bien que l'on pouvait se demander s'il ne s'agissait pas des racines d'une contagion destinée à corrompre et dévorer des villes, à étouffer les nations dans la fétidité de cette peste hybride. C'est là que le mal cosmique avait pénétré ; là qu'il s'était envenimé sous l'effet de rites impies ; et c'est là qu'avait commencé sa marche macabre et grimaçante qui devait, à force de pourrissement, faire de nous tous des monstruosités fongueuses, trop hideuses pour mériter une sépulture. C'est en ce lieu que Satan tenait sa cour babylonienne, et que l'on lavait dans le sang de l'enfance innocente les membres lépreux de la phosphorescente Lilith.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

La maison maudite…

Pendant plusieurs années, le personnage central et son oncle s'intéressent à une vieille maison de leur ville. L'oncle a récolté beaucoup d’informations sur les problèmes de santé et les morts mystérieuses des habitants de cette maison. Les deux compères sont aussi intrigués par la végétation insolite du jardin, les champignons phosphorescents qui poussent dans la cave ainsi que par la mauvaise odeur qui émane du lieu.

La maison maudite est une nouvelle plaisante qui revisite de fond en comble une certaine figure emblématique de la littérature fantastique (je ne vous dirai pas laquelle, cela gâcherais votre surprise). La finale est peut-être un peu trop "artillerie lourde" pour moi, mais ceci étant, j'ai vraiment apprécié tout ce qui a mené à cette chute.

 

Finalement, sur le conseil de mon oncle, je décidai de tenter ma chance de nuit ; aussi, un soir de tempête, à minuit, je promenai le faisceau de ma torche électrique sur le sol moisi, les silhouettes mystérieuses et les champignons biscornus et à demi phosphorescents. Les lieux m'avaient curieusement découragé, ce soir-là, et j'allais partir quand je vis – ou crus voir -, parmi les dépôts blanchâtres, une version particulièrement nette du "corps recroquevillé" entraperçu dans mon enfance. Sa netteté était étonnante, sans précédent… et alors même que je la contemplais, j'eus l'impression de revoir la légère exhalaison jaunâtre et chatoyante qui m'avait tant surpris, par un après-midi pluvieux, des années auparavant.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

Herbert West, réanimateur…

La nouvelle raconte comment notre personnage narrateur, un étudiant en médecine, se lie d'amitié avec Herbert West, un de ses codisciples. West mène des études très sérieuses sur la réanimation des corps en état de mort clinique, grâce à l'injection de mixtures de son cru. Études qui, évidemment, sont très mal accueillies par le corps enseignant et qui, par la suite, tourneront mal pour les deux compères.

Par bien des aspects, Herbert West est une nouvelle très avant-gardiste, et donc particulièrement marquante, en plus de l'écriture très agréable de Lovecraft.

De un, elle est d'abord publiée sous forme de feuilleton avant d'être réunie en une seule nouvelle (ce qui explique le côté un peu répétitif de chaque début de chapitre). De deux, il est bon de souligner que Lovecraft est particulièrement en avance sur son temps en ce qui concerne la description des zombies. Ceux-ci rappellent les créatures de Roméro, qui n'apparaissent que quelques décennies plus tard.

Malgré le caractère répétitif de certains passages, j'aime vraiment bien cette nouvelle, pour la raison précitée d'une part, mais aussi pour le côté particulièrement macabre de certaines scènes et description. 

Ainsi, la nuit du 18 juillet 1910, Herbert West et moi contemplions, dans le laboratoire de la cave, une silhouette blême et silencieuse à la lumière éblouissante du projecteur fixé au plafond. Le procédé d'embaumement s'était révélé prodigieusement efficace, car, alors que je fixais un regard fasciné sur le corps robuste qui était resté allongé là deux semaines sans être gagné par la rigidité cadavérique, je ne pus m'empêcher de demander à West si le sujet était bien mort. Il me l'assura sans hésiter, en me rappelant qu'il n'injectait jamais la solution de réanimation sans avoir effectué au préalable un test soigneux de l'état du spécimen, la moindre trace de vie résiduelle empêchant la formule de fonctionner.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

L'affaire Charles Dexter Ward…

Providence, 1928. Charles Dexter Ward, un homme de vingt-six ans interné en maison de santé vient de disparaître sans laisser de trace. Le narrateur, Marinus Willet, médecin de la famille Ward depuis des années, se remémore la progressive transformation de ce jeune homme enthousiaste féru d'archéologie et de généalogie, qui devint dément. Huit ans plus tôt, Charles avait découvert qu'il avait parmi ses ancêtres un certain Joseph Curwen. De nombreuses croyances circulent au sujet de ce-dernier. Il serait un sorcier ayant fui Salem pour Providence, et il aurait perpétré des rites impies dans un hangar jouxtant sa maison. Au cours de ses recherches sur Curwen et de ses tentatives de décryptage de ses notes personnelles, Ward avait acquis des connaissances dangereuses pour le commun des mortels.

Il s'agit ici du texte le plus long du recueil, s'agissant presque d'un petit roman (je pense d'ailleurs qu'il a déjà été publié en tant que tel). Et il s'agit aussi d'un des meilleurs textes dudit recueil. 

Pour ma part, j'apprécie particulièrement le sombre climat de sorcellerie et de pure magie noire qui se dégage du récit. Plus on avance dans l'histoire, et plus l'ambiance devient ténébreuse, oppressante, nauséabonde. Et bien sûr, j'en redemande!

Le fait que l'histoire soit racontée du point de vue du médecin de famille et non pas de celui de Ward lui-même est appréciable. L'histoire se présente alors comme un grand puzzle constitué des informations et des constatations de Willet. Au commencement, tout semble confus et lacunaire. Mais plus le médecin investigue, plus les pièces se mettent en place et plus le lecteur comprend ce qu'il se passe. Le suspens est donc à son comble tout au long de la narration. C'est d'autant plus appréciable que le personnage même de Willet est attachant et très dévoué à la famille Ward. Rusé et avisé, il mettra tout en place pour "sauver" Ward et épargner à sa famille bien des peines. 

La chute est pleine de surprises et est parfaitement ébouriffante! Bref, c'est un texte que je vous conseille vivement.

Si certains le crurent fou à cette période, c'est à cause des bruits que l'on entendait à toute heure dans le laboratoire installé au grenier où il passait le plus clair de son temps : des psalmodies, répétitions et déclamations tonitruantes sur des rythmes insolites, et bien que tout cela fût prononcé de sa voix, cette dernière, ainsi que les accents des formules qu'il récitait, avait un caractère particulier qui glaçait le sang de tous les auditeurs. On remarqua que Nig, le vénérable chat noir adoré de toute la maisonnée, se hérissait et faisait le gros dos en entendant certains de ces sons.

Cthulhu : le mythe III, de H. P. Lovecraft

En résumé…

J'ai beaucoup apprécié ce recueil, même si toutes les nouvelles ne se valaient pas (oui, je suis consciente que cette assertion constitue une hérésie, pour la fan de lovecraft que je suis). Mes préférées restent quand même les nouvelles les plus longues qui constituent les deux derniers tiers du roman.

Bien sûr, dans chaque nouvelle, sans exception, on retrouve le style inimitable de Lovecraft, ses phrases alambiquées, son vocabulaire si particulier, son talent pour le suspens, le dévoilement progressif de l'intrigue.

Les thèmes, aussi, m'ont enchantée. On y retrouve bien sûr la mythologie si particulière à l'auteur, celle-là même qui a fait sa renommée. Le seul petit hic, c'est que le recueil s'intitule Le mythe de Cthulhu. Or, je ne vois pas beaucoup de nouvelles s'y rattachant. En fait, ceux qui ont étudié l'oeuvre de H. P. Lovecraft ont divisé ses nouvelles en trois cycles, en fonction de leur sujet et de l'époque où elles ont été écrites. On distingue donc les nouvelles dites "macabres", le cycle des rêves, et le cycle de Cthulhu. De ce dernier cycle, seule L'affaire Charles Dexter Ward s'y rattache. Les autres nouvelles relèvent toutes du cycle "macabre". Bien sûr, cela ne gênera nullement le lecteur qui ne s'intéresse que superficiellement à l'oeuvre de Lovecraft. Mais en tant que fan inconditionnelle , je ne peux pas m'empêcher de pointer ce fait.

Par ailleurs, le recueil est divinement illustré par le très talentueux Loïc Muzy. C'est avec émerveillement que j'ai contemplé les créatures qui peuplent les récits hallucinés de l'auteur. Dernier petit hic de cette chronique, les créatures ainsi dépeintes n'apparaissent pas dans les nouvelles publiées dans le présent recueil, elles appartiennent à d'autres nouvelles qui font sans doute partie des deux précédents tomes. J'ai trouvé ça un peu dommage, car j'aurais bien aimé avoir un visuel des bestioles dont il était question dans ma lecture… Il est toujours un peu perturbant de lire une nouvelle puis de chercher l'illustration correspondante… en vain.

Ma note : 18/20

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

N'hésitez pas à rejoindre notre petite communauté sur la page Facebook du blog! Plus on est de fous, plus on s'amuse ^^

Retrouvez-moi aussi sur Twitter et sur Instagram, sur le compte @Acherontia_Nyx!

Votre dévouée,

Acherontia.

 

D'autres romans du même auteur chroniqués sur ce blog…

D'autres articles où j'évoque Lovecraft et sa mythologie…

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Synopsis…

Chaque fantôme resté en arrière a une histoire, et aucune d'entre elles ne peut laisser indifférent celui qui les écoute… "Lorsque je relève les yeux de la rivière, je capte nos reflets dans la vitre. Un peu plus grand que moi, Calame paraît soudain bien trop jeune. Je m'apprête à lui sourire, dans ce miroir de fortune, quand une silhouette se joint au tableau. Et je n'ai le temps de rien". Petrichor est habitué aux missions difficiles. On ne sait jamais ce que les âmes perdues nous réservent, même lorsqu'on est là pour les délivrer de leurs tourments. Et avec les spectres qui peuplent l'île sur laquelle il a été envoyé, il n'est pas au bout de ses surprises. Coupé du monde, confronté à une histoire sordide dont il démêle les fils un à un, Petrichor pourrait bien basculer dans le piège de la solitude et la noirceur qu'elle entraîne si Calame ne débarquait pas à son tour sur ces rivages désolés. Appartenant à l'organisation adverse, qui capture les âmes pour les revendre au meilleur prix, tout le sépare de Petrichor. Pourtant, ils ne tardent pas à unir leurs forces face au danger qui les menace, outrepassant tous les interdits que leur imposent leur don et les deux institutions rivales pour lesquelles ils travaillent.

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour août 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne et leur collection Snark pour ce partenariat et la découverte de cet ebook.

Ce qui m'a attirée plus particulièrement vers cette lecture? Vraiment, vous ne vous en doutez pas?! Même pas un tout petit peu?

Eh bien, ma foi, c'est une histoire de fantômes! Et moi, j'adore, que dis-je, je suis totalement amoureuse des histoires de fantômes! Et celle-ci m'a littéralement transportée!

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À mes mots, Calame acquiesce. Il se lève en détournant le regard. Ce qu’il vient de se passer reste entre nous sans que personne n’ose crever l’abcès, et j’ai besoin d’air.
Je traverse la maison au pas de course, sans plus m’inquiéter de croiser quoique ce soit. Lorsque j’émerge sur la terrasse, l’orage éclate enfin, éventrant les nuages. Ils déversent sur moi une pluie drue, qui me trempe aussitôt. Je ramasse nos deux sacs pour les balancer à l’intérieur, mais je retourne dehors pour me planter sous l’averse, comme si elle pouvait me laver les idées, à défaut de me purifier. Rien de tout ça ne se passe, mais à me retrouver rincé jusqu’aux os, mon corps se calme enfin, mon cœur aussi.
En relevant la tête, j’aperçois Calame qui m’observe, impassible. Je lui rends son regard, sans sourire, aussi paumé que lui, avant de le rejoindre à l’intérieur.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Ghostbusters…

Vous l'aurez compris, Petrichor est un Sillonneur, une sorte de chasseur de fantômes. Il parcoure le monde de mission en mission afin de refermer les "sillons", ces traces qui unissent notre monde à celui des morts. Le but final est d'aider ces esprits à retrouver la paix et à retourner dans leur univers sans plus troubler le nôtre.

La vision que Céline Etcheberry présente des fantômes est très poétique, et au final très gothique. Certains d'entre eux sont presque attachants, d'autres vous feront froid dans le dos, mais dans tous les cas, aucun ne vous laissera indifférent.

Mes semelles crissent contre la neige qui recouvre les racines et les feuilles tombées autour du chêne. Sans ce corps au visage bleuté empêtré dans ses branches, l’arbre aurait tout de majestueux. Même cette clairière, enveloppée d’un manteau pâle et nimbée d’une aura aveuglante, m’évoque un calme serein, une nuit au coin du feu, et comme me le ferait remarquer Lucy, le chocolat chaud, son péché mignon. J’écarte les flocons amassés à même l’écorce, pour confirmer mes suspicions. Impossible que cette femme ait mis fin à ses jours ici, en haut d’une branche inatteignable. Tout cela a été préparé avec un soin particulier, même si je n’en connais pas la raison.
À hauteur de mon visage, je remarque des entailles dans le tronc qui témoignent de la présence d’une échelle. Quelqu’un a passé la corde au-dessus de la branche où se trouve désormais la défunte, avant de la nouer hors d’atteinte, une fois son forfait accompli.
Lorsque je viens me poster sous les branchages, la morte baisse les yeux pour tâcher de m’apercevoir. Je me décale pour lui rendre son regard et surtout, réussir à l’observer de plus près. Des traces de lutte recouvrent ses avant-bras, marqués de griffures et d’ecchymoses. Les mêmes que j’entrevois autour de son cou, même si celles-ci, seules, auraient pu simplement justifier un changement d’avis trop tardif.
Sa peau livide rend sa tenue plus noire encore. À la manière des bonnes d’antan, elle arbore un uniforme strict qu’aucun bijou ne vient rehausser. Je parcours en mémoire la liste des domestiques du manoir, avant d’en retenir deux : Marieke et Annie. Laquelle des deux a mérité de finir ses jours ainsi, pendue à une branche ?
Son calme soudain me déconcerte. Silencieuse, elle traque chacun de mes mouvements d’un œil avide, la corde geignant chaque fois qu’elle s’agite. D’une main, je chasse quelques flocons amoncelés sur mes joues, et je jurerais la voir sourire.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Alone in the dark…

Dans cette histoire, les fantômes filent la chair de poule, c'est vrai. Mais cela ne serait rien sans le cadre et le contexte du récit. Parlons du cadre tout d'abord.

Petrichor atterrit sur une île de cauchemar, littéralement. Une île hantée sur laquelle est bâti un manoir de style victorien. Les propriétaires ont bien essayé de vendre, mais les acheteurs potentiels fuyaient irrémédiablement, la peur au ventre. Rien n'y fait, l'atmosphère lourde et les apparitions spectrales rebutent jusqu'au plus téméraire d'entre eux.

Le manoir en lui-même est "creepy" au possible, avec ses tapis en lambeaux, son humidité, ses champignons, ses meubles d'un autre temps, ses objets hétéroclites à l'usage le plus souvent macabre, ses fenêtres brisées, ses cadavres d'animaux entrés par hasard et qui ont été incapables de trouver la sortie, ses plantes en pots devenues jungle… Bref, tout est parfait jusque dans le moindre détail.

Le tout présente un petit côté "Alone in the dark" qui m'a beaucoup plu, surtout lorsque Petrichor découvre les environs du manoir de nuit à la seule lueur de sa lampe torche…

À mesure que j’avance vers le manoir, j’en examine attentivement la façade. En me basant sur le nombre de fenêtres et d’étages, je devine que ces trois jours seront amplement nécessaires pour tout explorer. Une prière silencieuse m’échappe : pourvu que ce que je cherche se trouve bien à l’intérieur. Je n’ai jamais aimé courir les sous-bois.
La terre meuble du chemin se dérobe sous mes pieds, malmenée par les ans et les intempéries. J’atteins le haut de la butte, et la poussière cède la place aux graviers qui crissent sous chacun de mes pas. Au centre d’une grande place ovale trône une gigantesque fontaine, depuis longtemps tarie. Des moisissures pendent autour d’un plateau autrefois majestueux et dégoulinent jusqu’à atteindre le bassin rempli d’une eau de pluie croupie. Un oiseau mort flotte à la surface. Un corbeau aux orbites vides.
Bienvenue à la maison, je pense en m’immobilisant. Si l’on devait ramener mon travail à quelques règles simples de sécurité, elles se résumeraient à : ne jamais commencer le boulot en pleine nuit ; toujours repérer les environs ; si c’est trop beau pour être vrai, ça l’est ; et, les apparences sont toujours trompeuses.
Ma lampe de poche en main, je parcours une nouvelle fois la façade des yeux. Le faisceau lumineux se réverbère contre les vitres restantes, joue brièvement sur un éclat brisé, avant de venir mourir sur le gouffre opaque d’une porte grande ouverte, à ma droite. Si seulement j’avais eu un plan de la maison, en plus de celui de l’île, j’aurais pu savoir où ça menait.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Coupés du monde…

Une île inhospitalière, un manoir décrépit au-delà du récupérable, des émanations spectrales qui dépassent des sommets de laideur et de malveillance, qu'est-ce qui pourrait être encore pire? Ah oui, tient! Peut-être le fait que notre chasseur de fantômes soit totalement coupé du reste du monde?

Une fois son bateau reparti, pas de GSM, pas d'ordinateur, et donc aucun moyen de communication avec l'extérieur. Le bateau ne revient que trois jours plus tard, s'il revient… et aucun secours n'est prévu avant au moins six jours (date à laquelle son équipe aura constaté sa disparition).

Dans son équipage, une lampe torche, un sac de couchage, et quelques vivres. Et là, on sent une bonne vieille angoisse du manque et de la solitude repointer le bout de son nez ^^

— J’ai un problème.
Calame relève le nez, croise mon regard et s’arrête à son tour. Je lis dans ses yeux des émotions tout aussi bancales.
— Quoi ?
D’une main, je recommence à masser cette épaule qui ne me donne aucun répit.
— Un coup de déprime.
— Ah… ça arrive à tout le monde.
— Non. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est bien trop soudain, et que ce sont des pensées que je n’ai jamais eues avant.
Après une poignée de secondes, Calame hoche la tête.
— Ça va sembler idiot, mais je me sens vraiment seul depuis qu’on a atteint la forêt…
— Moi aussi. Donc on a un problème.
— Coup de blues… ?
— Non, plutôt dépression spectrale. M’est avis qu’on ne va pas tarder à comprendre pourquoi. Tout ça, cette tristesse, cette solitude, ça ressemble fort à un souvenir.
— Un peu comme le vent…
Au premier abord, je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas pris garde aux gémissements de la brise, qui peu à peu se sont mués en faibles lamentations. Du regard, j’explore les arbres autour de nous, ce chemin toujours courbe qui ne nous a menés nulle part.
— On tourne en rond, commente Calame en confirmant ma sensation.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Des concepts novateurs…

Mais sur l'île où il se rend cette fois-ci, il s'aperçoit qu'un autre chasseur de fantômes s'apprête à marcher sur ses plates-bandes. Un homme de l'organisation ennemie, un Rabatteur. Dans leur clan, ils ne chassent pas les fantômes pour les aider à retrouver la paix, mais bien pour les capturer et les vendre aux plus offrants.

Pas le choix, dans ce milieu des plus inhospitalier, ils vont devoir apprendre à collaborer. Mais voilà, Calame manque d'expérience, et c'est Petrichor qui va se charger de lui apprendre quelques ficelles du métier. Certaines appellations, notamment… Ce que sont les pleureuses, ces fantômes décédés dans la solitude la plus noire et qui prennent un malin plaisir à faire ressentir la même chose à leurs victimes… les incorporations, les possessions, les charognards aussi.

Calame, quant à lui, montre à Petrichor plus que ce qu'il ne devrait montrer concernant la technologie propre à son groupe. Ces petits cubes chargés de capturer les âmes défuntes, ces scanners spéciaux qui détectent les sillons ouverts, ces lampes torches oranges qui avertissent d'éventuelles présences fantomatiques…

Toute cette science est évidemment très novatrice, et je me suis délectée de voir toutes ces belles trouvailles dont l'auteur nous gratifie. C'est d'ailleurs assez curieux, car je suis justement occupée à écrire une nouvelle mettant en scène un collectionneur d'âme et son acolyte chasseur de fantômes. J'ai donc souris dans ma barbe en voyant que quelqu'un y avait pensé avant moi… Mais que cela ne me décourage pas d'écrire ma nouvelle! Car la conception n'est quand même pas tout à fait pareille, surtout que mon histoire se passe à l'époque victorienne et relève purement du genre steampunk. Mais soit, revenons-en à nos moutons ^^

— C’est une pleureuse ! Recule, Calame !
Toujours à l’aveugle, mes doigts retrouvent son poignet, alors que je le ceinture d’un bras, trop tard. La lampe met à jour la tête de l’adolescente, penchée sur ses genoux qu’elle tient serrés contre elle de ses mains. Ses cheveux retombent en paquet, masquant encore son visage.
— Ce n’est qu’une gamine, rétorque Calame, surpris, alors que je l’attire vers l’arrière.
Il manque trébucher, et me bouscule dans son élan.
Alors, son regard tombe sur sa précieuse tablette. Les courbes palpitent et se révoltent, le vert rassurant ayant viré depuis longtemps à un rouge vibrant de mauvais augure.
— Ce n’est qu’une…
Les mots de Calame meurent dans sa gorge, son souffle s’emballe. Tandis que je le maintiens contre moi, les sanglots se muent en clameur, et la voix d’Helena envahit nos esprits. Le désespoir s’immisce de nouveau en moi, tout comme je sais qu’il envahit Calame, telle une vague oppressante, implacable. L’air me manque, l’espoir, l’envie de vivre… Un tourment étranger me submerge, balayant toute pensée cohérente, une peur insidieuse et dévorante qui cogne dans mon cœur à le faire défaillir. Soudain, les murs me semblent plus près, bien trop proches. Ma main abandonne celle de Calame pour agripper mon col, espérant le libérer de son carcan qui m’étrangle, m’empêche de respirer. Les larmes d’Helena piquent mes paupières, je sens son chagrin se déverser le long de mes joues, ses pleurs se mêler à ceux de Calame, dont les jambes faiblissent sous l’angoisse et l’abandon.
Comme hypnotisé par le danger, la main de Calame persiste à fixer sa torche sur cette enfant qui n’en est plus une. L’esprit relève la tête, et dévoile un visage creusé par les siècles, témoin d’hécatombes et d’agonies qu’elle n’a jamais connues. Je sens ma volonté ployer, noyée par une fin que je sais proche. Face à nous, la bouche d’Helena s’ouvre sans fin, de plus en plus grand, vociférant ce chant de détresse, de malheur. Sa peau flétrie pend autour de dents trop longues, me soufflant tout désir, toute espérance. Et c’est désormais moi, qui me retrouve emmuré vivant dans mon propre corps, anéanti par la terreur d’un millier d’âmes, mon cœur sur le point de lâcher battant contre mes oreilles, m’assourdissant presque. Mes geignements se joignent à ceux de Calame, alors que nous tombons à la renverse, la torche rebondissant près de nous et tourbillonnant quelques secondes pour s’arrêter, ironie du sort, sur le spectre qui nous hurle toujours sa détresse.

Le prix des âmes. T, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Comme un petit air de Sixième sens…

Dans ce roman, j'ai trouvé quelques clins d'yeux à des classiques du genre fantomatique, et à Sixième sens notamment. Tout qui lira les passages concernant le petit Fidelio seront probablement d'accord avec moi. Empoisonnement dû à un syndrôme de Munchhausen, ça doit parler aux fans du film, ça…

Des tremblements remontent le long des bras du gamin, jusqu’à secouer ses épaules.
— Oh, a-t-il tout juste le temps de marmonner avant de se mettre à baver avec profusion.
La salive dégouline le long de son menton, et il me fixe de ses yeux délavés, emplis du fol espoir de me voir l’aider. Avant que je n’aie eu le temps de réagir, il se plie en deux et dégueule à mes pieds, une masse opaque, verdâtre, striée de sang. Puis, aussi vite qu’il a commencé à se sentir mal, il se redresse, intact, et s’évapore.
Seules ses vomissures demeurent un instant, avant de s’éparpiller en poussière. Au moins, dans mon malheur, j’ai la chance d’échapper aux odeurs…

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

De la poésie gothique au macabre…

Il faut tout de même l'avouer, le gros point positif de ce roman, c'est tout de même l'incomparable écriture de Céline Etcheberry, très déliée, très féminine. Certaines métaphores étaient juste à tomber, comme ces nuages bas au ventre gonflé d'une promesse pluvieuse. Très joli, vraiment… très créatif, aussi.

J'ai trouvé les descriptions vraiment très vivantes et tellement délectables, que ce soit dans le manoir aux horreurs ou dans le désert des forêts insulaires. Et ces scènes macabres où les âmes défuntes venaient livrer leurs secrets étaient tout simplement parfaite. L'auteur possède l'art d'instiller l'horreur aussi bien que la poésie sombre qui embaume le moisi.

Une chose singulière me frappe alors que nous posons le pied dans cette chambre, pour nous retrouver face à une nouvelle mise en scène. Jamais, à travers tous les lieux hantés que j’ai fréquentés, je n’ai trouvé de spectres si organisés, rangés chacun dans leur propre pièce, à m’attendre. Les entités de cette île, parsemées à travers le manoir et ses collines, m’apparaissent trop soigneusement présentées – cataloguées faute d’autres mots. D’ordinaire, les fantômes se hâtent de découvrir les lieux qui les entourent, de venir à la rencontre des vivants qu’ils entendent ou aperçoivent, voire même sentent, grâce aux émotions qu’ils projettent. Pourtant, ici, nous les découvrons presque tous cantonnés dans leur rôle, sur les lieux de leur mort. Parqués, en somme.
Cette nouvelle pièce n’y fait pas exception. Spacieuse et autrefois bien agencée, elle n’a plus rien de l’adorable chambre d’enfants qu’elle a dû être, à une autre époque. Des volets clos filtrent une lueur blafarde qui strie la salle de longs filaments aveuglants. Les meubles et les décorations jonchent le sol en une mare éparse de jouets cassés, de débris de bois, et de lambeaux de tissu. Les rideaux mangés par les mites dégringolent des tringles de guingois, un miroir brisé reflète la lumière du jour au plafond, renvoyant les rayons du soleil à travers un mobile dont ne pendent plus que des fils et un unique avion sans ailes. Des membres de poupées se mêlent à la fourrure d’ours en peluche déchiquetés, aux voiles déchirées d’un navire de pirate foulé au pied, et aux pages trempées de dizaines de livres de contes.
Près de l’entrée, une série de têtes de baigneurs fixe le spectacle de leurs orbites noires.
Trônant au milieu de ce capharnaüm, une chaise à bascule va et vient en cadence. Sur celle-ci, une nourrice berce une petite masse emmitouflée dans une layette rongée par l’humidité. Du sang s’échappe des cavités vidées de ses yeux et de sa bouche, maculant ses joues laiteuses, son menton, sa chemise stricte.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Un duo complexe…

De son propre aveu, Céline Etcheberry apprécie "les héros humains, plein d’erreurs et de contradictions. Qu’ils échouent, remontent la pente, trahissent ou deviennent une épaule inébranlable. Les « gentils losers », des héros plein de défauts, comme tout le monde".

On ne peut pas vraiment qualifier Petrichor de "loser", même s'il est gentil, ni même Calame, même s'il est plus sensible. Mais effectivement, ces deux personnages, sans pour autant être des anti-héros, sont là avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs blessures, leurs failles, mais aussi leurs espoirs et leurs désirs. Personnellement, j'aime ces personnages complexes dont on ne sait pas tout dès le premier dialogue. Et j'ai aimé les surprises que l'auteur nous a réservé, ces parcelles de personnalité qu'ils auraient tant voulu cacher mais que la situation a fait ressurgir. Quel joli travail effectué pour rendre ces deux hommes réalistes, avec une psychologie et un background historique étoffé.

— Bien sûr que tu…
Mes paroles restent en suspens lorsque je sens ses lèvres effleurer ma peau. La chaleur moite de sa langue s’étend soudain juste sous le lobe de mon oreille, et je m’écarte sans douceur, pour agripper ses épaules.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis sûr que je peux te faire changer d’avis…
Ses yeux vitreux, noyés de larmes, se rivent aux miens. Des plaques rouges s’étendent le long de ses joues, jusqu’à ses tempes. Je place le dos de mes doigts contre son front, et c’est à n’y plus rien comprendre. Calame brûle d’une fièvre nouvelle, qui a chassé le froid trop vite. Si celle-ci continue à grimper, il risque à tout instant de succomber à un malaise.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne sais plus ce que tu dis.
— Je peux te faire changer d’avis… Si tu me laisses partir, je ne dirai à personne ce qu’il s’est passé…
— Changer d’avis sur quoi ? Mais je ne te veux aucun mal, Cal’… Ce n’est pas parce qu’on est…
— Carl, rétorque-t-il en me coupant dans mon élan. Je m’appelle Carl…
— Carl. Écoute-moi… Je sais qu’on nous a monté la tête, les uns contre les autres, mais ici ce n’est pas moi l’ennemi, tout comme tu n’es pas le mien, je…
Sa main se glisse entre mes cuisses, agile, remonte jusqu’à mon entrejambe pour s’y lover, sans qu’il ne me quitte du regard. J’éprouve toutes les peines du monde à garder mon calme, encore davantage à déglutir. Ma raison me pousse à chasser sa main, mon corps à l’encourager… À croire que je perds la tête, moi aussi.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Drame collectif…

Cette recherche de psychologie plus compliquée qu'il n'y paraît ne se retrouve pas uniquement que dans les personnages centraux. On le voit également à la façon d'être des spectres, à leur passé tragique, à leurs souffrances.

Toute cette chasse aux fantômes met en fait en lumière un grand drame collectif, un assemblage d'événements tragiques qui s'enchaînent tels des dominos, se répercutant les uns sur les autres. Rien n'est laissé au hasard dans cette histoire. J'ai pourtant cherché la faille, la petite invraisemblance qui gâcherait l'ensemble, mais j'ai fait chou blanc. Le tout est orchestré d'une main de maître, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui passe de suspens en découvertes, de rebondissements en compréhensions, sans qu'il n'y ait de temps mort.

Sa terreur m’envahit quand ma bouche formule ses pensées. De ces quelques mots prononcés, elle me transmet son fardeau qui éclabousse mon âme, déversant ses souvenirs à travers les miens, comme autant de rêves brisés et de soupirs accablés. Je sens toute cette horreur subie, sous les yeux aveugles des autres, les coups dissimulés par trop de fard, trop de poudre. Je sens…
Les sévices, le calvaire secret, l’angoisse du mot de trop, les ecchymoses, les cheveux arrachés, les gifles et les claques, je sens… Les marques contre son cou, habillées d’un foulard, les côtes fêlées qui empêchent d’enlacer ses propres enfants, les sourires voilés, factices, pour cacher une dent cassée. Je sens la honte, la culpabilité, la soumission, la révolte muette, les viols sous couvert de mariage, les grossesses redoutées, qui s’enchaînent sans fin, les fausses couches trop nombreuses, les larmes qu’on apprend à retenir, les griffures à masquer, les bleus à justifier. La maladresse feinte, les vapeurs de l’alcool des flacons de parfum que l’on boit par dépit, les milles façons d’en finir qui ne mènent à rien, par amour, par détresse, par fatalisme.
Et je ressens, enfin, un changement, l’univers qui bascule, une bouffée d’espoir qui étouffe, qui prend à la gorge et empêche de respirer, plus encore qu’aucune suffocation déjà subie. Un homme, un autre, discret et silencieux, sur lequel on s’appuie, tel un roc, un pilier inébranlable, et qui nous promet tout.
« Je lui dirai tout, ce soir, et je pourrais enfin partir. »

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

En résumé…

Je suis sortie de cette lecture le souffle court et les cheveux ébouriffés. Et non, je ne pense pas que cela venait de la bière qui avait accompagné ma lecture des derniers chapitres. Et vous savez quoi? Quelques jours plus tard, j'y repensais encore, à ces fantômes. Bien au chaud sous mon édredon, je me suis surprise à imaginer des mains décrépies venues attraper mes pieds qui dépassent des draps, ou encore à voir des visages dans la buée de mes fenêtres le matin. Même la rosée sur le gazon du jardin me filait la chair de poule.

Je ne peux que vous donner un conseil : si vous êtes amateur des bonnes histoires de fantômes, jetez-vous sur ce roman sans hésitation.

Ma note : 19/20

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

N'hésitez pas à rejoindre notre petite communauté sur la page Facebook du blog! Plus on est de fous, plus on s'amuse ^^

Votre dévouée,

Acherontia.

[Chronique] Galilée, de Clive Barker

Synopsis…

Depuis la naissance des États-Unis, deux des familles les plus puissantes d'Amérique se livrent une guerre impitoyable dont l'origine reste mystérieuse. Et lorsque Galilée, le fils prodige du clan Barbarossa, condamné tel le hollandais volant à errer sur les mers du monde entier, tombe amoureux de Rachel, la jeune épouse du clan Geary, l'affrontement prend une nouvelle ampleur. D'anciens secrets ressurgissent, des forces surnaturelles se déchaînent et emportent les amants dans un monde de cauchemar. Car ce qui est en jeu n'est pas seulement le pouvoir ou l'argent, mais bien la quête de l'immortalité

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady/Castelmore pour ce troisième trimestre de l'année. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de cette lecture.

Le choix de ce roman de Clive Barker dérive d'une suite logique. Dès le début de mon partenariat avec Bragelonne, j'ai entrepris de chroniquer chaque (ré)édition des romans de l'auteur. Après Secret show, voici donc ma chronique de Galilée, qui sera suivie, dans quelques temps, de celle de Sacrement qui doit sortir dans le courant d'octobre.

[Chronique] Galilée, de Clive Barker

Une bonne idée de départ…

À l'entame de ce roman, j'étais franchement emballée par le concept. Cette histoire de deux familles influentes, l'une riche à milliards et l'autre possédant un surprenant caractère surnaturel, deux familles qui se vouent une haine impitoyable pour d'obscures raisons, avait tout pour me plaire. Sans compter le fait que j'apprécie généralement ces grandes fresques littéraires dépeignant plusieurs pans de l'histoire, détaillant des généalogies qui n'en finissent plus.

Les premiers chapitres ont confirmé ce que je pressentais à l'ouverture du roman. L'ambiance très particulière m'a d'emblée rappelé le roman d'Anne Rice, Le lien maléfique, où il est aussi question d'une grande histoire familiale qui débute à l'époque des Celtes et se poursuit jusqu'à notre époque, avec un côté surnaturel et une ambiance particulièrement pesante comme je les aime.

Je commençais à comprendre qu'une des malédictions de la famille Barbarossa était l'apitoiement sur soi-même. Il y avait Luman dans son fumoir qui mijotait sa revanche contre des morts ; moi, dans ma bibliothèque, persuadé que la vie m'avait rendu un horrible service ; Zabrina enfermée dans sa propre solitude, boursouflée de sucreries. Et même Galilée – là-bas sous un ciel infini – qui m'écrivait des lettres mélancoliques évoquant l'inanité de sa vie. Tout cela était pathétique. Nous qui étions les fruits bénis d'un arbre si extraordinaire. Comment en étions-nous venus à nous lamenter sur nos existences, au lieu de trouver des motivations dans le fait de vivre? Nous ne méritions pas ce qu'on nous avait donné : notre prestige, nos dons, nos visions. Nous les avions gaspillés, tandis que nous pleurions sur notre sort.
Était-il trop tard pour changer tout ça? me demandais-je. Quatre enfants ingrats avaient-ils encore une chance de découvrir pourquoi ils avaient été créés?

Galilée, de Clive Barker

Un joli style d'écriture…

Le style d'écriture que j'ai découvert entre les pages de Galilée est très plaisant. La plume est fluide et littéraire, agréable à lire. Et même si certaines descriptions tirent un peu en longueur, le tout se lit avec bonheur et aisance.

Je me suis étonnée du fait qu'une bonne partie du récit soit écrit au présent, et à la première personne qui plus est. En fait, le roman est construit d'une façon assez originale. C'est Maddox, un des membres de la famille Barbarossa, qui raconte l'histoire à sa manière. Au début du roman, on le voit prendre la décision d'écrire un livre sur l'histoire de sa famille (la famille surnaturelle), et par conséquent aussi sur celle de la famille Geary (la famille riche à milliards), puisque les deux sont intimement liées.

Il est donc des parties où c'est Maddox qui raconte sa petite vie et ce qui se passe autour de l'écriture de son livre (parties écrites au présent), et des parties qui sont en fait des extraits de son livre en cours d'écriture (parties souvent écrites au passé simple).

Cela m'a un peu déroutée au début, mais ensuite, je me suis aperçue que ce n'était pas plus mal, car les parties "roman" et les parties "petite vie de Maddox" étaient dès lors bien séparées.

– Tu me rappeles… (Je devinais la suite) … ton père.
Je ne pense pas avoir répondu quoi que ce soit. J'étais bien trop intimidé. En outre, si j'avais essayé de parler, je doute que ma langue ait accepté de m'obéir. Alors, je restai planté là, tandis que Cesaria glissait vers moi, et le vacarme animal jaillit d'elle avec une férocité renouvelée.
Mais cette fois, ce raffut s'accompagna d'une vision, non pas dévoilée par le nuage, mais comme sculptée dans sa masse. Je n'en eus qu'un aperçu, Dieu merci, mais je suis certain que Cesaria m'en aurait laissé voir davantage si elle n'avait pas eu besoin de mes services. Ayant une autre idée en tête, elle m'en montra juste assez pour me faire perdre le contrôle de ma vessie ; trois ou quatre secondes peut-être, et encore. Qu'avais-je vu? Il ne sert à rien de dire qu'il n'y a pas de mots pour décrire cette vision. Les mots existent, évidemment ; il y a toujours des mots. La question est : suis-je capable de les manier suffisamment bien pour évoquer le pouvoir dont j'ai été le témoin? J'en doute. Mais permettez que je fasse de mon mieux.
Je vis, je crois, une femme entrer en éruption, par tous les pores de sa peau, tous ses orifices, et expulser des formes inachevées. Je la vis donner naissance, pourrait-on dire, non pas à une, ni même à dix, mais à mille créatures, dix mille. Cependant, cette description pose un problème. Elle ne tient pas compte du fait que, en même temps, Cesaria devenait… comment dire? Plus dense. Comme certaines étoiles, ai-je lu quelque part, qui, en se refermant sur elles-mêmes pour mourir, absorbent la lumière et la matière.

Galilée, de Clive Barker

Vous prendrez bien une part de glauque attitude?

Comme dans beaucoup de romans de Clive Barker, le récit comporte parfois un côté très glauque. Ce côté glauque, je l'ai retrouvé dans certains aspects de la famille Barbarossa, notamment dans le fait que Nicodemus (le père) soit, selon les dires de son propre fils, un "homme de sexe", qui conserve une collection d'objets sexuels hétéroclites, qui aime à se montrer nu dans un… certain état… à sa fille encore gamine, qui fait des… choses… avec ses chevaux par une nuit d'orage… Enfin soit, c'est quelqu'un que je qualifierais de peu recommandable, dieu ou pas.

Les Geary ne sont pas en reste en ce qui concerne la "glauque attitude", car certains d'entre eux ont des jeux sexuels des plus étranges. Il y en a un, notamment, qui paye de jeunes prostituées afin qu'elles fassent la morte pendant l'acte. Il les place dans une chambre froide, sur un lit de glaçons pour qu'elles aient la température des cadavres, et leur demande de ne pas bouger d'un pouce pendant qu'il leur fait dieu sait quoi.

Oui, je sais, c'est du lourd en matière de gens louches… Je crois que Clive Barker aime provoquer et susciter le malaise au travers de ses personnages. Après tout, l'horreur ne se mesure pas qu'au nombre de litres de sang versés et à la sauvagerie de certaines scènes gores. Les replis de certains cerveaux humains sont bien plus mal famés qu'une ruelle sombre des bas-fonds urbain après minuit, et l'auteur aime à nous le rappeler.

Dans la pièce voisine du bureau, où je me trouve présentement, Nicodemus avait entreposé sa collection de souvenirs, dont une grande partie a été enterrée avec lui, à sa demande. C'est là qu'il conservait le crâne de son tout premier cheval, ainsi qu'une vaste et bizarre collection d'objets sexuels créés au fil des siècles pour accroître le plaisir des connaisseurs. (Mon père avait une histoire pour chacun d'eux, toujours hilarante.) Mais il conservait bien d'autres choses dans cette pièce. Il y avait également un gant à crispin ayant appartenu à Saladin, l'amant musulman de Richard Coeur-de-Lion. Il y avait un rouleau de parchemin, peint pour lui en Chine, et qui décrivait, il me l'expliqua un jour, l'histoire du monde (même si mes yeux incultes n'y voyaient qu'un paysage traversé par une rivière au cours sinueux), il y avait également des dizaines de représentations des organes génitaux masculins – le lingam, la flûte de jade, la tige d'Aaron (ou, pour reprendre l'expression préférée de mon père, il Santo Membro, la sainte queue)-, dont certaines, je pense, avaient été gravées ou sculptées par ses propres prêtres et représentaient donc ce sexe dont j'avais jailli. Certains de ces objets sont toujours sur les étagères. Vous trouvez peut-être cela étrange, voire un peu répugnant. Je ne suis pas certain d'avoir envie de vous contredire. Mais mon père était un homme de sexe, et ces sculptures, malgré leur crudité, le représentent mieux qu'un livre sur sa vie ou un millier de photos.

Galilée, de Clive Barker

Trop de longueurs tuent la longueur…

Il est une chose qui m'a vraiment gênée durant ma lecture, ce sont toutes ces longueurs. Le style d'écriture a beau être fluide et se laisser lire assez plaisamment, j'ai trouvé que bon nombre de scènes n'apportaient rien à l'histoire. Elles nuisaient même au récit en cassant le rythme de l'action. Il y a eu des moments où j'ai carrément baillé, et, je l'avoue volontiers, lu certains passages en diagonale, voire les zapper.

Le roman aurait été meilleur, selon moi, sans toutes ces cassures de rythme. Il aurait tenu en 400 pages que cela aurait été aussi bien, et même mieux.

Parfois, j'avais même l'impression que l'auteur nous prenait pour des débiles profonds, en répétant certains bouts de phrases (histoire d'être sûr qu'on les ait bien lus) ou en insistant sur des détails qui me paraissaient insignifiants. Et comme tous les lecteurs de par le monde, je n'aime pas être prise pour une débile profonde. Donc j'ai trouvé cela très désagréable, et j'ai zappé ces passages, tout simplement.

Et tout cela sans compter que le roman prend vraiment trop de temps à démarrer. Après une première mise en bouche, où l'on voit le début de l'écriture du livre et quelques aperçus de l'histoire de la famille Barbarossa, l'auteur nous parle longuement de l'histoire de la famille Geary. Trop longuement à mon goût. Pas qu'elle soit inintéressante, au contraire. Mais pendant de très nombreux chapitres, aucun lien n'est fait entre les deux familles, si bien que l'on se demande quand l'auteur en arrivera au clou de l'histoire, c'est-à-dire la rencontre de Rachel Geary et de Galilée. Autant vous le dire tout de suite, cette rencontre n'arrive que vers la moitié du roman… Cela vous situe les longueurs que vous aurez à subir.

Ainsi, Galilée prit le large ; je ne peux vous dire où il alla. S'il s'agissait d'un ouvrage d'un tout autre genre, peut-être pourrais-je inventer les détails de son itinéraire, sélectionné à partir de livres et de cartes. Mais, en faisant cela, je miserais sur votre ignorance, je supposerais que vous ne remarqueriez pas l'inexactitude des détails.
Il est préférable d'avouer la vérité : Galilée prit le large, et j'ignore où il alla. Quand je ferme les yeux et que j'attends que me vienne une image de lui, je le vois généralement assis sur le pont mouvant du Samarkand agité par le roulis, en train de broyer du noir. Mais j'ai beau scruter l'horizon à la recherche d'un indice permettant de le localiser, je ne vois que l'immensité de l'océan. Pour un œil plus exercé que le mien, ces indices existent peut-être, ici même, mais je ne suis pas un marin. Pour moi, tous les paysages de mer se ressemblent.

Galilée, de Clive Barker

Galilée?

Un dernier point que j'aimerais soulever, et non des moindres, c'est ce personnage central, Galilée…

Je vous l'ai dit au paragraphe précédent, il n'apparaît réellement qu'au milieu du roman. Il est cité de temps à autres dans les pages avant, mais sans prendre de réelle substance. Ce qui est fortement agaçant pour le lecteur, car on finit par se demander si le choix d'appeler le roman galilée était vraiment judicieux. "Eh quoi ?", me suis-je dit. "Le roman s'appelle Galilée mais de Galilée on ne voit point. Qu'est-ce donc que cette publicité mensongère?"

Cela renforce donc le côté "l'auteur se fout de notre poire", ce qui est assez frustrant. Mais ce qui l'est encore plus, c'est que, quand ce fameux personnage apparaît, lui qui nous est présenté comme une sorte de messie, un dieu vivant (d'ailleurs, tous les membres de sa famille l'encensent et l'appelle "mon Galilée"), ses actions et ses paroles sont en totale contradiction avec ce qu'il est censé être. Il arrive de la mer telle une divinité des vagues sur son fier navire construit de ses propres mains, il séduit Rachel avec des histoires, un joli petit conte censé les mettre en scène de façon allégorique. Elle mord à l'hameçon, ils passent une nuit digne des cinquante nuances de Grey, et jusque là, on se dit "Waw, ce mec est un vrai dieu!". Le lendemain matin, alors que Rachel vient lui ronronner des mots doux et des promesses d'avenir à l'oreille, il la repousse et s'en va, la laissant seule avec ses doutes et sa fureur.

Vous y voyez un dieu, vous? Moi, personnellement, j'y vois juste un homme. Et un homme de base, qui plus est. Un beau parleur, un rhéteur venteux qui débite de belles promesses totalement creuses et qui prend le large dès que cela devient trop sérieux.

– Ce n'était pas sérieux, dit-il d'une voix ferme. Je croyais que tu avais compris que c'était juste une histoire.
Les larmes picotaient les yeux de Rachel ; elle sentait gémir le sang dans ses oreilles. Comment pouvait-il dire une chose pareille? Sa vision se troubla. Comment pouvait-il rester assis là et lui dire que tout cela n'était qu'un jeu, alors qu'ils savaient bien, l'un et l'autre, forcément, qu'il s'était passé quelque chose de merveilleux?
– Tu es un menteur!
– Peut-être.
– Tu sais bien que c'est faux!
– Comme toutes les histoires que je t'ai racontées, dit-il, les yeux fixés sur le pont.
Rachel aurait voulu lui rappeler toutes ses belles paroles concernant ce qui était vrai et ce qui ne l'était pas, mais elle ne se souvenait plus des arguments qu'il avait employés. Elle ne pensait qu'à une seule chose : il veut m'échapper. Je ne le reverrai plus jamais. Cette idée lui était insupportable. Il y a dix minutes, ils parlaient de sa maison au sommet de la colline. Maintenant, il lui disait de ne pas attacher d'importance à toutes ses paroles.
– Menteur! répéta-t-elle. Menteur, menteur, menteur!

Galilée, de Clive Barker

En résumé…

Vous l'aurez compris, j'ai été fortement déçue par le personnage de Galilée, censé être le centre de ce roman. Un centre creux, apparemment. Et même si, par la suite, il s'améliore un peu, cette déception initiale prend le pas sur le reste, si bien qu'il m'est resté antipathique jusqu'à la fin. Mêlez cela aux interminables longueurs et aux passages inutiles qui viennent casser le rythme de l'intrigue, et vous obtenez au final votre billet d'entrée pour le chemin qui vous fait passer totalement à côté de l'histoire.

Oh, bien sûr, tout n'était pas mauvais dans ce Galilée, car le style d'écriture était malgré tout très plaisant. Quelques bonnes trouvailles viennent émailler le récit de petits éclats d'or. D'un point de vue fantastique pur, il y a de bonnes choses dans ce roman, et certains personnages sont assez intriguants pour dire de donner du souffle au récit.

Mais clairement, Galilée se situe très en-dessous du Lien maléfique d'Anne Rice, dont je vous parlais en début de chronique. Je crois qu'il manque à ce roman un fil conducteur, ou s'il y en a un, il apparaît beaucoup trop tardivement. Dans Le lien maléfique, Anne Rice parlait du fait que la famille Mayfair était une famille de sorcières ayant invoqué un démon pour les servir. Très tôt dans le roman, le démon qui suit les femmes de la famille apparaît, aussi sait-on que c'est son histoire et le lien qu'il a avec ces femmes qui est décrit. On comprend dès lors aisément le pourquoi de toute cette fresque historique. Dans Galilée, pendant toute la première partie du roman, le lien entre les deux familles n'est pas clair. On se doute que c'est l'histoire d'amour entre Galilée et Rachel qui formera ce lien, mais cela prend trop de temps à se développer, si bien que l'histoire finit par perdre de son intérêt.

Donc si, au départ, vous n'aimez pas les grandes fresques historiques et généalogiques, clairement, ce roman n'est pas fait pour vous. Pour le côté fantastique et pour l'écriture plaisante, en revanche, c'est un roman qui est intéressant malgré tout.

Ma note : 13/20

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

N'hésitez pas à rejoindre notre petite communauté sur la page Facebook du blog! Plus on est de fous, plus on s'amuse ^^

Votre dévouée,

Acherontia.

Les autres romans/nouvelles de l'auteur chroniqués sur ce blog…

[Chronique] Les lutins urbains. 2, Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

[Chronique] Les lutins urbains. 2, Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Synopsis…

On les croyait disparus à jamais,
chassés de nos contrées par la modernité.
Erreur ! On peut bien avoir construit des villes à la campagne,
les lutins se sont faits urbains !
Et ils n’ont rien perdu de leurs pouvoirs
d’agaceries, tracasseries, et espiègleries…

Ordinateurs en folie… smartphones ensorcelés… Quel est donc ce “virus” qui menace la Grosse Cité ? À peine remis de sa rencontre avec le Pizz’ Raptor, Gustave Flicman doit se rendre à l’évidence : un nouveau lutin menace la ville !
Comme par hasard, revoilà le Professeur B. Avec son aide, le jeune policier se lance sur la piste du redoutable Bug le Gnome. Vite ! Ça sent déjà le grillé…
Gustave parviendra-t-il à ne pas péter les plombs ? Car voilà ses 5 sœurs à l’hôpital, victimes d’une mystérieuse intoxication… Tandis que Bug le Gnome s’est introduit dans le Laboratoire d’Étude et de Recherche Nucléaire de la Grosse Cité…

[Chronique] Les lutins urbains. 2, Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Les autres tomes chroniqués sur ce blog…

Je n'ai point de tome 1 à vous présenter. Je suis désolée, mais j'ai dû prendre l'histoire en cours de route…

La loi d'attraction universelle…

J'ai découvert ce roman par le biais de son auteur, qui m'a gentiment proposé un partenariat par mail. Le ton de ces mails m'a prêté à sourire et a attisé ma curiosité, aussi ai-je accepté. Merci à Renaud Marhic, donc, pour cette découverte.

Préambule…

Je tiens d'abord à préciser que je ne suis absolument pas habituée à la littérature jeunesse. Je n'ai pas encore d'enfants, et même dans ma propre jeunesse, je n'en ai que très rarement lu (des livres, pas des enfants ^^). Mis à part les Chair de poule que je prenais plaisir à dévorer, je suis très rapidement passée à la lecture de romans pour adultes, et donc je ne suis pas très familière avec ce genre de romans.

Il est donc tout à fait probable que la chronique qui va suivre soit moins élogieuse qu'elle ne le devrait. Ce n'est pas que je n'aie pas apprécié, mais je pense qu'il me manque la simplicité d'un regard enfantin pour dire de vraiment entrer dans l'histoire. Je suis trop attachée à la littérature adulte, au beau français, aux termes peu usités, à la poésie et aux sujets sombres, gothiques, voire horrifiques.

Je pense que je suis passée à côté de cette lecture, parce que la littérature jeunesse, ce n'est pas mon truc, tout simplement. Je me dois toutefois de les chroniquer, puisque l'auteur a pris le temps de me contacter et a eu la gentillesse de m'envoyer ses romans par la poste. Je vais tâcher de faire une chronique aussi sincère que possible, tout en insistant sur le fait que, si j'ai parfois la dent dure, ce n'est pas parce que ces romans sont mauvais, mais tout simplement parce que je m'aperçois que je ne suis pas la personne la plus indiquée pour les chroniquer. Bref…

Des lutins urbains…

Commençons par eux, puisqu'ils sont au centre de l'histoire!

Il faut avouer qu'ils sont tout de même bien sympathiques, ces petits lutins! Parfois un poil agaçants, parce qu'ils font beaucoup de bêtises, mais on s'y attache vite, je vous l'assure!

Bug le Gnome m'a beaucoup prêté à sourire, car il me rappelle mon professeur d'informatique, lorsque j'étudiais pour devenir bibliothécaire. Ce professeur ne m'avait pas à la bonne à cause de mon look gothique, et il m'intimidait, pour ainsi dire. Donc j'ai bien rigolé, lorsque j'ai vu, sur la couverture du livre, ce petit bonhomme tout de rouge vêtu, avec son regard halluciné qui m'a vaguement rappelé ledit professeur d'informatique. Bug, en plus, on ne pouvait pas mieux trouver comme prénom! Et je dois avouer que ses facéties sont assez comiques.

Parlons-en, justement, du look gothique, parce que Loligoth n'est pas en reste, avec ses airs de pipistrelle. Elle a une coiffure bizarre, je vous l'accorde, et une sacrée masse de cheveux pour pouvoir les coiffer à la fois en tresses et en chignon, le tout avec une frange bien épaisse! Mais elle a son franc parler et elle apporte une touche de charme juvénile à l'histoire. Mais je n'ai jamais réussi à déterminer si elle faisait partie des lutins, ou si elle n'était qu'une humaine qui observe ces derniers.

Loligoth a un courtisan, l'agaçant Enjie (entendez par là NJ, ou Nain Jaune), un jaloux notoire qui, à mon sens, n'apporte pas grand chose d'autre que du hérissage de poil.

Je dois vous avouer que, du côté des lutins urbains, je m'attendais à mieux. Plus de lutins, plus de rires, plus de joie, plus de facéties. Le ton des mails que j'avais reçu m'avait vraiment donné l'eau à la bouche, je m'attendais donc à trouver des lutins plein de truculence et de bagout. Au final, même s'ils ont leurs côtés comiques, je les ai trouvé un peu fades.

Bug le Gnome
Mots-clés : à la masse – calamité – cataclysme – catastrophe – casse-pieds – disjoncté – péteur de plombs – etc.
Taille : inversement proportionnelle aux ennuis qu'il occasionne.
Poids : incontestablement, Bug est lourd…
Signe(s) particulier(s) : fréquente les déchèteries. (C'est le spectacle des circuits imprimés en fin de vie qui le ravit.)
Comment s'en préserver? Inscrivez la mention "hors service" sur tout appareillage électronique à votre portée. Face à ce talisman, Bug se détournera en bougonnant.

Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Flicman à la rescousse!

Il est sympa, ce Gustave Flicman, le jeune policier qui est au centre de l'intrigue. Mais dites-moi, il a quel âge, en fait? Parce que parfois, j'ai l'impression que ce n'est encore qu'un enfant, et d'autre fois il est présenté comme un adulte, ou presque… J'ai souvent eu du mal à me le représenter, et c'est dommage car c'est quand même le personnage principal…

Ceci étant, l'on s'amuse beaucoup de ses péripéties et de ses maladroitesses. C'est certain que ce n'est pas le THE héros à la Arnold Schwarzenegger, mais il a son charme et donne au récit un côté comique sommes toutes assez chouette.

17 heures. Gustave s'apprêtait à quitter son travail. Machinalement, il consulta sa montre : 4 heures du matin… Rêvait-il? Impossible! Le commissaire Velu venait de passer en trombe un livre sous le bras (c'était les SMS pour les Nuls) et, même dans ses pires cauchemars, Gustave ne rêvait jamais du commissaire.
– Ma belle montre… se chagrina le jeune policier, voilà qu'elle est complètement détraquée.
Gustave l'avait reçue en cadeau pour son 16e anniversaire.
– Elle donne l'heure exacte partout dans le monde, lui avait dit sa mère. Avec ça, si tu te perds, au moins tu n'oublieras pas de dîner. C'est important, à ton âge…
À tout hasard, il vérifia le réglage du fuseau horaire : "+11 GMT – Vladivostok". C'était où, ça, Vladivochose?! Et pas moyen de restaurer l'heure locale. Sans doute faudrait-il renvoyer la montre à l'usine. Gustave haussa les épaules. On verrait ça en temps utile…

Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Onirisme, quand tu nous tiens!

L'onirisme, voilà bien un des piliers centraux de cette histoire. Les rêves, les croyances, les superstitions et tout ce qui s'ensuit… Car pour qu'un Lutin Urbain existe, il faut croire en lui! La meilleure façon de s'en débarrasser, c'est de cesser d'y croire.

Et que penser de cette université d'Onirie qui surveille leurs moindres faits et gestes? Et le fait que Gustave Flicman soit considéré comme un grand rêveur? Serait-ce pour cela qu'il se voit systématiquement entraîné dans les plus folles situations?

Mais il n'y a pas que l'université d'Onirie qui veille au grain : la BRO, ou Brigade de Répression de l'Onirisme, est là pour prendre les choses en main avant que ça ne dérape!

Le jeune policier se souvenait de ce qu'on lui avait expliqué au commissariat : ne pas croire aux Lutins Urbains, c'était la meilleure façon de les empêcher de se manifester! Oui, c'était bien ce qu'avait dit le mystérieux Supérieur Inconnu, chef de la non moins mystérieuse BRO : la Brigade de Répression de l'Onirisme… Gustave avait donc décidé de ne pas croire ses yeux. Et hop! le tour était joué : il ne pouvait plus rien lui arriver.

Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Une étrange mixture…

Au début, je me suis trouvée un peu déroutée par cette Grosse Cité, censée ressembler à Paris, mais en version futuriste. Mais c'est peut-être normal, c'est sans doute dû au fait que je n'ai pas pu lire le premier tome de la série, où la ville était sans doute mieux introduite.

Par ailleurs, j'ai bien aimé ce décalage entre univers futuriste et folklore ancien. Cela donne évidemment lieu à bien des péripéties toutes plus loufoques les unes que les autres… La plume déjantée de l'auteur peut alors s'en donner à cœur joie, pour notre plus grand bonheur!

Des bizarreries du texte…

Je vous le dit tout de suite, le texte a une structure vraiment étrange. À côté du texte principal, on trouve de nombreux encarts, avec ces Psiiiiit, notamment, où le lecteur se voit expliquer certains points de l'histoire indépendamment du récit. Ici, on sent que l'auteur s'éclate à amuser ses propres lecteurs, cachant dans le texte tout un tas d'onomatopées drôlissimes, de jeux de mots, de noms bizarroïdes, et même de choses auxquelles on ne s'attend pas… un générique, par exemple, ou une grille mire… eh oui, il en va ainsi avec les Lutins Urbains, rien de ce que l'on voit n'est commun, et encore moins attendu.

Publicité cachée…

Ce que j'ai trouvé moins chouette, en revanche, ce sont les noms de lieux de la Grosse Cité qui sonnent comme des publicités. Je pense que les enfants sont assez assommés par la pub, en influencés par elle qui plus est. Ici, j'ai eu le sentiment qu'on en rajoutait une couche. Est-ce justement pour dénoncer cette omniprésence de la publicité dans la vie quotidienne? Ou est est-ce juste pour l'effet comique des noms rigolos et des petites rimes? Personnellement, j'ai trouvé ça un tantinet trop lourd.

Une sorte de chantier entouré de grillage et planté d'arbres rabougris, c'était ça la déchèterie Tèjorama® "Avec-Tèjorama®-la-zone-c'est-pas-chez-toi"…
Gustave arriva tout essoufflé devant la grille fermant l'entrée. Derrière les barreaux, on apercevait les bacs où, dans la journée, chacun se débarrassait de ses objets encombrants. À cette heure, le complexe était désert.
Le jeune policier risque un œil derrière son épaule : personne. (Si ses calculs étaient exacts, le Supérieur Inconnu n'était pas prêt de redémarrer sa moto…) Maintenant, il s'agissait d'être patient. Tout de même, ce que ça pouvait sentir mauvais, ici!

Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

Le Psiiiiit…

Comme je vous le disais plus haut, le Psiiiiit sert à expliquer certains points de l'histoire sous forme de notes de bas de page. Mais en réalité, le Psiiiiit, c'est plus que cela : c'est le Petit reporter de l'imaginaire qui, pour une raison ou l'autre, décide de harponner le lecteur, de le tirer momentanément hors de l'histoire pour lui expliquer des détails connus de lui seul. On voit parfois s'installer un petit jeu où l'histoire principale et les propos du psiiiiiteur s'entremêlent, et c'est souvent assez drôle. Et puis parfois, le Petit reporter de l'imaginaire psiiiiit le lecteur pour ne lui dire que des futilités, et là, c'est moins drôle, parce qu'on se sent tiré hors de l'histoire pour des prunes…

Une bonne idée, ce Psiiiiit, donc, mais point n'en faut trop abuser!

Psiiiiit! Cher lecteur, c'est encore moi! (Va falloir t'habituer, hein…) Tu te demandes sans doute ce qu'un générique vient faire ici. Je comprends! Nous sommes dans un livre, pas au cinéma. Mais, vois-tu, ce livre n'est pas un livre habituel. Il y est question de Bug le Gnome, n'est-ce pas? Et Bug a cela de particulier que, partout où il passe, les choses ne sont pas vraiment ce qu'elles devraient. C'est un peu sa raison d'être, à Bug. Et puis, si ça lui fait plaisir un générique, après tout! (D'autant que moi, cher lecteur, je n'ai aucune envie de voir l'ordinateur sur lequel j'écris cette histoire se transformer subitement en machine à coudre ou en moulin à poivre…)

Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

L'histoire…

Nous voici justement arrivés à l'histoire proprement dite. Une histoire assez simple, sommes toutes. Bug le Gnome fait des bêtises et Gustave Flicman lui court après pour l'arrêter. Les péripéties des différents protagonistes sont au début plutôt désopilantes, mais arrivé au dernier tiers du récit, les choses s’accélèrent et j'ai trouvé que cela devenait un peu brouillon. Je n'ai pas bien suivi toutes les aventures de Chelou le rhinocéros, ni des Lutins, d'ailleurs, et du coup je suis restée un peu sur ma faim.

En résumé…

Pour les points positifs :

  • Le côté déjanté et désopilant du récit.
  • La grande inventivité et l'imagination débordante de l'auteur.
  • Le style d'écriture qui est sympa et déjà d'un bon niveau pour de jeunes lecteurs.
  • Certains personnages qui sont attachants, d'autres qui sont délicieusement agaçants.

Pour les points négatifs :

  • J'aurais eu envie de voir plus de lutins, et que ceux-ci soient plus facétieux encore!
  • Si j'ai apprécié l'univers des lutins, j'ai moins aimé le concept de la Grosse Cité… trop urbain pour moi, sans doute (C'est bête, c'est justement un peu le sujet du livre ^^').
  • Je ne me suis pas vraiment attachée à Gustave Flicman, mais c'est peut-être dû au fait que je n'ai pas pu faire sa connaissance dès le premier tome.
  • Certains effets comiques m'ont un peu agacée car je les trouvais lourds : certains noms de lieux et certains Psiiiiit, notamment.
  • J'ai trouvé la finale trop brouillonne, et je suis restée sur ma faim.
Ma note : 14/20

[Chronique] Les lutins urbains. 2, Le dossier Bug le Gnome, de Renaud Marhic

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

Votre très dévouée,

Acherontia.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d’Anthelme Hauchecorne

Synopsis…

Ludwig grandit à Rabenheim, un petit bourg en apparence banal. Claquemuré dans sa chambre, il s’adonne au spiritisme. À l’aide d’une radio cabossée, il lance des appels vers l’au-delà, en vue de contacter son père disparu. Jusqu’à présent, nul ne lui a répondu… Avant ce curieux jour d’octobre. Hasard ? Coïncidence ? La veille de la Toussaint, une inquiétante fête foraine s’installe en ville. Ses propriétaires, Alberich, le nabot bavard, et Fritz Frost, le géant gelé, en savent long au sujet du garçon. Des épreuves attendent Ludwig. Elles seront le prix à payer pour découvrir l’héritage de son père. À la lisière du monde des esprits, l’adolescent hésite… Saura-t-il percer les mystères de l’Abracadabrantesque Carnaval ?

Gagnez un exemplaire dédicacé du Carnaval aux corbeaux!

Participez dès maintenant à mon jeu-concours et tentez de remporter un exemplaire du Carnaval aux corbeaux dédicacé à votre nom par son auteur! Pour les formalités d’inscriptions et l’envoi de vos participations, c’est par ici… :

La loi d’attraction universelle…

Ce roman fut avant tout, pour moi, une belle surprise reçue dans ma boîte aux lettres, en provenance directe de l’auteur lui-même. Reçu en échange de menus services rendus dans l’exercice de ma fonction de bêta-lectrice, l’ouvrage était joliment dédicacé de ces mots :

Pour Acherontia,
en remerciements de ses lumières, lesquelles jettent un jour nouveau sur mes écrits. À une fructueuse collaboration,
Amitiés,
Anthelme.

Anthelme Hauchecorne, dédicace de mon volume du Carnaval aux corbeaux

Et pour la beauté de l’écriture calligraphiée à la plume, je vous montre cette dédicace en visuel ^^ Vous remarquerez la plume de Nachtrabe glissée entre les pages de l’ouvrage, qui me fut très utile pour naviguer entre les mondes et entre les lignes.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Invitation à l’abracadabrantesque chronique du plus encore abracadabrantesque Carnaval aux corbeaux!

À tous les garnements, petits et grands,
Friands de frissons au temps de Toussaint,
Quand la terre s'ouvre sur les légendes d'antan.
Les troncs creux content les fables des Frères Grimm.
Aux veillées d'automne, les âmes paient la dîme,
Sueurs froides, effrois, tremblote et jus de frousse,
L'encre des cauchemars lancés à nos trousses.

Anthelme Hauchecorne, préambule au "Carnaval aux corbeaux".

Attention, mesdames et messieurs! Dans un instant, le show va commencer!

Êtes-vous bien installés, bien carrés dans le siège qui vous est attribué?

Comment cela, tous les sièges ont le même numéro? Oui, je sais, c’est assez ballot… Ne faites donc pas grise mine, pour compenser, nous ne vous laisserons pas crier famine… Au menu ce soir, nous vous proposons pommes d’amour, caramels, pop corn, chocolats noirs… Et pour les plus hardis d’entre vous, nous avons pensé à tout! Offrez-vous les douteuses douceurs de Berthie Crochue, ces dragées où les saveurs de fruits se disputent à celles, moins connues, de dégueulis, jus de poubelle, peau de morue. Effet de surprise garanti!

Nous vous rappelons, ce soir, chers visiteurs, deux-trois petites règles de savoir-vivre. Primo, veillez à laisser vos petons bien au chaud sous vos fauteuils. Le dossier d’en face et la tête du voisin ne sont ni des repose-pieds, ni des paillassons. Les impudents seront punis sur-le-champs, car les fauteuils ont des quenottes qui n’aiment guère qu’on les chipote.

Deuxio, vous serez priés d’éteindre vos appareils électroniques, électriques, mécaniques. GSM, tablettes, gramophones, limonaires, radios antiques, tout ce qui est susceptible de faire du bruit… Mais non, papy, laisser vos oreillettes n’est pas interdit! Quant à votre pacemaker, laissez-le bien tourner, si vous craignez pour votre cœur, autant vous protéger. Le spectacle qui va suivre contient son lot de terreur, de la plus petite peur à la très grosse frayeur, aussi vaut-il mieux être bien préparé.

Ce qui m’amène à un troisième point, et non des moindres… Les crasses en tout genre peuvent être laissées là où elles ont chu. La Direction s’enorgueillit d’un bien curieux tapis, un velu velours qui s’autonettoie grâce aux cancrelats. Les insectes sont nos amis, il faut les aimer aussi. Nourrissez-les de vos débris, miettes, papiers gras, dégobi, ex-petit ami… Ne les craignez point, ils sont d’excellente compagnie!

Fort bien, cher public, minuit approche! Si vous souhaitez que la vertigineuse plongée se fasse sans anicroches, veuillez boucler votre ceinture, nous envoyons la confiture!

Le carnaval aux corbeaux en portrait chinois…

Si Le carnaval aux corbeaux était une musique…

Sans hésitation, je choisirais « Secular haze » de Ghost (oui, je sais, encore eux ^^). La musique me rappelle celle que l’on entend dans les cirques ou dans les fêtes foraines, d’où mon choix.

Si Le carnaval aux corbeaux était un tableau…

Il s’agirait du Mat, une carte extraite du tarot illustré par Albrecht Dürer.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Si Le carnaval aux corbeaux était un plat cuisiné…

Un bon potage au potiron, épais, fumant et odorant, le roi des mets typiques d’Halloween.

Si Le carnaval aux corbeaux était un film…

Je verrais plutôt ce roman comme un bon vieux Tim Burton, une sorte de facétieux mélange de Beetlejuice, de Sleepy Hollow et des Noces funèbres, en plus explosif.

Codex Carnelevarium Corvorum

Excusez mon maigre latin, cela fait bien quinze ans que je n’ai plus pratiqué… Vous l’avez peut-être compris, ce titre pourrait être traduit comme « Le livre du carnaval aux corbeaux » (bien qu’à mon avis, je me sois plantée dans les déclinaisons… ce n’est que misère de voir tant de belles connaissances partir en fumée sous le poids des années!).

Point il ne faut juger sur le simple physique, et pourtant… En lui-même, ce roman est beau à regarder, si bien que, sans même l’avoir ouvert, je sais d’emblée qu’il est fait pour me plaire. Il a tout a fait sa place dans la collection Graphicat des éditions du Chat noir, une collection qui recense des artbooks et des livres illustrés.

Où la rigidité est moins cadavérique que synoptique…

D’emblée, quelque chose me saute aux yeux lors de ma réception de l’ouvrage. Contrairement à nombre de romans, la couverture de celui-ci est cartonnée et rigide. Si le concept m’a un peu déconcertée au début, je peux dire après lecture que j’aime beaucoup. De un, il y a moins de chance que l’ouvrage s’abîme durant le transport. Pas de couverture pliée, pas de pages aux bords effrités ou déchirés, c’est juste parfait. Bon, c’est vrai, il faut dire que tout au long de ma lecture, j’ai apporté à l’ouvrage un soin tout particulier, ne le transportant qu’en sac fermé, et craignant même de le sortir dans les transports en commun. Sait-on jamais, que le passager de derrière viendrait à régurgiter son repas sur moi… Ben quoi? On a déjà vu plus étrange… De deux, l’ouvrage est agréable à tenir en main, l’ensemble est stable, et on ne doit pas étirer la reliure au maximum pour avoir accès au texte dans la pliure. De trois, je peux poser l’ouvrage à plat sur mon bureau et l’y laisser sans que les pages ne se tournent d’elles-même. Si les pages de ce roman sont animées d’une vie propre, c’est uniquement celle que la magie des mots y aura insufflé.

Où les illustrateurs pratiquent l’écriture automatique…

Si nous ouvrons le livre, on ne peut que tomber en pâmoison devant les somptueuses illustrations. Loïc Canavaggia et Mathieu Coudray ont mis tout leur cœur et tout leur talent au service de la plume d’Anthelme Hauchecorne, et le résultat est vraiment bluffant.

La collaboration entre l’auteur et monsieur Canavaggia ne date évidemment pas d’hier. Nous avons déjà eu l’occasion de constater les ravages commis par ses crayons dans d’autres romans, notamment Punk’s not dead et Âmes de verre. Et c’est à n’en point douter qu’à l’avenir, d’autres livres se verront à nouveau noircis à la poussière de carbone par la même main habile.

Mathieu Coudray, quant à lui, a tenté de se faire plus discret face à la graphiteuse furie de son collègue dessinateur. Peine perdue, monsieur Coudray, on vous a remarqué! Votre cheval blanc est vraiment de toute beauté, et votre auto-portrait… euh… rempli d’originalité?

Comme souvent dans les romans de monsieur Hauchecorne, des œuvres libres de droit viennent agrémenter les graffitis de nos contemporains. Il faut dire que l’auteur a vraiment bon goût d’un point de vue artistique. Gustave Doré et Théodore von Holst sont pour moi des choix de première qualité.

Où l’on voit fleurir entresorts, panneaux et écriteaux…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre auteur ne ménage pas sa peine pour nous livrer un objet-livre qui lui ressemble en tout point, un objet prompt à embarquer le lecteur dans son univers d’artiste. Je pense bien flairer là un nouveau cas de customite aigüe… Pour certains, ce sont les blousons en cuir que l’on customise à grand renfort de patchs rock, d’autres sont adeptes du DIY, ou « do it yourself », d’autres encore font du scrapbooking… Anthelme Hauchecorne, lui, affirme sa personnalité en customisant ses romans, ce qui en fait de très beaux objets d’art qui ont en plus l’agréable particularité de se lire.

On retrouve dans ce Carnaval aux corbeaux les éléments typiques de la patte hauchecornienne, ceux que l’on adore depuis le début et que l’on prend toujours beaucoup de plaisir à retrouver. Parmi ces éléments, il y a cette structure très particulière qui veut que le texte s’agrémente d’extraits de lettres, d’entresorts, de citations, et dans le cas de ce roman en particulier, de panneaux et autres écriteaux propres à l’Abracadabrantesque carnaval. En témoigne cet extrait, censé légender un tableau…

La prison chtonienne du monstrofroyant Balborgoth
par Karl Friedrich Schinkel (1781-1841)
Peint en 1853. Matériaux : cuir d'hydre chantante, pigments de Gömul et bile de cloporte.
Ne pas chatouiller, ne pas nourrir, ne pas provoquer.
La Direction décline toute responsabilité.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.7

Où la plume de corbeau s'envole très, très haut…

Dans ce Carnaval aux corbeaux, la plume de l'auteur est à nouveau à son plus haut niveau. Pour mon plus grand bonheur, j'ai retrouvé ici tous les éléments qui m'ont fait aimer ses précédents romans. Entre ce truculent style gouailleur qui fait mon ravissement, ces mots de vocabulaire peu usités ou malheureusement tombés en désuétude et dont je raffole depuis ma plus tendre enfance, ces locutions latines éparpillées de-ci de-là et dont je suis très friande également, le tout est d'un grand raffinement littéraire. Raffinement, oui, mais il y a dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne un petit plus qui pimente la sauce romanesque et qui fait frémir de plaisir mon labyrinthique encéphale. Un petit plus qui tient certainement dans l'emploi de certains termes plutôt argotiques, dans certaines tournures de phrases, dans les sublimes comparaisons et les époustouflantes métaphores dont le texte est truffé, et qui donne à l'histoire un aspect tragicomique absolument délectable.

Ludwig et le vieux Muller se cachent derrière un drap. Les pas se rapprochent. Les godillots usés de trois carnavaliers piétinent l'herbe autour du corps de leur camarade.
– Bonté divine! Le wisigoth! L'ostrogoth! Matez ce qu'il a fait à c'te pauvre fräulein Croûtebarbouille! Toute pleine de courants d'air qu'elle est, il nous l'a convertie en cornemuse!
– Plutôt en amuse-gueule avarié, si j'en crois mon nez. Malheureuse barbouilleuse, mais quelle fin pour une artiste! Très réussie, sa grimace d'agonie. Belle texture sa bave aux lèvres, bien glaireuse. Admirez le glauque de ses yeux, le tragicomique de son croupion levé. Mazette, en crevant, cette veinarde-là a réalisé son œuvre la plus remarquable! Que diriez-vous de l'empailler et d'en faire la pièce maîtresse du musée?
Ludwig entend l'un d'eux frapper le cadavre du pied.
– Vu le bestiau, ça va coûter bonbon en paille.
– On s'en fiche, tas de dégénérés! Concentrons-nous plutôt, chopons fissa ce sale assassin. Gibier de potence! Pendons-le par les orteils, caressons-lui la couenne à coups de bâtons pour l'attendrir. Inculquons quelque rude discipline à cette jeunesse rebelle. Chaque décennie, l'éducation va de mal en pis. Je vous le dis, le civisme part à vau-l'eau dans ce pays! Sus à l'ennemi! Madame Crayasse, surveillez l'entrée. Monsieur Babelgomme, suivez-moi…
Le trio se disperse, matraque, serpe et marteau au poing.
Ludwig s'aventure hors de sa planque. Il fait signe à monsieur Muller, resté caché, de l'y attendre. À pas de louveteau, il rejoint la défunte Croûtebarbouille. Mi-intrigué mi-écœuré, il extirpe un couteau de l'horrible blessure qui lui tient lieu de fourreau. Il range l'arme dans son pantalon, au cas où il aurait à se défendre. Puis il inspecte la plaie, étonné qu'elle ne saigne pas. À l'intérieur, il aperçoit une gelée verdâtre au fumet de flan moisi. Il sursaute lorsque l'horrible foraine hoquette. Débarrassée de cette lame qui lui crevait un poumon, elle respire de nouveau. Estomaqué, le garçon décampe. Il récupère le retraité blessé, qui prend appui sur lui.
En quête d'une sortie, Ludwig et le vieux Muller se réfugient dans un lieu à l'écart, aménagé en atelier de restauration. Ils se faufilent à travers un bric-à-brac de tableaux diversement dégradés, objets des soins jaloux de l'affreuse Croûtebarbouille, laquelle paraît raffoler des œuvres dangereuses. En témoignent les précautions qui entourent les pièces de sa pinacothèque : paysages enchaînés, portraits dotés de muselières, natures mortes mises en cage.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.9

Où le foisonnement des sujets fait la richesse de l’œuvre…

Ce qui ne cesse de m’étonner, chez cet auteur, c’est cette aptitude à parler de sujets diamétralement opposés et à les intégrer dans une histoire tout à fait cohérente. Dans le cas du Carnaval aux corbeaux, différents thèmes sont abordés, ceux des légendes germaniques, de la Toussaint, de la mort et des revenants, puis on voit poindre le thème des forains, des créatures bizarroïdes et des machines farfelues, celui du tarot aussi, le tout sous des relents de vieilles peurs de l’enfance, puis d’éléments plus psychologiques tels que l’abandon, la nostalgie, le vide affectif. On pourrait qualifier l’ensemble de grand foisonnement d’idées parfaitement ficelées.

C’est un travail magistral, vraiment, car rien n’est laissé au hasard. Chaque détail a son importance, même les plus infimes. Ils sont chacun une pièce de ce grand puzzle romanesque, et même si parfois on a l’impression de ne pas savoir où elles doivent s’emboîter, ne vous en faites pas, elles finissent toutes par trouver leur juste place.

C’est une particularité que j’ai déjà constaté lors de ma lecture d’Âmes de verre, et qui m’avait déjà beaucoup plu. Voici d’ailleurs ce que j’en disais à l’époque…

Et l'histoire, mes amis… Tout le génie de l'auteur est là également. D'éléments qui paraissent disparates au début, on s'aperçoit au fil de l'histoire que tout est mêlé et que chaque pièce a une place bien à elle. Mais le puzzle ne prend forme qu'à la toute fin du récit, nous tenant en haleine jusqu'aux dernières pages. Tout est minutieusement pensé, calculé. Dans ce roman, rien n'est laissé au hasard. Vous vous demandiez comment allier la féerie, la musique, le gore et les insectes dans un même roman? Voici la réponse à vos questions! Prenez-en de la graine! Tient, comme devoir à faire chez vous, essayez d'écrire une nouvelle qui allierait les thèmes du chant tyrolien, des trolls, du sucre en poudre et des tampons hygiéniques… Je serais surprise du résulat 😉

Acherontia, chronique d'Âmes de verre

Où Berthie Crochue propose ses dragées vermoulues…

Je n’ai jamais été très portée sur la Potter mania. J’aurais pourtant pu grandir avec le petit sorcier comme bon nombre d’ados de mon époque, mais je n’ai pas accroché avec les romans. Trop « à la mode » à mon goût… Tout le monde en parlait, tout le monde les lisait, il a évidemment fallu que je fasse tout le contraire. Enfin soit.

Pourtant, j’ai retenu l’épisode de Berthie Crochue et de ses dragées enragées. J’ai aimé ce concept de bonbons pouvant s’avérer aussi délectables que débectants. Les goûts disponibles, surtout, ont attisé le feu de mon imaginaire de fine amatrice de gougouilles halloweenesques. Eau d’égout, jus de poubelle, fourrage au vomi… Ben tient, ça me ressemble, ça… Plus c’est dégueu, et plus ça me prête à sourire. Où est-ce que je veux en venir, me direz-vous?

Lire Le carnaval aux corbeaux, c’est comme s’enfiler un plein sachet de ces friandises aux goûts variables. Un coup, on tombe sur un succulent extrait dont la crépusculaire poésie baudelairienne laisse sur le derrière, l’autre coup on se ramasse en plein dans les gencives un passage bien senti qui empeste le moisi. Non pas que ce soit mal écrit (hey, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit ^^), mais vous risquez de vous trouver surpris par la « craditude » du récit. L’auteur a depuis longtemps réussi haut la main son doctorat ès-gore et scatologie. Comme il le disait lui-même dans l’un des backstages de Punk’s not dead, il aime sortir de temps à autre sa tronçonneuse et son coussin péteur (enfin, dans le backstage, il expliquait plutôt qu’il les rangeait temporairement…).

Si vous souffrez d’une petite nature, n’appréciant que le marshmallow littéraire et la guimauve de scribouilleux, rappelez-vous ce que disait Tolkien… Tout ce qui est or ne brille pas… Bien qu’à mon sens, Anthelme Hauchecorne soit un auteur version « glow in the dark », il n’a pas son pareil pour briller dans les ténèbres que sa plume distille.

La cloche de l'église retentit, aussi lugubre qu'un tocsin clamant l'arrivée de l'ennemi. Six heures sonnent. Un coup, des oiseaux s'envolent à tire-aile. Deux coups, au loin, des jappements de chien. Trois coups, un bruit de vaisselle cassée. Quatre coups, madame Schaeffer aboie un terrible juron. Cinq coups, une note d'orgue forain…
Le sixième coup de la sixième heure sonne faux, la cloche de l'église donnant l'impression de s'étrangler. Madame Poe hoquette de douleur, elle tousse à s'en décoller les poumons. Sous le regard dégoûté de son fils, elle vomit quelques gouttes de liquide vert sombre, pâteux, que le garçon identifie aussitôt. De la peinture!
Ludwig n'a pas le temps de se remettre de sa surprise, sa mère crache un long jet de jaune citron, une très jolie teinte. La situation serait presque cocasse sans la douleur crispant les traits de la jeune femme. Son môme l'aide à gravir les marches.
– Courage! Nous sommes presque arrivés!
Lorsqu'ils atteignent le palier, Julia régurgite sur le blouson de son rejeton une grosse tache de rose bonbon à pois pistache.
Ludwig lui ouvre la porte des cabinets après que sa mère a laissé sur la moquette une longue vomissure de peinture rouge grenadine rayée de bleu électrique.
Morte de honte, la malade se barricade dans les toilettes, la tête enfoncée jusqu'aux épaules dans la cuvette. De l'autre côté de la porte, elle entend la voix de son fils.
– C'est la foire, Maman. Monsieur Alberich nous punit, il veut que je le rejoigne…
"Ne sois pas ridicule!" voudrait-elle rétorquer. Au lieu de quoi, elle dégobille une splendide nuance de marron acajou avec des spirales psychédéliques de parme.
Tout cela n'a aucun sens, ou plutôt si, ce vilain nain semble avoir décidé de lui faire payer son petit acte de vandalisme peinturier de la veille.
"Toute œuvre d'art implique de se sortir les tripes", répétait Charles Poe. Le visage barbouillé d'un charivari de couleurs, son ex-femme travaille d'arrache-pied à composer un poignant chef-d’œuvre.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VI.7

Où des sonorités se voient répercutées tel un écho démesuré…

Si l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux de nombreuses figures de style que nous connaissons déjà et dont nous nous délectons à chaque fois, cette nouvelle mouture recèle cependant d’une petite nouveauté. Tout au long du récit, j’ai pu admirer le merveilleux travail effectué sur la sonorité des mots. L’auteur joue énormément sur toute une palette de figures de style pour donner à son texte plus de vie et de rondeur. On y croise notamment des paronomases (jeu sur la proximité des sons), comme dans l’extrait cité ci-dessous… Je vous passerai volontiers la théorie littéraire accompagnée de ses noms barbares si chers à mon cœur (zeugme, oxymore, épanadiplose, hypallage, synecdoque, chiasme, homéotéleute… n’ont-ils pas fière allure, ces termes capillotractés?).

Ces jeux sur les sons sont surtout visibles dans les titres des chapitres et des sections…

« Où feux follets et féerie participent d’une fourberie« , « Où les eaux troublées rêvent de rails rouillés« , « Où les souvenirs sommeillent sous de noires merveilles« … « Gabriel – Mimine innocente et vieilles bisbilles« , « Ludwig – Sinistre cérémonie de céromancie« , « Ludwig – Marasme et ectoplasme« , « Ludwig – Le barbant baragouin du Baragroin« , « Gabriel – Sonnets de cuvette et vers à sornettes« …

Influences méphitiques, références nécrotiques…

Le petit théâtre d’ombres de sire Alberich…

Dans le portrait chinois, je vous parlais d’influences burtoniennes : Sleepy Hollow pour le côté « créatures de légende qui sortent de la tourbe putride », Beetlejuice pour le côté « vieux forain crade et un peu fêlé du coquillard », Les noces funèbres pour le côté « passage des vivants dans le monde des morts, et cohabitation des deux univers ». Ce ne sont évidemment pas les seules références que l’on retrouve dans le roman.

Une des influences les plus évidentes vient d’une série américaine appelée Carnivale (ou La caravane de l’étrange en français). Pour les non connaisseurs, en voici un petit résumé : « Cette série suit la route d’une fête foraine ambulante (Carnivàle) pendant le Dust Bowl des années trente aux États-Unis. Après la mort de sa mère qui le rejetait par peur et après la saisie de ses terres, Ben Hawkins, un jeune homme doté du pouvoir de guérison et de résurrection, évadé de prison, nouvellement sans domicile, trouve refuge au sein de la troupe afin d’échapper à la police. Il est tourmenté par des rêves étranges et prophétiques qu’il partage avec un prêcheur méthodiste, Justin Crowe, vivant en Californie. Ces deux personnages seront finalement réunis dans une lutte entre le Bien et le Mal qui est tout sauf manichéenne. » (Source : Wikipedia.fr)

Personnellement, je ne connais pas cette série – pas encore, du moins. Lors de la Foire du livre, l’auteur m’en a parlé comme de sa source d’inspiration pour le monde des forains décrit dans Le carnaval aux corbeaux. Enfin, du moins si j’ai bien compris ses propos, parce qu’avec mon oreille inversée, il arrive que je comprenne tout de travers (pour parfois créer l’hilarité générale si ce que j’ai compris s’éloigne trop de la réalité…). Quoi qu’il en soit, ce que j’en ai vu sur internet semble correspondre à ce que l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux. Aussi je vous invite à découvrir cette série qui semble très chouette, et que je vais plus que probablement essayer à mon tour.

Romantisme sombre et vers d’outre-tombe…

Illustration : Der Erlkonig, de Julius von Klever.

Autres références, plus littéraires cette fois… À moins d’être totalement inculte dans cette matière, ou d’avoir vécu sur une autre planète depuis votre naissance jusqu’à maintenant, ou encore les deux, vous remarquerez vite que les noms des personnages principaux viennent d’écrivains connus. Les Poe et les Grimm, pour ne citer qu’eux. Monsieur Edgar Poe et son Corbeau, les frères Grimm et leurs contes, cela paraît logique, au vu de ce roman. L’on voit même apparaître un certain Christian Andersen en clin d’œil, mais chtttt, je ne vous ai rien dit, n’est-ce pas?

De façon plus indirecte (son nom n’apparaît pas texto dans le récit), l’auteur évoque également Theodor Storm, au travers de sa dernière nouvelle, Der Schimmelreiter.

Ces références à la littérature ne sont pas anodines, elles colorent le texte de leurs ambiances respectives. L’histoire entière est teintée de poésie sombre à la façon d’Edgar Poe et de légendes germaniques à la manière des frères Grimm, évoquant parfois le romantisme allemand, avec ses paysages désolés battus par la pluie, ses silhouettes solitaires que l’on voit se cabrer au bord des falaises, prêtes à choir dans le néant, ses personnages ténébreux au regard perçant, ses arbres crochus peints à l’encre de Chine sur des ciels éclairés de lumière vespérale, ses forêts rousses et brumeuses qui dissimulent bien des destins brisés… Très bel alliage, d’ailleurs, un mélange détonant à la crépusculaire beauté, froid et humide comme la forêt peut l’être en novembre, crépitant et coloré comme une citrouille d’Halloween. Une mixture littéraire qu’Anthelme Hauchecorne porte au paroxysme de sa beauté par l’intermède de sa plume déliée.

Le terreau fertile des légendes germaniques…

L’intrigue du roman se passe en Alsace, dans le petit village de Rabenheim. Et qui dit Alsace dit bien sûr culture germanique assez prononcée. Rien qu’à cette évocation, je salive d’envie et ne tient plus en place. Moi et la culture germanique, c’est une grande histoire d’amour, comme nous le verrons plus bas dans ma Belle histoire de Mamie Acherontia.

Schimmelreiter, Döppelganger, Poltergeist, Totenwoche, l’or du Rhin… sont autant de légendes des pays germaniques dont le récit regorge. À l’instar des meilleures pralines qui réservent à leur dégustateur, sous leur couche de chocolat croquant, un délicieux fourrage qui fond sous la dent, le lecteur découvre sous une histoire résolument moderne un truffage de récits traditionnels, façon « farce aux gnomes et champignons des bois, avec son supplément de poudre de fée ». Et quand le médiéval s’en mêle, avec des éclats de famine et d’élucubrations tarologiques, le tout devient d’autant plus appétissant.

Mention spéciale pour le tarot, d’ailleurs, car l’auteur est parvenu à me faire découvrir une notion que je ne connaissais pas encore, celle de « prudence »… C’est d’ailleurs sur cette carte de la prudence que je vais jouer, en ne vous en disant pas plus…

Tandis que sa mère conduit, Gabriel observe Rabenheim affairé dans les préparatifs.
La tradition de la Totenwoche, ou Semaine des morts remonte, para-it-il, à l'Antiquité. Sept jours durant, les Rabenheimois observent des règles farfelues que l'on trouve listées en lettres gothiques sur des panneaux de bois à l'entrée des maisons ou sur les éventaires des marchands. Trois mises en gardes mystérieuses qui suscitent les railleries des adultes, le respect des anciens et la crainte des chenapans.
1. Un bon feu protège ton logis aux heures froides de la nuit.
2. Nul mal n'adviendra aux corbeaux, hérauts ailés du long repos.
3. Puisse la forêt rêver en paix, ses racines embrassent trop de secrets.
Recommandations qui se traduisent par maints usages charmants. Les échoppes des artisans se remplissent d'objets décorés de corbeaux, suspensions à accrocher au-dessus des berceaux, flûtes en bois et mangeoires à oiseaux. Gabriel songe avec délice aux veillées au coin du feu, à griller des guimauves aromatisées à la fleur d'oranger ou au sureau.
Il suit sa mère au marché de la Totenwoche. À travers les stands en bois, les étals débordent de friandises monstrueuses et de jouets sinistres. Sa mère le gâte malgré l'interdiction paternelle. Les marchands de souvenirs exposent des peintures représentant des danses macabres, où vivants et morts valsent ensemble parmi les tombes au clair de lune.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre I.12

Atramentum mortis et corvi corax

Il m’est difficile de parler du Carnaval aux corbeaux de façon courte, claire, concise. Ce grand fourmillement d’éléments qui composent la trame de l’histoire est trop vaste pour être décrit en une seule petite chronique. J’aimerais énormément m’étendre plus sur le sujet, écrire un essai, une thèse même, sur ce seul univers si riche et si foisonnant qu’on en aurait le tournis. Oh oui, une thèse, tiens! Cela pourrait s’intituler « Du lien entre les Döppelgangers-potirons et les personnages principaux du récit, ou les renoncements nécessaires au passage à l’âge adulte : un essai d’analyse sémiotique et translittéraire » ou encore « Les Nachtraben et leur implication dans l’oeuvre romanesque d’Anthelme Hauchecorne : étude historico-folklorique, avec un supplément sur la morphobiologie de l’espèce Corvus Corax et une analyse textuelle des passages qui s’y rapportent« . Non, je n’ai pas abusé de la moquette, mais j’ai peut-être dépassé la dose recommandée d’encodage de travaux de fin d’étude…

En bref, je vais tenter une petite introduction à quelques éléments clés de l’histoire…

Ludwig Poe, ou le petit guide illustré pour parapsychologues et chercheurs de macchabées…

Ludwig est un adolescent bien perturbé. Abandonné à la naissance par son père pour des raisons qu’il ne s’explique pas, il cherche avidement une réponse par-delà le vide et le silence. À l’aide de sa vieille radio, il tente de capter la voix de Charles Poe, ou à tout le moins un bruit, un signal, une étincelle vitale… ou une preuve de sa mort. Quoique ce soit, pourvu qu’il découvre la vérité sur sa disparition.

Lors de ses séances parapsychologiques où il tente en vain d’épier les morts, Ludwig pratique l’écriture automatique, ou plutôt le dessin sous influence ectoplasmique. Le jeune Poe parvient à quelques occasions à obtenir des dessins qui filent le frisson… croquis honnis que sa mère, en bonne protectrice, s’empresse de détruire.

D’entrée de jeu, le récit fait mouche et parvient à me toucher. Lorsque je lis l’histoire de Ludwig, je ne peux m’empêcher de penser à moi au même âge… Non pas que mon père ait disparu et que j’aie tenté en vain de le chercher. Mais je présentais aussi ce goût étrange pour les morts et leurs secrets…

L’encre de mort vieille…

…ou l’écriture automatique version hauchecornienne, où le stylo bille se mue en plume de corbeau. Mais pas n’importe quelle plume de corbeau, bien sûr! Pour construire un pont entre le monde des vivants et celui des morts, nous avons besoin d’une authentique plume de Nachtrabe. Vous l’avez constaté en début de chronique, j’ai déjà la mienne. Si vous êtes jaloux, adressez vos doléances à l’auteur 😉 Reste à résoudre l’énigme ci-dessous…

Questions et réponses sont les deux visages d'une même page.
Pour déterrer les secrets, de la pointe de sa plume gratte le sage.
Nul mot n'atteint le monde de l'éternel sommeil,
Sinon ceux tracés à l'encre de mort vieille,
Si les trois mystères tu perces,
Si aux trois gestes tu t'exerces,
Pose ta lettre au pas de la porte des airs,
Où le messager noir la cueillera entre ses serres.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux

Un peu de théorie corvus coraxienne

Le carnaval aux corbeaux, c’est bien beau… Mais concrètement, à quoi servent-ils, ces sympathiques volatiles? Réponse par le grand Charles Poe en personne…

Toutes ces années, Ludwig, j'ai tenté de te mettre en garde. D'innombrables corbeaux t'ont été adressés, aucun n'a trouvé le chemin. Par une chance impensable, nous avons enfin noué contact. La magie de la Totenwoche y compte pour beaucoup.
Ces oiseaux demeurent des créatures capricieuses. Je les nourris, j'essaie de les dresser. Après de nombreux déboires, j'ai dû me résigner, ces corvidés suivent des desseins connus d'eux seuls. Ils seront mes yeux et mes oreilles ; grâce à eux, je puis te guider. Ne leur cause aucun tort, jamais, ni ne permets à quiconque de le faire. J'ai tant à t'apprendre, commençons justement par ces corbeaux. Ce sont des créatures psychopompes, des messagers entre ce monde et… d'autres lieux. Nous les nommons Nachtraben, des bêtes troublantes, redoutablement intelligentes. Si tu as l'occasion d'en étudier un de près, tu comprendras. Mais sans doute serait-il plus sage de t'en tenir éloigné.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre III.4

Le zoo du Nibelung

Je voudrais adresser une mention spéciale, une sorte de gigantesque "like", pour ce qu'il convient d'appeler le grand zoo du Nibelung. S'il y a une chose que j'adore dans l'univers de cet auteur, c'est cette propension à faire intervenir dans l'histoire des créatures complètement biscornues. Des petites bestioles qui grouillent en tous sens aux léviathans des fonds marins, il y en a pour tous les goûts. On connaît évidemment depuis longtemps le penchant de Hauchecorne pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un insecte (surtout depuis Âmes de verre). Monstres à six pattes miniatures, grosses tarentules velues, asticots nécrophages, humains insectoïdes qui se métamorphosent à l'envi, tout y passe. Sa nouvelle De profundis nous avait appris son admiration sans faille pour les monstres marins de gros calibre. Dans ce Carnaval aux corbeaux, on prend un peu des deux, on mélange le tout, puis on ajoute quelques nouvelles têtes au troupeau : poulpes, coquillages, chevaux, corbeaux… sans oublier les gentilles créations personnelles, du genre bouffeuses d'hommes… Le tout agissant, on se retrouve dans une sorte de grand cabinet de curiosité où les monstres en bocaux prendraient vie. It's alive! dirait Dr. Frankenstein…

Gabriel atteint les tréfonds de la déchéance lorsqu'on le charge de curer les cages aux fauves. Il déblaie à la fourche des monticules de paille souillée et de curieux excréments dont les formes et les couleurs étonnent. Sans mentionner les odeurs à lui recroqueviller les poils du nez. Quelle créature a pu pondre ces machin-choses? Pour unique indication, une enseigne pompeuse proclame :

"Reinhard Richter l'Explorateur présente…
le Zoo zinzin du Nibelung"

Le temps du grand nettoyage, les "fauves" ont été relégués dans des cachots de transit, sous des bâches à l'abri des curieux. Faute de les voir, Gabriel les écoute : aux gémissements des animaux déprimés répondent les gargouillis de leurs panses affamées. Pauvres bêtes que ces pingres de circassiens ne daignent nourrir.
Il approche d'une cellule occupée. Une pancarte zoologique indique :

"Grand fétide à barbillons
Abyssorum bestia foetida
Répartition : présent dans le Nibelung, sans doute endémique d'une autre dimension
Population : inconnue
Dentition : aucune (crache ses sucs gastriques sur sa proie)
Appétit : gargantuesque
Caractère : vicelard sans humour
Reproduction : révoltante
Attention : espèce menaçante!"

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VIII.10

Reinhard Richter le limbologue, explorateur et dresseur de créatures abyssales… voilà de quoi faire rêver mon imagination d’ex-directrice de museum de sciences naturelles (un poste ô combien fantasmé dans ma prime enfance). Parcourir les mondes à la recherche des créatures les plus fantastiques et des secrets les mieux gardés, voilà ce qu’il vous propose. Je vous promets un voyage haut en couleurs!

Doktor Mabuse…

Outre le limbologue, un autre de mes personnages préférés parmi les forains se trouve être le Doktor Mabuse. Rien d’étonnant à cela… Herr Mabuse a de quoi faire rêver, avec son goût prononcé pour les machineries steampunk, les mixtures bizarres et les potions qu’il distille en bon chimiste/apprenti sorcier. Connaissant mes goûts en la matière, ce sont des éléments qui ne peuvent évidemment pas me laisser de marbre.

De la parapsychologie à la psychologie tout court, il n'y a qu'un pas…

Vous pensez que Le carnaval aux corbeaux n'est qu'un patchwork de légendes et de références culturelles disparates? Une gentille histoire qui fait picoter la pulpe des doigts, un petit conte plaisant à lire au coin du feu le soir du 31 octobre? Hé bien, vous vous trompez. Ce roman est bien plus profond que cela, à peu près aussi profond que l'Elivágar, et ce n'est pas peu dire… Et la profondeur, on la trouve dans la psychologie des différents personnages.

Je me suis attachée à chacun d'eux, sans réserve aucune. Pour chaque, leur histoire personnelle m'a touchée, d'une façon ou d'une autre. Que ce soit Ludwig avec ses étranges lubies et la recherche de son père ; Gabriel, son meilleur ami, que tout le monde trouve banal et qui au final se révèle être parfaitement extraordinaire ; Julia Poe, touchante dans la façon qu'elle a de protéger son fils coûte que coûte, mais aussi dans sa courageuse acceptation du vide affectif que son mari a laissé ; les extravagants forains ont aussi leurs côtés touchants, notamment Fritz Frost et les gens de la compagnie Fredon-Fredaine ; le Schimmelreiter qui délaisse le massacre de masse pour le rôle de papa poule ; son fier destrié Bäckähast, cet empaffé de cheval au caractère de cochon ; les petits camarades d'infortune de Ludwig et Gabriel, Ombeline, Jason, Otto, qui ont vécu de tragiques expériences et qui en gardent les cicatrices… Celle d'Otto m'a évidemment beaucoup touchée, car cela rejoint mon propre vécu. La déception amoureuse d'Ombeline aussi, bien sûr, avec son content de déception et de dévalorisation. Celle de Jason m'a donné la larme à l'oeil, mais je n'en dirai pas plus. Je ne saurais évidemment pas les citer tous, mais chacun une histoire personnelle, un point de caractère, un petit quelque chose qui fait qu'on les aime et qu'il devient pénible de les quitter lorsque les dernières lignes du roman arrivent (trop tôt).

Il émane du récit une sorte de nostalgie du passé. De nombreuses choses qui ont été brisées et qui ne peuvent être réparées, des choses que l'on regrette et que l'on voudrait retrouver, des actes que l'on voudrait n'avoir pas commis, une vie que l'on aimait et qui nous a fui, des manques affectifs qui ne demandent qu'à être comblés, des deuils qui doivent être faits, parfois dans la douleur.

Un autre thème abordé, et non des moindres, est celui des renoncements nécessaires pour passer de l'enfance à l'âge adulte. Bien des épreuves attendent nos jeunes héros, des épreuves au cours desquelles ils devront identifier leurs fêlures, leurs manques, leurs peurs, puis les affronter pour mieux les terrasser et enfin les ranger au placard.

Car c'est bien de deuil dont il est question dans cet ouvrage. Le deuil dans toutes ses acceptations possibles. L'ambiance générale du récit nous mettait déjà la puce à l'oreille, le texte nous le confirme. Que ce soit le deuil d'un être cher, le deuil d'une relation, le deuil de son enfance et de ses facilités éphémères qui nous sont refusées une fois passé à l'âge adulte, le deuil d'une vie passée auquel on essaie de se raccrocher…

Dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne, il n'y a jamais rien de "bête". Tout a un sens, fut-il caché ou non, tout a une utilité, un message sous-jacent. Le Carnaval aux corbeaux, c'est bien plus qu'une simple histoire pour ado, une sorte de Chair de poule version "young adult". Il y a là une réelle profondeur humaine qui vous remue les tripes et vous touche en plein coeur.

En résumé…

Je suis désolée, chers lecteurs, si cette chronique fut longue. Une des plus longue écrite à ce jour, si je ne m'abuse (ou Mabuse, hu hu ^^). Désolée, aussi, de sombrer ici dans un pur style dithyrambique peut-être un peu trop poussé. Mais face à un tel roman, comment pouvais-je faire autrement?

Si j'avance en terrain connu dans cet univers sombre et atypique, il est un point qui à chaque fois me conquit. Le style d'écriture, bien entendu… Chaque mot, chaque phrase est un ravissement pour qui aime la belle littérature et le français manipulé avec brio. Selon l'auteur, "ce livre n'est qu'un entresort, qu'en magicien maladroit il aurait escamoté à la musique, nourriture de l'âme". Eh bien, pour une fois, je ne suis pas d'accord…

Ce livre est un ovni littéraire écrit par un fou extraterrestre qui aurait colonisé les profondeurs de la Terre, y observant nos travers et les transcrivant à sa manière, dans des récits teintés par les contes et les légendes que nous oublions peu à peu.

Mais là, je commence à me dire que, décidément, l'écriture tardive ne me vaut rien et fait dérailler mon pauvre cerveau déjà fragile. Vous voulez un authentique résumé, en vérité? Lisez ce roman, vous ne serez pas déçu. Donnez-moi des nouvelles de votre lecture, je serais ravie de partager l'expérience avec vous ^^

Ma note : 20/20, évidemment.

Les droits d’auteurs de ce roman sont reversés à l’Unicef…

Autres romans de l’auteur déjà chroniqués sur ce blog…

Punk’s not dead…

Le Sidh. T1, Âmes de verre…

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques ^^

Votre dévouée blogueuse,

Acherontia.

[Chronique] Le protectorat de l’ombrelle. Tome 2, Sans forme, de Gail Carriger

[Chronique] Le protectorat de l'ombrelle. Tome 2, Sans forme, de Gail Carriger

Synopsis…

Miss Alexia Tarabotti est devenue Lady Alexia Woolsey. Un jour qu'elle se réveille de sa sieste, s'attendant à trouver son époux gentiment endormi à ses côtés comme tout loup-garou qui se respecte, elle le découvre hurlant à s'en faire exploser les poumons. Puis il disparaît sans explication… laissant Alexia seule, aux prises avec un régiment de soldats non-humains, une pléthore de fantômes exorcisés, et une reine Victoria qui n'est point amusée du tout. Mais Alexia est toujours armée de sa fidèle ombrelle et des dernières tendances de la mode, sans oublier un arsenal de civilités cinglantes. Et même quand ses investigations pour retrouver son incontrôlable mari la conduisent en Écosse, le repère des gilets les plus laids du monde, elle est prête !

Les autres tomes de la série déjà chroniqués…

=> Tome 1, Sans âme

La loi d'attraction universelle…

C'est grâce à un collègue que j'ai découvert cette fabuleuse série de romans (oui, c'est souvent grâce à un(e) collègue… merci à elles/eux!). Ayant lu le premier tome l'année dernière, et ayant bien sûr adoré, j'ai eu envie de récidiver ce délicieux méfait cette année.

Votre thé, avec ou sans âme?

J'ai beaucoup apprécié la façon dont l'auteure a traité le sujet "vampires vs. Loups-garous". Sans vouloir faire dans l'originalité, Gail Carriger a su ajouter au sujet une petite touche novatrice et personnelle. Les vampires vivants dans des ruches dirigées par des reines, les loups-garous vivant en meutes civilisées, et à côté de cela, ceux que l'on nomme les "isolés", ne faisant partie de rien en particulier. Il y a ce BUR, sorte d'organisme officiel chargé de veiller au bon fonctionnement de toute cette société surnaturelle, et aussi ce Cabinet fantôme… Toute une petite société fort bien rodée, savamment imaginée par l'auteure et qui revisite le sujet d'une façon très agréable. Et, il faut bien l'avouer, voir la reine Victoria qui s'en mêle, c'était plutôt drôlissime.

Sans compter une nouvelle catégorie d'être tout droit sortis de l'imagination fertile de Madame Carriger, les paranaturels, ces hommes et ces femmes nés sans âmes qui ont le pouvoir de contrecarrer ceux des surnaturels. Catégorie intéressante, car le statut de sans âme et le pouvoir qui y est lié amène tout une série de quiproquos fort comiques qui rend l'histoire adorable et délicieuse à souhait.

Acherontia, chronique de "Sans âme"

Miss Alexia Tarabotti est une "sans âme", donc, une paranaturelle capable d'annihiler les pouvoirs des êtres surnaturels qui, eux, ont un surplus d'âme. Le système produit par Gail Carriger fonctionne un peu comme la fée électricité, deux + donnent un +, deux – donnent un -, en revanche un + et un – donnent un… moins que rien?

Hé bien oui, parce qu'il faut bien avouer qu'un loup-garou ou un vampire sans son surplus d'âme, cela tourne vite au comico-tragique…

Loup-garou, donc? Eh bien, l'ombrelle d'Alexia Maccon n'avait pas de pointe en argent pour rien. Elle lui en donna à nouveau un bon coup, s'assurant cette fois que le bout entrait en contact avec sa peau. Elle recouvra la parole en même temps.

"Comment osez-vous? Espèce d'abruti, vlan, impudent, vlan, arrogant, vlan, autoritaire et, vlan, sans le moindre talent d'observation. Vlan, vlan." D'ordinaire, Alexia n'utilisait ni ce type de langage, ni ce type de violence ni ce type de langage, mais les circonstances semblaient le justifier. C'était un loup-garou : si elle ne le touchait pas, annulant ses capacités surnaturelles, il était pour ainsi dire impossible à blesser. Aussi considéra-t-elle que quelques coups supplémentaires – pour la discipline – étaient justifiés.

Sans forme, de Gail Carriger

Dans ce second tome, la petite communauté des surnaturels s'agrandit. En plus de vampires charmeurs et de loups-garous velus, on découvre la classe des fantômes. C'était auparavant des êtres surnaturels qui, à leur décès, ont laissé leur surplus d'âme sur terre. Désincarnés, ils hantent les lieux proches de leur dépouille mortelle et ne survivent pas à la perte de leurs pouvoirs surnaturels. Alexia est donc d'un grand danger pour eux, mais comme elle a un bon fond malgré son absence d'âme, elle leur laisse la paix et va même jusqu'à fraterniser avec certains d'entre eux. Une de ses domestiques au château de Woolsey est d'ailleurs une timide fantôme répondant au nom d'Autrefois Merryway. Ah oui, car lorsqu'un surnaturel meurt et devient fantôme, il abandonne aussi son prénom, remplacé par "Autrefois". Logique, non?

Ma foi, j'ai beaucoup apprécié ce nouveau concept proposé par Gail Carriger, et qui vient mettre un peu de piment dans le camp des surnaturels. Les fantômes ne sont pas ce qui se fait de plus original, mais j'ai aimé la façon dont le sujet est traité, avec légèreté et subtilité (tout le propre des fantômes, me direz-vous…).

Décalage anglais…

Un des grands points forts de cette série, c'est tout de même l'écriture de Madame Carriger, qui mêle les belles tournures stylistiques et autres délicatesses de langage à l'humour "So British" totalement loufoque et décalé que j'affectionne tant. J'aime particulièrement cette façon qu'elle a de rendre drôlissime tous les petits gestes du quotidien et les objets qui les accompagnent, ainsi que dans cette scène où elle décrit les verribles d'Alexia et leur emploi…

Alexia sortit ses verribles favorites de sa serviette et les chaussa. Leur nom correct était "lentilles monoculaires à agrandissement croisé avec modificateur de spectre", mais tout le monde les appelait des "verribles" à présent, même le professeur Lyall. Celles d'Alexia étaient en or, incrustées d'onyx sur le côté qui n'était pas pourvu de verres multiples et d'une suspension liquide. Les nombreux petits boutons et les molettes étaient également en onyx, mais ces détails ne les empêchaient pas d'avoir l'air ridicule. Toutes les verribles avaient l'air ridicule : la progéniture malheureuse de l'union illicite entre des jumelles de marine et un face-à-main.
L’œil droit d'Alexia fut agrandi d'horrible manière et hors de toute proportion tandis qu'elle manipulait une molette tout en visant le visage du potentat.

Plus bas dans cette chronique, j'ai retranscrit une scène, dite "scène de la nuisette", où Alexia décrit le "contrat" passé avec sa chemise de nuit pour qu'elle n'aille pas plus loin que le seuil du lit et échoue à tous les coups sur le sol. J'aime cette manière de presque humaniser les objets les plus familiers, leur conférant une seconde vie farfelue qui nous prête à sourire. On pourrait presque écrire un volume supplémentaire à la série du Protectorat de l'ombrelle, et qui serait intitulé "La vie secrète des objets du quotidien de Miss Tarabotti".

Autre touche d'humour qui fait irrémédiablement naître un sourire sur mes lèvres, ce sont les titres de chapitres. Jugez donc par vous-même…

  • Où des objets disparaissent, des tentes irritent Alexia et Ivy a quelque chose à annoncer.
  • Emplettes de chapeaux et autres problèmes.
  • Un fléau humanisant.
  • Où des meringues sont annihilées.
  • Pieuvres problématiques et ascension de dirigeable…

Oh dear!…

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Alexia est en avance sur son temps. Très curieuse de nature, notre petite miss a déjà maintes fois eu l'occasion de fureter dans la bibliothèque de son père, où elle a déniché des ouvrages pour le moins illicites sur le bon emploi du corps humains et de ses portions les moins visibles. Loin de pervertir notre héroïne, cela lui permet d'acquérir un esprit aventureux en la matière, tout en conservant ses valeurs de femme fidèle. Deux qualités dont son mari, le comte de Woolsey, profite allégrement, étant lui-même fin connaisseur en matière de sport de chambre. Un couple bien assorti, somme toute…

Quant à Alexia, elle aime beaucoup son mari et tient son physique en haute estime. Une opinion qu'elle aime à partager dans ses descriptions, ce qui ne sera pas pour déplaire aux demoiselles, car le comte de Woolsey est assez bien bâti…

En émettant le lourd soupir des grandes victimes, Alexia Maccon roula hors de son lit et ramassa sa chemise de nuit là où elle gisait en une flaque de froufrous et de dentelle, sur le sol de pierre. C'était l'un des cadeaux de mariage que son mari lui avait offerts. Ou plutôt, qu'il s'était offert à lui-même, vu qu'elle était en soie française d'une grande douceur et qu'elle manquait terriblement de plis. Un vêtement scandaleusement en avance sur la mode et d'une audace très française. Alexia l'aimait bien. Conall aimait bien la lui ôter. Voilà comment elle s'était retrouvée sur le sol. Ils avaient négocié une relation temporaire avec la chemise de nuit : la plupart du temps, elle ne pouvait la porter que hors du lit. Son mari était capable de se montrer très persuasif quand il y travaillait, avec sa cervelle et d'autres parties de son anatomie. Lady Maccon avait décidé qu'elle devrait s'habituer à dormir dans le plus simple appareil.

Sans forme, de Gail Carriger

Mécaniques steampunk…

Bien qu'elles ne soient pas déplaisantes, d'autres mécaniques que celles de Lord Maccon sont présentes dans l'histoire… Dans la plus pure tradition steampunk, on retrouve dans le récit de nombreux exemples de mécaniques qui n'ont de victorien que le bois et le cuivre. Le reste relève de la science-fiction uchronique, avec leurs composants aux noms délicieusement étranges et leur fonctionnement à l'éther. Je vous parlais des verribles au début de cette chronique, mais il ne faut pas oublier le dirigeable dans lequel nos héros voyagent, ou encore l'éthérographe, dont voici une petite description…

Mme Lefoux lissa le rouleau de métal d'Alexia et l'inséra dans la fente spéciale. Alexia plaça la valve de lord Akeldama dans le berceau du résonateur. Après avoir vérifié l'heure, Mme Lefoux tira sur un levier se terminant par un bouton et activa le convecteur éthérique et la solution chimique. Les lettres gravées émirent une lueur phosphorescente. Les deux petits moteurs hydrodynamiques commencèrent à tourner, générant des impulsions éthéroélectriques opposées, et les deux aiguilles coururent sur la plaque. Elles crachaient de vives étincelles chaque fois qu'elles étaient exposées l'une à l'autre à travers les lettres : la transmission commença. Anxieuse, Alexia se demandait si la pluie pouvait causer du retard, mais elle avait confiance en la plus grande sensibilité de la technologie améliorée de lord Akeldama pour passer outre les interférences climatiques.

Sans forme, de Gail Carriger

Lefoux du roi…

Dans ce second opus, il est un personnage secondaire qui prend au fil de l'histoire une importance particulière. Il s'agit de Madame Lefoux, l'inventrice française à la pointe de la mode… masculine! Madame Lefoux aussi est en avance sur son temps, et c'est tant mieux, car j'ai beaucoup aimé son personnage, un peu garçon manqué, mécanicienne à ses heures, aventurière à d'autres, et pourtant terriblement féminine. Un vrai ying-yang version humaine! Et je trouve le résultat très réussi, très équilibré.

Noooooooooooon!!!…

Et pourtant, Darth Vador ne vient pas de m'annoncer qu'il est mon père… Nooooooooooon!!! c'est le cri que j'ai poussé à la toute fin du roman. La finale ne m'agrée pas du tout… Et j'ai hâte de lire le troisième opus pour connaître la suite. Mais non, je ne vous dirai pas pourquoi 😉 Il faudra que vous vous contentiez du fait que la fin est haletante et terriblement décevante à la fois. Bien écrit, bien pensé, mais… je reste sur les dents!

En résumé…

L'embêtant, avec les séries, c'est qu'après avoir aimé le premier tome, on redoute un peu les suivants et on craint d'être déçu. Ce ne fut pas le cas ici, du moins pas pour moi. Cette seconde mouture est aussi bonne que la première. De nouveaux éléments sont introduits pour notre plus grand plaisir, les personnages évoluent et on en apprend plus sur eux, on s'y attache aussi davantage, le style d'écriture de Gail Carriger est toujours aussi doux et épicé, un mélange doux amer comme les anglais l'aiment… L'univers steampunk déployé par l'auteur est des plus agréable et assez abouti, l'histoire est plaisante et les rebondissements sont rondement menés, et la finale nous laisse tellement sur notre faim que l'on voudrait pouvoir entamer le troisième tome dans la foulée.

Bref, un second opus qui a tout pour me plaire!

Ma note : 17/20, j'ai passé un moment de lecture très agréable!

[Chronique] Le protectorat de l'ombrelle. Tome 2, Sans forme, de Gail Carriger

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

où vous découvrirez l'inspecteur Ragon et sa pantagruélique boulimie littéraire, où vous serez invités à entrer dans son univers de cuivre et de sang, dans un Paris du 19e siècle mi-historique mi-steampunk, où les meurtres seront glauques et machiavéliques à souhait, où les énigmes feront tourner vos méninges jusqu'à la surchauffe, où un ingénieux tueur en série mettra l'intelligence de Ragon à rude épreuve, et la nôtre par la même occasion, où un grand puzzle littéraire déploie des pièces qui n'attendent qu'une main avisée pour se voir remises à la bonne place, où, au final, on prend beaucoup de plaisir à jouer au Sherlock Holmes des mots et où on tombe béat d'admiration devant la complexité et le caractère multiformes du récit…

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Synopsis…

Quand Dmitry Alexeïevitch, traducteur désargenté, insiste auprès de son agence pour obtenir un nouveau contrat, il ne se doute pas que sa vie en sera bouleversée. Le traducteur en charge du premier chapitre ne donnant plus de nouvelles, c'est un étrange texte qui lui échoit : le récit d'une expédition dans les forêts inexplorées du Yucatán au XVIe siècle, armée par le prêtre franciscain Diego de Landa. Et les chapitres lui en sont remis au compte-gouttes par un mystérieux commanditaire. Aussi, quand l'employé de l'agence est sauvagement assassiné et que les périls relatés dans le document s'immiscent dans son quotidien, Dmitry Alexeïevitch prend peur. Dans les ombres du passé, les dieux et les démons mayas se sont-ils acharnés à protéger un savoir interdit ? A moins, bien entendu, que le manuscrit espagnol ne lui ait fait perdre la raison. Alors que le monde autour de lui est ravagé par des ouragans, des séismes et des tsunamis, le temps est compté pour découvrir la vérité.

Bienvenue dans l'univers de Sumerki!

Un univers où vous ferez la connaissance de Dmitry Alexeïevitch, de sa prose typiquement russe et de son légendaire rituel du thé, où vous verrez comment il prépare des salades de pommes de terre trop cuites et où vous découvrirez comment, par l'incroyable entremise des hasards de la vie, il tomba sur un ancien texte espagnol traitant de la conquête des terres du Yucatán… Où d'anciennes légendes mayas ressurgissent de la terre meuble et odorante du passé pour effrayer notre ami traducteur et le pousser aux limites de la folie… Où des golems se postent devant vos portes, et des hommes-jaguars sont à l'affut de vos moindres faits et gestes, où des bâtiments apparaissent comme par magie pour mieux disparaître… Où, enfin, la terre tremble comme elle n'a jamais tremblé, laissant à ses enfants un champs de ruines pour seul héritage…

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

La loi d'attraction universelle…

Vous étonnerais-je si, à la question "Pourquoi as-tu choisi ce livre plutôt qu'un autre", je vous répondais très simplement : la couverture?

J'ai d'emblée aimé, je le confesse, ce bâtiment aux formes tarabiscotées, avec ses clochers enflés et ses coloris orangés, un kremlin littéraire entouré d'un mystérieux halo de symboles mayas. Le résumé de la quatrième de couverture, non content de me confirmer cet étrange mélange de culture russe et maya, m'a poussé à continuer ma route vers la caisse de la librairie, ma nouvelle trouvaille fièrement glissée sous mon bras.

Sumerki en portrait chinois…

Si Sumerki était une musique…

Que de souvenirs pour moi, ce morceau d'Enigma! Et je trouve qu'il convient assez bien à l'ambiance du roman…

Si Sumerki était un tableau…

"The last day of Pompeii", de Karl Briullov…

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Si Sumerki était un plat…

Une portion de pommes de terre cuites aux oignons (et encore, trop cuites…), accompagnée d'une tasse de thé russe.

Si vous avez aimé…

la saga "Les sentinelles" de Sergueï Loukianenko, vous aimerez probablement aussi Sumerki.

La plume de l'oiseau de feu (1)

(1) L'oiseau de feu est un oiseau légendaire issu du folklore slave et qui apparaît dans de nombreux contes. Popularisé par le ballet éponyme de Stravinsky, cet oiseau paré de plumes rougeoyantes comme les braises peut être une bénédiction comme une malédiction pour celui qui le capture…

Je ne trouvai le sommeil ni ce matin-là ni l'après-midi qui suivit malgré mes efforts soutenus pour rester allongé dans le lit les yeux fermés. J'ignore toujours si cela venait de mon organisme qui avait irrémédiablement fini par ne plus reconnaître les heures imparties au sommeil, ou des pensées fébriles qui fusaient sous mon crâne comme un petit animal pris au piège dans une roue sans pouvoir en trouver la sortie, toujours est-il qu'il m'était impossible de sombrer dans une douce torpeur.

Néanmoins, je ne me décidai à sortir de chez moi pour me rendre à l'agence que bien après le déjeuner. En pêcheur avisé, je craignais d'effrayer le poisson tant convoité par une agitation superflue. Plutôt qu'importuner le freluquet arrogant derrière son ordinateur, mieux valait patienter quelques heures de plus. Et même si chaque minute d'attente me coûtait, même si je devais en permanence distraire mon esprit du désir irrépressible de me lever pour me rendre enfin dans cette maudite agence, je savais qu'en contrepartie chacun de ces segments de soixante secondes augmentait la probabilité qu'un porte-documents en cuir renfermant une nouvelle commande m'y attendit. Ce fut vers quatre heures que je partis relever mes filets pour voir quelles étaient mes prises, même si initialement je ne comptais me rendre à l'agence qu'à l'heure de fermeture.

Le mercure avait plongé au cours des derniers jours et les pluies se faisaient plus rares. Pourtant, c'était un de ces soirs nuageux où les gouttes lourdes tombant d'un ciel de plomb promettaient des trombes d'eau à venir. Comme par hasard, je ne m'étais pas muni de mon parapluie.

À une cinquantaine de pas de l'agence, j'eus soudain un mauvais pressentiment. Une douleur vive me vrilla la tempe et l'idée que je ne recevrais aucun chapitre ce jour-là s'imposa d'elle-même. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour que toute l'aventure se fût ainsi résumée!

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Une des grandes forces de ce roman est évidemment le style d'écriture développé par l'auteur. Sur ce point, je me dois tout d'abord de féliciter le traducteur, Denis E. Savine, qui nous livre ici une superbe version française du texte russe de Dmitry Glukhovsky, toute en finesse et en subtiles nuances. J'admire particulièrement le travail effectué pour rendre le caractère typiquement russe de la plume de l'auteur. Je ne sais comment Savine est parvenu a un tel degré de perfection dans la traduction, mais en tout cas je suis agréablement surprise.

Parlant de ce caractère typiquement russe de l'écriture de Glukhovsky, je ne fais bien sûr pas allusion aux nombreuses fois où la culture russe intervient d'une façon ou d'une autre dans le récit. Cette histoire ce fut-elle passée à New York dans les années 30 que j'aurais malgré tout deviné qu'il s'agissait d'un roman russe, et ce sans même connaître la nationalité de l'auteur. Il y a un petit "je-ne-sais-quoi" dans l'écriture qui évoque le froid soviétique, le bleu de Prusse, le thé fumant dans le Samovar, les Matriochkas et les clochers à bulbe de Moscou. Et ça tombe bien, car je suis très férue de culture russe! D'ailleurs, il fut un temps où…

Les belles histoires de Mamy Acherontia… Chapitre 3, Les Acherontia se cachent pour apprendre le russe…

Il fut un temps où j'ai abordé la culture russe de la plus étrange façon qui soit, et pour des raisons plus étranges encore… J'avais seize ans, à l'époque, et comme beaucoup d'ados de cet âge, je n'avais pas toujours toute ma tête. La bêtise de cet âge ingrat m'a valu de m'enticher d'un joueur de tennis russe avec lequel, soit dit en passant, je n'avais pas l'ombre d'une chance. Moi aussi, aidée par mon manque de maturité, je me suis laissée prendre au piège des stars, de leur séduction et de leur univers doré. Bien sûr, en véritable passionnée, lorsque j'aime quelque chose, je ne fais jamais les choses à moitié. Je me suis donc mise en tête de lui écrire une lettre. Mais comme je voulais me démarquer des autres fans, je voulais qu'elle soit écrite en russe. Quoi de plus logique…

Me voici donc revenue de mes pérégrinations à la librairie du coin avec les bras chargés d'un dictionnaire français-russe et d'une méthode d'apprentissage digne de ce titre. Bien entendu, en bonne adolescente, j'aimais garder mes petits secrets sentimentaux soigneusement à l'abri entre les quatre murs de ma chambre. C'est donc en cachette que j'ai appris mes premiers rudiments de russe. J'étais alors à l'enseignement à distance, donc chez moi toute la journée (à moins que je ne sois en vadrouille dans la nature, foulant la campagne en costume de Lara Croft, Metallica à fond dans les oreilles, ce qui arrivait plus souvent que je ne devrais l'avouer). J'avais tout le temps de bouquiner mon livret de russe entre deux "heures" de français ou d'histoire. Mon but était de terminer l'étude de ce fameux livret pour Noël, car à la dernière page figurait un poème de Boris Pasternak que je voulais déclamer devant les yeux ébahis de ma famille, leur permettant ainsi de découvrir ce que je faisais de mes journées cloîtrée dans ma chambre. Un poème que voici, d'ailleurs :

Снег идёт, сег идёт,
Словно падают не хлопья,
А в заплатанном салопе
Сходит наземь небосвод.

Словно с видом чудака,
С верхней лестничной площадки,
Крадучись, играя в прятки,
Сходит небо с чердака…

Снег идёт, густой-густой,
В ногу с ним, стопами теми,
В том же темпе, с ленью той
Или с той же быстротой,

Может быть, проходит время? …

Ce qui, en français, donne un texte très de saison pour les fêtes :

Il neige, il neige ;
On dirait que ce ne sont pas des flocons qui tombent
Mais que, dans un manteau de bonne femme rapiécé,
C'est la voûte céleste qui descend sur terre.

On dirait qu'avec un air d'original,
Venant du palier supérieur,
Furtivement, en jouant à cache-cache,
C'est le ciel qui descend du grenier.

La neige tombe dense, dense ;
Et marchant au pas avec elle, avec les mêmes pas,
Dans une même cadence, avec la même paresse,
Ou la même rapidité,

Peut-être est-ce le temps qui passe?

Me voici donc très curieusement passée à l'heure russe le temps d'une année. Lorsque je revenais de mes examens au Jury Central de Bruxelles, je me préparais du thé russe aux agrumes dans un petit poêlon puis me le servais dans une théière que je prenais pour un samovar, j'utilisais plus de bleu de Prusse dans mes enluminures que ce qu'il est d'usage pour cet art, j'écrivais mon nom en russe, je faisais ma signature en russe, j'avais même adapté mon écriture cursive pour que certains caractères passent pour du cyrillique (ce qui me valut de très mauvais point à mon examen écrit d'anglais). Je suis une éternelle passionnée, mais parfois ma passion me pousse à faire des choses vraiment étranges, j'en conviens. 

Quant à la raison qui m'a poussée à étudier le russe, eh bien… J'ai effectivement écrit cette fameuse lettre à mon joueur de tennis, dans la langue de Tolstoï comme je l'avais prévu. J'ai reçu une réponse quelques temps plus tard… en anglais… J'étais tout de même heureuse, car j'avais eu droit à une belle photo dédicacée. Et de me sermonner copieusement pour mon manque de lucidité quant à mes attentes de grand cœur d'ado en mal de rêve… Peu de temps après, je suis passée au chanteur de Rammstein. Oui, bon… je vous avais bien dit que j'avais des goûts douteux en matière de garçons! Puis les mauvaises habitudes ont la vie dur, et ce n'est pas en deux ans que l'on prend du plomb dans la cervelle…

[Chronique Fantastique] Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Plus sérieusement…

Il est plusieurs points qui m'ont sauté aux yeux et qui rendent ce récit délectable au possible pour tout amateur de bonne littérature. Outre de belles phrases finement travaillées ainsi qu'un vocabulaire outrageusement recherché, l'auteur use et abuse de métaphores aussi douces aux yeux d'un lecteur avisé que la reproduction du dernier couple de tigres blancs pour fervent un défenseur de la nature.

L'écho de mon pouls battait en rythme dans mes oreilles, évoquant dans mon imagination des compagnies de soldats défilant au pas devant la tribune du haut de laquelle j'assistais à cette parade en mon honneur. Mais il suffit que je plisse les yeux, cherchant à distinguer cette armée fantomatique, pour que le tourbillon du rêve me happât de nouveau.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

La plume de Dmitry Glukhovsky est particulièrement élaborée, arborant parfois un style ampoulé et plein d'emphase, sans toutefois paraître pompeux. L'auteur possède l'art de donner à des scènes anodines une ampleur dramatique sans pareil. On sent bien, au travers de cette écriture, que le personnage principal se prend la tête, jusqu'à monter tout un univers de rêves et de fantasmes à partir de cet ancien texte qu'il est censé traduire.

Je restai assis pendant quelques secondes, paralysé par cet événement inexplicable et soudain, tendant l'oreille dans le silence le plus profond qui avait suivi le coup de tonnerre, et j'essayai de me persuader que nul n'avait frappé ou, au moins, qu'on avait frappé à la porte de mes voisins.

Trois nouveaux coups nets, précis et distincts portés sur ma porte – la mienne et nulle autre! – me sortirent de ma prostration. Je cachai les feuillets du journal sous un tas de feuilles dactylographiées et m'obligeai à me lever et à faire un premier pas chancelant. Le chemin vers la porte d'entrée fut une épreuve : saturée d'angoisse, l'atmosphère de mon appartement avait pris la consistance de l'eau, m'empêchant d'avancer et parfois me repoussant.

Arrivé enfin à la hauteur de la porte, avant de regarder par l’œilleton, je collai l'oreille contre le battant et me figeai. J'entendais parfaitement le bourdonnement affairé du compteur électrique au-dessus de ma tête, les gouttes qui tombaient du robinet dans la casserole que j'avais mise à tremper dans l'évier de la cuisine, les aboiements et les hurlements de chiens quelque part au loin… Mais le plus parfait silence régnait derrière la porte : personne ne parlait, ne dansait d'un pied sur l'autre, ne toussotait pour s'éclaircir la voix, prêt à expliquer à l'occupant des lieux la raison de cette visite à une heure indue. Je fermai les yeux et cessai de respirer dans l'espoir d'entendre le souffle d'un autre…

… et reculai aussitôt d'un bond, assourdi. On eût dit que mon mystérieux visiteur avait frappé trois nouveaux coups à l'endroit précis où je venais de placer l'oreille.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

L'amour du détail…

Le moins que l'on puisse dire du personnage central de cette histoire, Dmitry Alexeïevitch, c'est qu'il n'est guère social. Isolé dans un petit appartement de Moscou, sans famille apparente, il travaille à domicile sur des traductions fournies par une agence pour le moins impersonnelle. Il a peu d'amis, quelques vieilles connaissances de l'Université qu'il ne voit qu'au Nouvel an, l'un ou l'autre voisin plus ou moins loquace, encore qu'on ne les voit pratiquement pas apparaître dans le récit. Ah si, j'oubliais! Il a un chien, qu'il voit… en rêve. La bête est morte bien des années plus tôt et continue de hanter le sommeil de son maître.

De son propre aveu, Dmitry Alexeïevitch trouve son existence plutôt minable, sans pourtant chercher à la rendre meilleure. C'est le destin qui va l'y pousser en mettant sur sa route les fameuses chroniques dont je vous parlerai ci-plus bas. Notre traducteur n'a que peu d'attaches dans son quotidien, aussi s'éprend-il très vite de la lecture de ce texte ancien, qui devient rapidement un pilier à ses yeux. Plus encore, une nécessité, une drogue… Une promesse d'événements extraordinaires à venir qui, avec un peu de chance, pourront transcender sa vie et lui donner enfin du sens.

Mais s'il est une chose à laquelle Dmitry Alexeïevitch est attaché, ce sont les petits détails de son quotidien. C'est que le monsieur est, au final, assez zen, trouvant le quasi bonheur dans les petites plaisirs qu'il peut s'offrir. Son rituel du thé, par exemple, est caractéristique de cette philosophie qui l'anime. Étant moi-même amatrice de thé, c'est un point que je ne peux m'empêcher de souligner.

Le thé nocturne est pour moi un véritable rituel qui me permet, en plus de tout le reste, d'oublier pendant une vingtaine de minutes les arcanes du fonctionnement des laves-linges et les pénalités encourues en cas de rupture d'approvisionnement en pilons de poulet.

Je fais chauffer l'eau sur la gazinière. Ma bouilloire est à l'image de l'appartement : vieille et terriblement cosy. Elle est en métal émaillé rouge à pois blancs, avec un large bec verseur qu'il faut coiffer d'un sifflet en inox avant de la poser sur le feu. Pour l'en retirer et soulever le couvercle, il faut s'armer d'une manicle matelassée particulière, rouge elle aussi. Avec une petite cuillère en argent au manche en forme de spirale, je puise les feuilles de thé dans un sachet en papier pour les déposer dans une petite théière en porcelaine faite main, rapportée de Tachkent il y a des lustres par je ne sais qui.

Verser deux cuillerées de feuilles hachées dans une théière lavée et méticuleusement essuyée à la main, recouvrir d'eau bouillante, reposer le couvercle et attendre patiemment les interminables cinq minutes.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

L'enclave maya…

Pour vous mettre en appétit, vous prendrez bien un petit morceau de ce chaotique gâteau nommé Veil of Maya…

Si le style d'écriture de Dmitry Glukhovsky constitue la colonne vertébrale de ce corps romanesque, c'est l'originalité qui en fait le tissu. Dans ce récit fantastique, l'élément "merveilleux" qui vient perturber l'univers du principal protagoniste est un très ancien texte espagnol, constitué de plusieurs feuillets qu'une agence de traduction remet au compte-goutte à notre héros. Il s'agit en fait d'une chronique écrite par un conquistador du Yucatán, parti à la recherche de livres mayas pour le compte d'un certain Diego De Landa. Le texte du roman est ponctué par les extraits de cette chronique que notre personnage central est occupé à traduire.

D'emblée, je me suis sentie totalement envoûtée par ce texte espagnol. La façon dont il est rédigé est sensiblement différent du reste du roman, aussi sent-on bien le passage entre la narration, faite par le héros et le texte espagnol, écrit par le conquistador. Le fait que chaque paragraphe commence par une phrase introduite par un "que" contribue à cette étrangeté qui enveloppe cette ancienne chronique. À l'instar de Dmitry Alexeïevitch, le traducteur, je me laissais happer par l'aura mystérieuse du texte, et ne parvenais pas à en décrocher, attendant la suite avec impatience. Je pense que la façon dont le texte est découpé participe énormément au suspens ressenti à la lecture. L'auteur joue littéralement avec nos nerfs, pour notre plus grand plaisir.

Que nous pénétrâmes en des lieux sinistres, où le terrain était instable et traître et l'air vicié et stagnant. Et que notre progression était très lente désormais et nos guides choisissaient longuement la route avant de nous l'indiquer. Et que j'avais adjoint à chacun un arbalétrier, craignant la trahison et la fuite de l'un ou de l'autre, voire des deux en même temps.

Que bientôt le sol devint un marécage où vivaient des monstres inconnus et dangereux et d'où s'échappaient des relents putrides qui nous faisaient tourner la tête et provoquaient des faiblesses. Que nos deux guides restaient sur le qui-vive et s'effrayaient pour des raisons inintelligibles et que, même quand tout autour de nous était paisible, ils nous obligeaient parfois à lever le camp et chercher un nouvel emplacement sans aucune explication.

Que les féroces Indiens qui nous avaient attaqués quelques jours auparavant et contre qui nous avions perdu neuf des nôtres ne nous importunèrent plus. Et que, quand j'en parlai, satisfait, à Juan Nachi Cocom, celui-ci eut l'air attristé et me mit en garde contre une fausse joie. Les canuls, me dit-il, étaient célèbres pour ne jamais craindre leurs ennemis et, s'ils avaient renoncé à nous poursuivre dans les marais, ce n'était pas par peur de nous, mais de quelque chose d'autre qui se terrait en ces lieux.

Qu'en un endroit le sentier qui nous suivions se fit si étroit qu'il était impossible d'y marcher de front et nous progressions donc les uns derrière les autres. Et que de part et d'autre ce sentier était bordé de (fondrières?) obscures d'une profondeur insondable. Et que l'un des soldats, Isidro Murga, perdit son équilibre, chut et, comme il allait se noyer, appela à l'aide. Qu'un autre soldat, nommé Luis Alberto Rivas, s'arrêta pour l'aider à remonter sur la sente. Et que tous deux périrent dans ce palud. Les témoins oculaires prétendirent par la suite que quelque chose avait entraîné vers le fond par les pieds l'homme qui était tombé alors qu'il allait réussir à se hisser sur la terre ferme. Et que celui-ci ne desserra pas la main et emporta son sauveteur à sa suite et que tous deux disparurent à jamais. Et que les guides ordonnèrent que nous quittions en hâte cet effroyable endroit, nous évitant ainsi d'autres pertes.

Sumerki, extrait de l'ancien texte espagnol

Le roman est organisé de façon à ce que chaque chapitre corresponde à la partie des feuillets sur laquelle notre traducteur travaille. Ce procédé permet de mettre en valeur la corrélation qui s'établit entre les événements dans le Yucatán, relatés dans la chronique espagnole, et des faits inquiétants qui viennent progressivement ponctuer la vie de Dmitry Alexeïevitch. Ainsi confond-il peu à peu la réalité de son quotidien avec les faits décrits dans sa traduction, sombrant de plus en plus dans ce qu'on pourrait voir comme une folie.

Sur ce point, j'ai trouvé le roman admirablement bien écrit. Au fil de l'histoire, des touches de magie maya apparaissent tout en subtilité dans la vie du traducteur. On assiste à la superposition progressive de deux univers qui n'ont en apparence rien de semblable. Plus les deux mondes se chevauchent, plus notre traducteur semble perdre pied avec sa réalité, et plus le récit devient captivant.

D'ordinaire, je meublais l'attente en feuilletant les journaux achetés dans la journée, mais cette fois tout fut différent. Ayant ouvert par habitude le journal, désormais de la veille, Izvestia, je posai mécaniquement les yeux sur un article au hasard, mais la typographie minuscule en usage dans la presse ne retenait pas mon regard ; il glissait et se perdait entre les lignes. Impossible de m'absorber dans la lecture. Le sens de l'entrefilet m'était masqué par l'entrelacement fantomatique des branches et des lianes de la sylve que traversait la troupe de Vasco de Aguilar, Jéronimo Nuñez de Balboa et du narrateur sans nom qui couchait leur périple sur papier. Quelques minutes plus tard, je me surpris à fixer, comme hypnotisé, l'espace séparant le titre et le cliché d'un article à propos d'un effroyable tsunami en Asie du Sud-Est. Je balayai le texte d'un regard dénué de curiosité et repliai le journal.

Sumerki, de Dmitry Glukhovsky

Lenteurs et lourdeurs…

Si j'ai été totalement captivée par la première partie du roman, j'ai malgré tout trouvé de nombreuses lourdeurs et/ou lenteurs. J'ai parlé ci-plus haut du parallèle entre ce qui se passe dans les chroniques espagnoles et les événements qui surviennent dans la vie du traducteur et qui s'avèrent étrangement similaires. C'est particulièrement dans les passages où le héros s'aperçoit de ces similitudes que j'ai déniché ces lourdeurs. Car pendant pratiquement tout un chapitre, l'auteur nous fait part des conclusions de son personnage tire de ces similitudes, conclusions auxquelles n'importe quel lecteur un tant soit peu intelligent est déjà parvenu. J'ai par moment eu la franche impression d'être prise pour une simple d'esprit. Je dois dire que c'est assez désagréable…

Outre cet état de fait, certains paragraphes auraient mérité un peu moins d'emphase, pourtant si appréciée par instants, afin de préserver la clarté du texte.

Vers une théorie de la fin du monde…

Les mayas, ça vous dit bien quelque chose, non? Vous vous souvenez, j'en suis sûre, de ce fameux calendrier maya, celui qui contenait des prophéties concernant la fin du monde… Eh bien, oui, c'est de cela qu'il est finalement question dans ce livre. Mais… pas nécessairement de la façon à laquelle on pourrait s'attendre. Je ne divulguerai évidemment rien des théories de l'auteur, et ce afin de laisser la surprise à celles et ceux qui auraient dans l'idée de lire ce roman (ce que je ne peux que conseiller).

Ici, encore, l'originalité est au rendez-vous, même si j'ai trouvé le dernier chapitre un peu trop convenu – en fait, je m'attendais à une finale plus spectaculaire, peut-être même plus ésotérique et énigmatique. La chute du roman m'a laissée sur ma faim, et à l'heure actuelle, je ne parviens pas encore à déterminer si c'est une bonne chose ou non. En fait, je n'arrive pas à savoir si j'ai aimé ou non cette chute… Et m'est avis que je ne le saurai jamais vraiment!

En résumé…

Malgré ce dernier tiers du roman en demi-teinte, j'affirme haut et fort que ce roman, et par la même occasion cet auteur, furent une belle découverte. Le roman dans son entièreté fleure bon la maîtrise parfaite de l'art d'écrire, à tel point que l'on croirait voir des flocons de neige moscovites s'échapper des pages, ou des symboles mayas courir entre les lignes et se fondre dans la reliure. Le personnage, malgré son apparente médiocrité, se révèle attachant et bien plus profond qu'il n'y paraît. Le suspens est savamment entretenu tout au long du récit, et les nombreux extraits de la chronique espagnole, sans lesquelles on pourrait se sentir étouffé par la solitude et l'état de repli sur lui-même du personnage central, viennent alléger l'histoire, lui apportant à chaque fois un souffle nouveau.

Mais il faut avouer que ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, dans le sens où il reste assez ardu à lire. Pour les amateurs de textes très littéraires, pour les habitués des classiques aux phrases alambiquées et au vocabulaire soutenu, ce roman est un véritable bijou dans un écrin de papier. Je le déconseille en revanche à toutes celles et tous ceux qui cherchent une lecture aisée et délassante, sans prise de tête. J'ai lu pas mal de critiques sur les réseaux littéraires où l'on reprochait à ce roman le fait que ses quelques 381 pages sont au final longues à lire. Je n'ai personnellement pas trouvé ce roman trop lent ou trop difficile à lire, mis à part deux-trois petites lenteurs sans conséquences, mais chaque avis reste bien sûr personnel, et je peux très bien comprendre qu'un lecteur habitué à des romans moins compliqués du point de vue de l'écriture se trouve dérouté.

Le seul point qui m'ait réellement déçue réside dans le dernier tiers. Cela tient dans la façon dont l'auteur nous prend gentiment pour des imbéciles en nous expliquant quelque chose que nous sommes censé avoir capté par nous même. Cela tient aussi à cette finale un peu abrupte et capillotractée – ou peut-être pas assez aboutie, je ne sais pas vraiment mettre le doigt sur ce qui cloche, au final…

Ma note : 15/20. C'est bien dommage, car le style d'écriture m'a littéralement ravie, et l'intrigue était franchement bien ficelée, les éléments de suspens savamment distillés au compte-goutte… Mais cette finale me pose décidément quelques problèmes.

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

Où nous suivrons avec intérêt les (més)aventures de Miss Nora Dearly, où nous parlerons de son enlèvement par et de ses relations avec un groupe de zombies armés qui se révèlent être au final plutôt gentils, où l'on se trouvera déçus par le fait qu'ils remplacent leurs légendaires repas de chair humaine par du tofu mijoté avec amour, où ceux qui perdent la tête peuvent encore rester en contact avec leur organe pensant, où les bonnes manières deviennent à la longue irritantes et où il est de bon ton de se rebeller contre l'autorité, où enfin les femmes ne servent pas que de plantes en pot mais sont surtout douées d'intelligence et de caractère plus que bienvenu.

[Chronique] Punk’s not dead, d’Anthelme Hauchecorne

(function(i,s,o,g,r,a,m){i[‘GoogleAnalyticsObject’]=r;i[r]=i[r]||function(){ (i[r].q=i[r].q||[]).push(arguments)},i[r].l=1*new Date();a=s.createElement(o), m=s.getElementsByTagName(o)[0];a.async=1;a.src=g;m.parentNode.insertBefore(a,m) })(window,document,’script’,’//www.google-analytics.com/analytics.js’,’ga’); ga(‘create’, ‘UA-59476001-3’, ‘auto’); ga(‘send’, ‘pageview’);
[Chronique] Punk's not dead, d'Anthelme Hauchecorne

À quoi l’Apocalypse ressemblerait-elle, contée par un punk zombi ? Qu’adviendrait-il si le QI des Français se trouvait d’un coup démultiplié ? Un grand sursaut ? Une nouvelle Révolution, l’an 1789 version 2.0 ?
Est-il bien sage pour un succube de s’amouracher d’un simple mortel ?
Les gentlemen du futur pourront-ils régler leurs querelles au disrupteur à vapeur, sans manquer aux règles de l’étiquette ?
Et si La Mort s’accordait un repos mérité ?
Treize nouvelles. Autant de sujets graves, traités entre ces pages avec sérieux.
Ne laissez pas vos neurones s’étioler, offrez une cure de jouvence à vos zygomatiques. Cessez de résister, accordez-vous une douce violence…
De toute évidence, ce recueil a été écrit pour vous.

Logo Livraddict

La loi de l'attraction universelle…

Quand j'ai recommencé la lecture, de façon sérieuse cette fois, il y a deux semaines, une question m'est subitement venue à l'esprit. Mais pourquoi… POURQUOI diable ai-je attendu si longtemps pour terminer cette lecture ô combien géniale? À croire que je n'avais aucun plomb dans la cervelle… ou peut-être n'avais-je simplement aucune idée de ce qui m'attendais…

Acherontia

J'ai découvert cette lecture un peu par hasard il y a deux ans. Je baguenaudais dans les allées de la Foire du Livre de Bruxelles en quête de maisons d'éditions à qui poser mes questions existentielles sur l'illustration des romans. Effort futile et peu fructueux au final mais soit…

Au détour d'un chemin, j'ai eu l'heureuse surprise de découvrir le stand des éditions Midgard, une petite maison d'édition toute jeune et déjà très prometteuse par les auteurs et les romans qu'elle propose. Je n'ai évidemment pas résisté à l'attrait des belles couvertures qui me promettaient des heures de lecture fantastiques dans tous les sens du terme. C'est donc sur leur stand que j'ai acquis le recueil dont il est question dans cette chronique, avec en prime la merveilleuse opportunité de croiser son auteur et d'échanger quelques mots. Le moins que l'on puisse dire, c'est que monsieur Hauchecorne a un sens inné de la tchatche! Si j'avais encore besoin d'être convaincue, là, pour le coup, c'était râpé… Je n'avais plus le choix, j'ai craqué pour le présent recueil, et aussi un roman intitulé Âmes de verre, dont je vous parlerai ultérieurement lorsque je l'aurai lu.

Pour Marie,
Treize petites graines de citrouille plantées dans la tourbe d'automne porteuse de fruits funèbres.
Amitiés,
Anthelme.

Anthelme Hauchecorne, dédicace ornant mon exemplaire de Punk's not dead

Pour la petite histoire, je n'ai pas eu l'occasion d'en entamer tout de suite la lecture. J'en avais d'autres en cours à terminer, puis il faut le dire, ce fut une sale année pour moi. Rupture oblige, j'ai dû laisser à grand regret mes livres de côté pendant quelques temps, jusqu'à ce que le moral remonte.

J'ai tenté une première incursion dans Punk's not dead en mars de cette année. Je m'en souviens encore, c'était dans le train vers Bruxelles. Je me rendais à la Made in Asia pour mon premier concours cosplay, encombrée de mes nombreux sacs contenant mon armure Draenei et toutes ses cornes qui prennent une place folle et que les autres voyageurs lorgnaient d'un air dubitatif. En tout cas, une chose est certaine, l'année prochaine, je ne chipote pas, je prends ma voiture pour y aller! Ça m'évitera d'éborgner le contrôleur avec une corne baladeuse. Pour en revenir à mon livre, je l'ai un peu bouquiné le temps du trajet, mais évidemment, une fois arrivée sur place je n'en ai plus eu l'occasion… Et après la convention, j'étais juste tellement épuisée que je tenais à peine sur mes jambes. Je me souviens vaguement avoir végété toute la journée du dimanche dans mon divan, incapable de faire le moindre mouvement, chaque muscle m'élançant douloureusement. Vous pensez que j'exagère? Essayez donc de porter une armure complète bardée de piquants, tout en étant juché sur des chaussures à talons… sans talons, et transformées en sabots de bouc… Ajoutez-y le public de la Made in Asia, masse compacte et grouillante, qui pousse et tire de toutes parts, quitte à casser des parties du costume, et vous y êtes… presque! Reste le stress du passage sur scène, avec ma bande son qui fonctionnait à moitié, et vous voyez l'entièreté du tableau! Le plus fou, dans tout cela, c'est que je veux absolument réitérer l'expérience… Mais soit, je dois être un cas de folie incurable.

Les quelques passages que j'avais lu du recueil m'avaient d'emblée enchantée. Je trouvais l'écriture absolument géniale, et j'avais adoré cette foultitude de détails que seule une recherche documentaire solide peut permettre. Mais à l'époque, je faisais trop souvent l'erreur de commencer plusieurs lectures à la fois, jusqu'à m'y perdre totalement…

Quand j'ai recommencé la lecture, de façon sérieuse cette fois, il y a deux semaines, une question m'est subitement venue à l'esprit. Mais pourquoi… POURQUOI diable ai-je attendu si longtemps pour terminer cette lecture ô combien géniale? À croire que je n'avais aucun plomb dans la cervelle… ou peut-être n'avais-je simplement aucune idée de ce qui m'attendais…

Quelques notions préalables…

Comme il ne s'agit pas d'un roman traditionnel, je voulais, en guise d'introduction, avertir le lecteur quant à la structure atypique de ce recueil. En effet, en plus des treize nouvelles proposées, nous avons à leur suite ce que l'auteur nomme les "Backstages", où il explique le contexte dans lequel a été écrite chaque nouvelle, d'où lui est venue l'idée du thème, et aussi quelques notes sur la morale qu'il y a injecté, sur les musiques qui l'ont inspiré… Bref, une vraie mine d'or!

Concernant cette chronique, je l'ai divisée en deux parties pour une meilleure lisibilité. La première partie sera la chronique proprement dite, s'attachant à décrire ce que j'ai pensé du recueil en général. La seconde partie sera plus détaillée, reprenant chaque nouvelle pour les traiter toutes séparément et de façon plus approfondie. Chaque nouvelle ainsi chroniquée sera accompagnée d'un morceau issu de mon bruyant univers musical et qui m'aura fait pensé de près ou de loin au thème du récit.

N.B. : veuillez pardonner à votre humble chroniqueuse ses excès de parole. Si je me laisse aller à l'exaltation de la plus basse espèce, c'est parce que cet ouvrage ne m'en laisse simplement pas le choix… J'ai donc voulu pondre une belle chronique de chez chronique, avec de vrais morceaux de chroniques dedans!

[Chronique] Punk's not dead, d'Anthelme Hauchecorne

Où il est question de douce folie et de résonance magnétique…

Bon, très bien… Le moment est venu pour moi de me poser et de réfléchir à la suite de cette chronique. La petite punkette sur la couverture du livre m'observe en ce moment du haut de mon porte-partitions, son impressionnant flingue vertébral négligemment posé contre son flanc. Ses yeux qui rougeoient m'intimident, ils semblent me mettre en garde de lugubre manière. Un peu du genre "Fait gaffe, Ach', si jamais ta chronique est nulle, je te dérouille le potiron". Nous sommes proches de Samain, après tout…

Comment vous parler de ce cercueil de nouvelles sans passer pour une groupie tout juste bonne pour la camisole et la chambre d'isolement? Comment partager avec vous cet engouement grandissant sans sombrer dans une dithyrambe complètement capillotractée?

Car ce recueil, ce n'est pas un coup de cœur, non. Si vous vous souvenez de mon Top Ten Tuesday numéro 8, je vous parlais de ce qu'il faut pour qu'un livre soit un coup de cœur, et notamment de cette notion de "corde sensible" que le roman doit faire vibrer.

Un véritable coup de cœur, celui qui me fait lâcher des notes de 19 ou de 20, c'est celui qui réunit la plupart des éléments cités plus haut, mais aussi un petit je-ne-sais-quoi qui me va me toucher plus particulièrement. Souvent, ça touche au vécu, aux souvenirs, ce sont de menus détails qui font la différence. On ne sait jamais vraiment dire à l'avance quels livres vont vous toucher de cette manière, mais quand ça le fait, c'est juste magique.

Acherontia, Top Ten Tuesday n°8

Dans le présent cas, c'est bien plus qu'un coup de cœur. Les textes ont effectivement fait vibrer une corde sensible chez moi. Mais pas que… À mon plus grand étonnement, quelque chose en moi est entré en résonance avec les textes, leur profondeur agissant comme un amplificateur à la vibration initiale. Les mots se sont pris au piège des cordes de mon âme et en ont tiré une mélodie totalement inattendue, un hymne entêtant qui ne me quitte plus depuis que j'ai refermé le roman.

Et c'est là que je sens l'arrivée toute proche des messieurs en blanc à bord de leur fourgonnette capitonnée. Peut-être pourra-t-on lire un gros titre dans le journal de demain : "Une harpiste rendue folle par un recueil de nouvelles a été retrouvée derrière son clavier, pianotant des propos incohérents."

Mais le panégyrique ne s'arrête pas là…

… Car il est des lectures qui vous éclaboussent jusqu'à l'âme.

Anthelme Hauchecorne, dans son "Backstages : autopsie des nouvelles"

[Chronique] Punk's not dead, d'Anthelme Hauchecorne

Les valeurs de la famille Hauchecorne…

Vous l'aurez compris, ce titre de section est une pitoyable tentative de parallèle avec l'un des volets des aventures de la famille Addams… Je vous laisse deviner lequel! Bon, plus sérieusement…

Quand je parle de profondeur, je veux bien sûr parler des idées et des valeurs que les différentes nouvelles de ce recueil véhiculent, et qui sont pour une grande part responsables de cet énorme coup de cœur qui est le mien.

De la fable écologique à l'apologie de l'intelligence et de la culture, en passant par des nouvelles axées sur la tolérance face à la différence ou sur l'horreur de la bêtise humaine, l'auteur nous invite à découvrir toute une gamme de grandes valeurs que notre société aurait dû intégrer depuis belle lurette et qui ne s'en est jamais donné la peine.

Acherontia

Écrire de jolies histoires servant de distraction à une jeunesse assoiffée de macabre féerie et de fantasy urbaine, c'est bien beau… Mais ce n'est point suffisant pour Anthelme Hauchecorne. Car comme il le dit lui-même dans le Backstage de la Ballade d'Abrahel (nouvelle dont nous parlerons plus bas), les récits fantastiques sont avant tout le reflet de notre monde. Ils naissent de notre histoire, se nourrissent de nos désirs et de nos peurs. Les littératures de l'imaginaire, de part le recul qu'elles nous permettent de prendre par rapport à notre réalité, donnent souvent lieu à une critique acide de celle-ci.

Les récits fantastiques de ce présent recueil sont donc autant de dents acérées plantées dans la chair putrescente d'un monde en voie d'extinction par la faute de ses habitants. De la fable écologique à l'apologie de l'intelligence et de la culture, en passant par des nouvelles axées sur la tolérance face à la différence ou sur l'horreur de la bêtise humaine, l'auteur nous invite à découvrir toute une gamme de grandes valeurs que notre société aurait dû intégrer depuis belle lurette et qui ne s'en est jamais donné la peine.

Mais ne vous y trompez pas, nous ne sommes pas ici en présence d'infâmes pamphlets moralisateurs, mièvres et barbants à souhait. Le parallèle établi entre la réalité et la fiction agit comme un Maalox® sur un estomac supplicié. Il estompe un peu de l'acidité mordante que l'on peut trouver dans les critiques habituelles, rendant l'ensemble plus digeste et mieux assimilable.

Ces valeurs que l'on retrouve dans ce recueil seront détaillées au fil des chroniques que j'ai établies pour chaque nouvelle. Je tiens particulièrement à mettre l'accent sur elles car elles me sont chères également, et je voudrais profiter de l'occasion pour les mettre en lumière comme il se doit. Ce sera donc une longue litanie de "Je pense exactement pareil!" et autres "J'adhère à 100% avec cet opinion…". Désolée pour ceux dont l'entendement se verra dépassé…

Entre humour, poésie et causticité…

Ne laissez pas vos neurones s'étioler, offrez une cure de jouvence à vos zygomatiques. Cessez de résister, accordez-vous une douce violence…

Anthelme Hauchecorne, 4e de couverture de Punk's not dead

Ah ça! On peut dire que la cure de jouvence s'est bien faite sentir, chez moi! Et elle fut plus que bienvenue, croyez-moi! Cela faisait longtemps que je n'avais plus ri ainsi. Et jamais, au grand jamais, je ne m'étais autant esclaffée au cours d'une lecture. C'était plus fort que moi… Certaines situations ou descriptions me prenaient tellement par surprise que j'explosais de rire sans m'y attendre. Jusque dans les transports en commun, où j'use mes jupes plus que je ne le voudrais, attirant sur moi les regards des ternes navetteurs qui auraient tout à y gagner en entamant ce type de lecture. Dans la seconde partie de cette chronique, je vous offrirai quelques extraits qui témoigneront de l'incroyable et inimitable style d'Anthelme Hauchecorne. Ainsi vous pourrez juger par vous-même, vous m'en direz des nouvelles…

Le weekend dernier encore, j'ai risqué un œil entre les pages du second volume de l'auteur que j'ai en ma possession, Âmes de verre. Bien mal m'en a pris (quoique…), car les quelques lignes entr'aperçues m'ont donné une terrible envie de le lire, là, tout de suite! Comme je l'explique dans mon C'est lundi de cette semaine, l'attentat au camembert a eu raison de moi… Il n'y aura pas eu qu'une victime, finalement! Les récits de monsieur Hauchecorne font autant d'effet sur moi que des pancakes au sirop d'érable sur un essaim de guêpes affamées. C'est terriblement délectable et addictif! Diantre, que n'ai-je découvert cet auteur plus tôt!

Anthelme Hauchecorne manie le français avec brio, jonglant tout en fluidité avec les mots, leur faisant décrire de grands arcs métaphoriques de toute beauté. Certains, peut-être, diront que cela manque de finesse, en raison des nombreuses allusions au gore ou à l'humour de potache. L'auteur lui-même s'en fait la réflexion dans son Backstage de la nouvelle "La grâce du funambule", où il dit avoir laissé de côté sa tronçonneuse et son coussin péteur pour ajouter plus de finesse au récit.

Personnellement, les côtés plus "crades" de son écriture ne m'ont nullement gênée. Je pourrais même dire que je m'en suis trouvée enchantée! Peut-être est-ce parce que j'apprécie moi-même l'emploi de ces figures de style dans mes quelques modestes écrits ou dans ma vie quotidienne (en témoignent mes nombreux jurons morbides qui font se retourner les oreilles les moins habituées… j'ai depuis longtemps remplacé les "putains" et autres insultes courantes par mon légendaire "putréfaction" et tous les dérivés que l'on peut lui trouver). Peut-être est-ce aussi parce que malgré l'aspect poisseux du langage, il s'en dégage une poésie que seule une grande connaissance de la langue française peut permettre. L'auteur emploie de nombreux mots injustement méconnus (d'ailleurs, je conseille au public moins averti de conserver un dictionnaire à portée de main), mais jamais à tort et à travers. Chaque mot, chaque métaphore, fussent-ils d'un goût macabre ou licencieux, apporte son grain de poésie à la toile dentelée des récits présentés. Pour celles et ceux qui, comme moi, parviennent à trouver la beauté dans les ténèbres, ce recueil est fait pour vous.

Et la finesse, je l'ai trouvée dans chacune des treize nouvelles. Chacune, à leur manière, comporte un côté sensible qui échappera peut-être au commun des mortels, rebuté par la plume sombre et déliquescente, mais qui m'a littéralement sauté aux yeux, rompue que je suis aux lectures sépulcrales et aux textes graveleux. Et cette finesse réside dans le message que l'auteur cherche à nous transmettre, ces fameuses valeurs dont je vous parlais dans le précédent paragraphe et qui forment le fil conducteur de Punk's not dead. Si certaines idées sont évidentes, d'autres doivent être lues entre les lignes. C'est aussi ce qui fait toute la beauté et la complexité de ces nouvelles.

Éveiller les consciences…

Ce cercueil de nouvelles, c'est bien plus qu'un livre, c'est un outil, un guide qui nous montre les dérives de notre société, et qui nous propose une solution pour éviter de sombrer dans le marasme : l'intelligence, et la connaissance qui en découle.

Certes, certains de ces messages nous sont envoyés comme une giclée d'acide en pleine face. Ça réveille, ça fait du bien! Car, à l'instar de son roman Âmes de verre, Anthelme Hauchecorne agit comme un éveilleur de consciences pour les plus endormis d'entre nous. Quoique, encore faut-il que les dormeurs se réveillent suffisamment pour capter l'essence du message qu'on tente de leur transmettre. Et comme souvent, entre comprendre et mettre en pratique, le chemin est long et semé d'embuches. Quoiqu'il en soit, le lecteur ne peut que sortir de cette lecture grandi et un peu plus éclairé. Car s'il ne capte pas ou refuse de capter les critiques caustiques et les appels à une plus grande conscience du monde dans lequel nous vivons, j'ai envie de croire que ce qui se lis entre les lignes agira sur son encéphale comme autant de messages subliminaux, s'insinuant au plus profond de la psyché pour dessiner les traits d'un Homme nouveau.

Anthelme Hauchecorne est ce que j'appelle un auteur intelligent. Atteint du syndrome Darwin depuis la naissance, plus que probablement… Et si vous n'avez pas encore fait connaissance avec les Darwinistes, n'ayez crainte, cela viendra en temps et en heure dans la seconde partie de cette chronique. Je ne veux évidemment pas dire que les autres auteurs sont stupides, loin de là… De nombreux coups de cœur chroniqués sur ce blog sont plus que probablement le fruit d'écrivains doués et plein d'entendement. Mais la particularité de monsieur Hauchecorne, c'est de chercher à partager cette intelligence, d'essayer d'en faire une valeur primordiale dans une société où les dirigeants farcissent le peuple à grandes cuillerées d'inepties (j'en veux pour preuve les programmes diffusés à la télévision, téléréalité, séries à l'eau de rose et autres ramollisseurs cérébraux. Sans parler de la désinformation omniprésente dans les médias…). Il est évidemment plus aisé de diriger un peuple d'ignorants, divisé par la peur de l'autre et le rejet de la différence, un troupeau de moutons suivant aveuglément la route que l'on a tracé pour eux.

Ce cercueil de nouvelles, c'est bien plus qu'un livre, c'est un outil, un guide qui nous montre les dérives de notre société, et qui nous propose une solution pour éviter de sombrer dans le marasme : l'intelligence, et la connaissance qui en découle.

Monsieur Hauchecorne est donc un auteur engagé qui met son scalpel littéraire à notre service, nous offrant une jolie chirurgie neuronale plus que bienvenue. Il ôte peu à peu nos vilaines tumeurs de préjugés, nos anévrismes de haine prêt à exploser, nos vaisseaux encombrés des caillots de la banalité. Mais n'ayez crainte, le tout se fait sous anesthésie générale. Durant votre sommeil artificiel, vous serez bercés de récits loufoques, même drôlissimes. Vous vous verrez entraîné dans des univers décalés et sombres à l'horizon desquels pointe l'optimisme, rougeoyant levé de soleil sur un ciel enténébré de turpitudes. Le réveil sera brutal, mais sans douleur aucune. Dès votre convalescence, vous pourrez à nouveau jouir de toutes vos capacités mentales et émotionnelles. À n'en point douter, elles s'en trouveront même grandement améliorées. Alors, prêt à sauter le pas? C'est nécessaire, vous savez… Vous ne pouvez plus vous permettre de laisser vos neurones étouffer!

Alors n'hésitez plus et procurez-vous au plus vite un exemplaire de Punk's not dead. L'essayer, c'est l'adopter! De plus, vous ferez une bonne action, car chose qui me rend d'autant plus admirative et sans voix, les droits d'auteurs sont reversés à l'association Sea Shepherd, qui milite en faveur de nos mers et océans, berceau de l'humanité bien trop souvent bafoué.

En résumé…

J'ai pour habitude de diviser mes résumés en deux parties, les points positifs et les points négatifs, chacune de ces parties reprenant point par point et de manière condensée ce dont j'ai parlé plus haut. Mais dans le cas du présent recueil, c'est un procédé que je n'emploierai pas. Pour la bonne et simple raison que je ne saurais pas. Il m'est impossible de résumer ce livre tant il y a de choses à en dire. Je ne saurais pas n'en donner que quelques points, parce qu'il recouvre une réalité qui dépasse de loin ce que je suis accoutumée à lire.

Ce recueil, c'est pour moi une révélation, et le mot n'est pas trop fort. Comment vous expliquer mon ressenti sans vous paraître folle dingo? Pour la première fois de ma vie (elle n'est pas bien longue, même si j'en ai déjà vu des vertes et des pas mûres…), je ne me sens plus seule sur cette terre. Je me suis longtemps sentie comme un extra-terrestre atterri par hasard sur une planète inhospitalière, entourée de mes "semblables" qui n'en sont pas vraiment. "Une enfance avare en amis", nous dit l'auteur dans un de ces Backstages… Force est de reconnaître que ce fut mon cas également. Je souffrais du syndrome Lisa Simpson, persécutée que j'étais pour ce que les autres croyaient être des différences, et qui en fait s'avérèrent être des richesses. Je le sais, maintenant, mais ce ne fut pas toujours le cas, et je m'en suis trouvée plus d'une fois fort malheureuse. Mais lire ainsi les écrits d'une personne partageant mes valeurs, mes combats et, semble-t-il, certaines de mes difficultés, ça fait un bien fou! Je me doutais que je ne devais pas être seule sur terre à prôner l'importance de l'intelligence et de la connaissance, à essayer de militer pour un plus grand respect de la planète et de ses habitants, à respecter les différences quelles qu'elles soient… Mais s'en apercevoir de visu, c'est autre chose. C'est terriblement revigorant, pour mon âme comme pour mes neurones restés trop longtemps à l'état de veille. Vous m'en voyez aussi retournée qu'une tarte tatin dans une montagne russe…

Dans le climat névrosé qui est nôtre à l'heure où j'écris ces lignes, quel bonheur de lire de si nobles pensées! Et le tout mêlé à la littérature de l'imaginaire chère à mon cœur, je ne pouvais rêver meilleur cocktail. Cette lecture fut un îlot de fraîcheur sur l'océan houleux de la vie, chaque nouvelle m'apportant son lot de plaisir, de rire, d'émerveillement et de réflexion, chaque backstage agissant sur moi comme une éclaircie parmi les nuages qui peuplent mon obscur encéphale.

Pour tous ces instants magiques passés en compagnie de Punk's not dead, pour toutes les lectures à venir, pour tous les esprits que ces écrits vont peut-être permettre d'ouvrir, j'ai envie de dire un grand merci à Anthelme Hauchecorne. Et aussi… longue vie à son écriture! Je prie pour que les quelques romans qu'il nous a offert jusqu'à aujourd'hui ne soient pas les derniers, mais plutôt les pionniers d'un grand cycle aussi foisonnant que génialissime. Je me ferai bien entendu un devoir de chroniquer sur ce blog le moindre écrit qui sortira de sa plume.

Pour en revenir à la dédicace que m'a laissé l'auteur dans mon exemplaire, il semblerait que ces treize belles graines de citrouille ait trouvé un terreau propice pour germer et se développer (si toutefois je puis me considérer comme une motte de tourbe…). Je ne sais si les fruits de cette mirifique germination peuvent être qualifiés de funèbres, mais en tout cas, je les trouve tout à fait délectables.

P. S. : Je m'incline bien bas devant l'art de Loïc Canavaggia qui a si magnifiquement illustré ce recueil. Je rêverais d'avoir ne fut-ce qu'une once de son talent…

Ma note : 20/20. Je pense que c'est la première fois que je décerne une telle note. En général, je cote les coups de cœur à 19/20, mais ici, je ne pouvais pas me permettre de concéder un seul point!

Comme le dit Business Cat…

[Chronique] Punk's not dead, d'Anthelme Hauchecorne
Lu dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015".

Lu dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015".

Décembre aux cendres…

Des fleuves de feu ont couru les rues, submergé les façades, englouti les habitants. Les flammes brûlaient bleues et mauves, elles semblaient vivantes, et salement en pétard. Elles vitrifiaient le béton, liquéfiaient l'acier. Des colonnes de fumée ont enténébré le ciel. Des nuages fuligineux ont vomi leur pluie de cendres. Tout le labeur de nos villes insomniaques, la somme des connaissances de nos aïeux se sont volatilisés. Les livres ont grésillé, le feu a consumé jusqu'au dernier pétaoctet de nos serveurs de données. Nos mégalopoles avaient noirci jusqu'à devenir des ombres. Les veuves de leur gloire passée.

Décembre aux cendres, d'Anthelme Hauchecorne

Première du recueil, cette nouvelle nous familiarise très rapidement avec l'univers de l'auteur, et l'on se laisse entraîner presque avec plaisir vers ce monde en ruine où tout ce que nous connaissons à été détruit, brûlé par une grande vague de Vent Solaire. Le récit se passe en Hongrie, où l'on suit les pérégrinations de la jeune Éva, qui vit dans un milieu très pauvre et qui tente d'aider sa mère malade. Elle se porte volontaire pour travailler en tant que scorpailleuse et ainsi ramasser hors des décombres des objets miteux mais encore exploitables.

D'emblée, ce qui m'a frappée dans cette nouvelle, c'est le souci du détail et les connaissances que l'auteur a de son sujet. J'ai été très impressionnée par l'utilisation de nombreux termes hongrois, ainsi que par certains clins d'yeux à la culture traditionnelle du pays. Quoique la Hongrie telle que proposée par l'auteur soit sombre et inhospitalière, je me suis sentie dépaysée, c'en était presque agréable, dans un premier temps… La suite établit un parallèle avec une autre réalité beaucoup moins connue et fort peu joyeuse, qui est celle des travailleurs en Hongrie, le tout mêlé à un univers noir et post-apocalyptique où l’innocence de la jeunesse ne fait pas long feu (mauvais jeu de mot…).

Face à la barbarie, le Savoir est une arme. Indétectable. Légale. Universelle. À même de servir en toute occasion. Le seul arsenal dont on puisse être fier.
Le Savoir, c'est la parure de l'âme. Le joyau à côté duquel les autres font toc.

Backstages de "Décembre aux cendres"

Sarabande mécanique…

Sir Braddock, lui, ne s'incline pas, comme l'exigerait l'étiquette. Du reste, il en serait incapable. Car ce vétéran de la Campagne coloniale de Zululand a été mutilé par les bio-armes des xénozoulous, et rafistolé avec une virtuosité moins médicale que mécanique. Il émane de lui toute la dignité martiale d'une poubelle remplie d'organes. Une sorte de vase canope britannique, bardé de décorations militaires et de tuyaux de plastique. Deux jambes et deux bras à pistons l'affublent d'une démarche toute pneumatique. Un homme bon au demeurant, quoique amer. De quel réconfort sont un titre ronflant et une pension coquette à qui ne trouve point femme à marier?

Sarabande mécanique, d'Anthelme Hauchecorne

Est-il nécessaire de dire que j'ai vraiment adoré cette nouvelle? C'est typiquement le genre de récit qui a tout pour me plaire. Un univers steampunk complètement décalé, des personnages totalement loufoques, une histoire de règlements de compte qui n'en finissent plus, des rebondissements surprenants, le tout assaisonné d'une sauce légère aux relents de gore comme je l'aime…

L'occasion pour moi d'explorer cette subdivision de la SF qu'est le steampunk, dans toute la démesure de ses anachronismes somptueux.

Backstages de "Sarabande mécanique"

No future…

L'écologie à la sauce London Stock Exchange. Protéger la planète tout en continuant de brasser du pognon. La croissance verte. Vous y aviez cru? Vous vous trompiez.
Notre astre agonise depuis belle lurette. Ouragans, séismes, réchauffement climatique… Pardon la Terre. Pendant que tu étouffais dans notre merde, nous, tes rejetons, comations devant MTV. En 2012, Mère Nature est rentrée dans la phase terminale d'un long cancer diagnostiqué tardivement : l'Homo sapiens.

No future, d'Anthelme Hauchecorne

L'apocalypse selon Johnny Rotten, le punk zombie… J'ai adoré sa personnalité et sa façon de s'exprimer, avec ses expressions hautes en couleur et ses métaphores hilarantes. Mais aussi, et surtout, j'ai beaucoup apprécié le message ouvertement écologiste que fait passer cette nouvelle, le fait qu'il n'y ait nulle besoin d'intervention divine pour voir notre monde arriver à son terme…

L'Apocalypse selon Saint Jean, blockbuster biblique où l'on ne mégote pas sur les effets spéciaux, m'a toujours laissé sceptique. Quel dieu désœuvré s'abaisserait à nous exterminer, tant semblons-nous surqualifiés pour cette besogne? "This is the end" chantait Jim Morrison. La Fin arrive, et nous l'orchestrons.

Backstages de "No future"

C.F.D.T…

Ou les origines de la Confédération des Fantômes, Dragons et Trolls.

Un courant d'air souffle depuis une embrasure donnant sur des escaliers en colimaçon. Snorri gravit les marches glissantes. Un calvaire. Ses jambes sèches flageolent sous le faix de son barda. Il progresse néanmoins, avec la grâce bancale d'une armoire normande frappée par un sortilège d'animation.
Ruisselant, il parvient au premier étage.
Soudain, un coquelinement glaçant l'alerte. "Cocodi, cocoda!" Damned! Le Viking reconnaît ce rauque cocorico : il appartient à un Cocadrille. Un péril qu'il aurait dû anticiper. Les dragons excellent à s'entourer de monstres mineurs pour les protéger. Foutus couards!

C.F.D.T., d'Anthelme Hauchecorne

D'emblée, je rigole intérieurement rien qu'avec le titre de la nouvelle, car ça me rappelle de vieux souvenirs. Lorsque j'étais ado, j'avais écrit une histoire qui s'appelait "Deule de Bief" (c'était le nom de l'héroïne, ne me demandez pas pourquoi…). Dans ce récit, j'aimais bien prendre des acronymes et leur donner une signification toute personnelle. Et il y avait notamment les C.F.D.T., qui n'étaient autres que des catholiques fastidieux dilatés par la torpeur. Oui, bon, j'allais les chercher loin, parfois…

Bref. J'ai bien rigolé avec ce récit des aventures de Snorri Sturluson le viking (on voit tout de suite le parallèle avec l'auteur bien connu de nombreuses sagas nordiques et autres récits mythologiques), du père Gracchus Boeubaffe, et d'un graoully aux airs de baba cool. Et si vous voulez vous payer une autre bonne tranche de rire, n'hésitez pas à écouter la chanson de Stupeflip ci-plus bas (groupe conseillé à forte raison par l'auteur).

Peut-être une prime enfance avare en amis explique-t-elle mon affection précoce pour les vampires, loups-garous, momies et autres zombies. Est-ce ma faute si, en comparaison du monstre, l'Homme déçoit par sa médiocrité? Là où l'humain moyen rêve de luxe et de luxure, même le plus insignifiant des monstres s'efforce lui de conquérir le monde, ou de le goinfrer. À croire que l'état monstrueux prédestine à un certain héroïsme, un brin psychotique.
Au surplus, les humains ont l'habitude haïssable de s'entretuer pour un rien. Le monstre, lui, tue pour se nourrir, ne laisse rien dans son assiette et doit subséquemment faire la fierté de sa maman. Aux yeux d'un enfant, cela suffit à le rendre admirable.

Backstages de "C.F.D.T."

Sale petite peste!

Le sieur Jean Marasme, figé dans son bain, une lame de faux arrêtée à un cheveu de sa jugulaire, n'en mène pas large. Au contraire de l'essaim de mouches qui le suit en toute occasion, appâté par l'alléchant fumet de ses chairs faisandées, lesquelles le contraignent à une existence recluse. D'un œil jaune bilieux, il lorgne sur l'outil tranchant de son Visiteur avec une lueur de soulagement.
– Laisse-le faire, poupoune, dit-il à sa femme.

Sale petite peste! d'Anthelme Hauchecorne

Tient tient… Jean Marasme dans sa baignoire, on ne voit pas du tout à quoi l'auteur fait allusion 😉

Ce récit me rappelle les recueils médiévaux de Danse macabre, livres qui tendent à montrer une Mort insensible aux inégalités sociales. En voici d'ailleurs un bon exemple que j'ai récemment numérisé. Il est richement agrémenté de somptueuses xylographies, macabres à souhait, comme je les aime!

J'ai bien aimé le concept de la Mort totalement surmenée par son travail, ça lui donne un air plus "humain". Et cette référence aux cavaliers de l'Apocalypse… Ah! Je ne vous en dit pas plus, je vous laisse découvrir…

Nécromants, thaumaturges, vos morts-vivants grincent-ils horriblement? Au point de vous faire claquer des dents? Perdent-ils leurs morceaux trop souvent? Ne cherchez guère plus avant! Que vos maléfices durent longtemps, avec les lubrifiants Tatie Calmant! Pensez longévité, pensez Calmant!

Note de bas de page numéro 40 de Sale petite peste!

Les gentlemen à manivelle

Eugénie se retrousse les manches. Elle rampe sous le bureau d'angle, à l'endroit où elle se rappelle avoir vu choir l'appareil. Au cours de son exploration à tâtons, elle effleure de vieilles preuves de fringales gourmandes de son bedonnant patron. Des vestiges alimentaires dérangés en pleine mutation, à califourchon entre gastronomie et paléontologie. Elle envahit sans le vouloir le territoire ennemi d'un écosystème miniature et grouillant. Une gaufre au miel rendue à l'état sauvage lui galope sous le nez, mue par une tribut de cancrelats.

Les gentleman à manivelle, d'Anthelme Hauchecorne

Cette nouvelle est sans doute un des plus courtes du recueil, mais je l'ai adorée! (Non, sans blague…) Bon, vous l'aurez deviné, j'aime beaucoup le steampunk… Et cette héroïne, Eugénie, qui, déguisée en soubrette, se révèle être une vraie boule en mécanique…

Ici, c'est le thème des robots qui est abordé. D'habitude, c'est un thème qui me rebute plus, surtout traité à la façon de la science-fiction traditionnelle. Pourtant, les récits d'Asimov sont très bien écrits, très intelligents, avec évidemment les trois lois de la robotique, rappelées dans le backstage de la présente nouvelle. Mais j'aime beaucoup la façon dont le thème est ici traité, car l'auteur évoque la paresse qui pourrait résulter des services offerts par les robots. C'est une réflexion intéressante et plus que probable, malheureusement.

Comme évoqué dans cette nouvelle, je crains que la paresse ne prenne le dessus. Que nous devenions de petits aristocrates désœuvrés, alors même que cette liberté que les robots nous rendront pourrait être utilement employée pour créer, inventer, partager… pour ressusciter ces valeurs humanistes dont l'amoralité ambiante a presque triomphé.

Backstages des "Gentlemen à manivelle"

La guerre des Gaules

J'aurais pu prendre de nombreux extraits de "La guerre des Gaules", le choix a été difficile. Finalement, je me suis arrêtée sur l'extrait ci-plus bas car j'aime beaucoup l'idée de voir les rôles inversés, de voir ce que nous ressentirions, nous, si nous étions dans la situation des immigrés… j'ai envie de rappeler au passage que ces réfugiés, qu'ils soient là pour des raisons politiques ou économiques, sont des êtres humains, et non des plantes en pot à qui on peut tout faire subir. Rappeler aussi que beaucoup viennent pour échapper à un climat politique suffoquant, et non pas pour venir piller nos richesses et nous priver de nos revenus. Ce petit extrait est donc bien d'à propos…

L'Angleterre nous a refoulés. Puis l'Allemagne, la Belgique, l'Italie et l'Espagne. Certains ont tenté d'atteindre le Maghreb. L'attrait du soleil allié à la nostalgie du Club Med. Combien de Français clandestins se sont noyés en mer? Combien de barges de réfugiés ont été coulées par les marines algérienne, marocaine, tunisienne?
Pour les miraculés qui foulaient le rivage, le calvaire se prolongeait. Partout où ils allaient, ils étaient pourchassés, accusés de voler, de mendier, de spolier les Maghrébins de leur travail. Les Français se forgeaient une robuste réputation de pique-assiette.
D'abord nous avons haï ces pays qui nous claquaient la porte au nez. Puis nous avons pratiqué un zeste d'autocritique. Exercice trop longtemps différé. Pour aboutir à la conclusion que si nos voisins nous escagassaient tant, c'était aussi parce qu'avant, nous étions comme eux.
D'exécrables égoïstes donneurs de leçons…
Sauf que les rôles s'inversaient. Dorénavant, les immigrés, c'était nous.

La guerre des Gaules, d'Anthelme Hauchecorne

Ah, la guerre des Gaules… Je crois que c'est une de mes nouvelles préférées, pour ce recueil. Je la trouve incroyablement intelligente et bien écrite. Rédigée sous la forme d'une interview de plusieurs intervenants, son action se passe dans le futur et parle d'événements fictifs supposés avoir eu lieu en France, à savoir la prise du pouvoir par un parti politique extrémiste appelé Nouvelle France. Ce qui est génial, ici, c'est que l'on voit les extrémités auxquelles un parti de ce type peut mener, les dérives auxquelles on peut être confrontés, la crise politique, économique, sociale, la misère, la violence, le repli sur soi, la peur de l'autre, la haine…

Et ce qui est doublement génial, c'est l'élément fantastique que l'auteur introduit dans son récit. Car au beau milieu de toute cette fange, un petit miracle fait son apparition. Le QI des certains français se met subitement à grimper de façon exponentielle… avec tout ce que cela entraîne… Vous vouliez faire la connaissance des Darwinistes, voilà qui est chose faite ^^

C'est une nouvelle qui me touche particulièrement, parce que cela parle du pouvoir de l'éducation, de l'intelligence et de la connaissance. Il y a 500 ans déjà, Léonard de Vinci nous parlait de l'importance du savoir. À l'heure actuelle, il faut croire que le message n'est pas encore passé chez tout le monde… Chez peu de gens, même, au final… Comme le dit Serj Tankian dans sa chanson "Uneducated democracy", Without an education there is no real democracy. Without an education there is only hypocrisy. Mais Anthelme Hauchecorne nous en parle mieux dans son backstage…

La diversité et ses innombrables formes devraient nous enrichir, nous conduire à nuancer nos positions, à nous interroger sur qui nous sommes, sur ce que nous croyons savoir. Trop souvent, cependant, des manipulateurs patentés instrumentalisent les différences pour servir leurs desseins nauséeux. Excusez l'affligeante banalité de ce rappel : il n'en demeure pas moins d'actualité, alors que les discours machistes et racistes, homophobes et xénophobes ressurgissent des cloaques mentaux qu'ils n'auraient jamais dû quitter.
[…]
À l'heure où je couche ces vains mots, je m'inquiète de voir l'intelligence aujourd'hui bafouée, dévalorisée, muselée. On voudrait nous faire croire qu'elle serait passée de mode, qu'elle aurait cessé d'intéresser.
Au contraire. Je veux croire qu'elle est l'outil et la solution.

Backstages de "La guerre des Gaules"

Voodoo doll

À l'école de police, on enseigne aux cadets à se servir d'un tableur plutôt que de leur cervelle. La flicaille s'embourgeoise. Il en va désormais de la police comme de l'agroalimentaire : la volaille ne s'élève plus au plein air, mais en lieu clos.
Une détresse non quantifiable encombre les rues, quoi qu'en disent les graphiques. Nos villes tentaculaires sont des égouts que rien ne saurait curer. Hormis nous, les artisans du crime.
Les privés.

Voodoo doll, d'Anthelme Hauchecorne

Une nouvelle très courte mais très plaisante, avec une fin qui m'a prise par surprise! J'apprécie beaucoup les personnages torturés et complexes, à l'image de ce détective dont il est question. Des personnages souvent sur le fil de la justice, que la vie a poussé à se forger une morale propre.

L'icône du "détective" me fascine par sa façon d'évoluer à la frange du gouffre qui sépare les lois humaines (faillibles) de l'idéal de justice.
Héros aux mains sales, miné par le doute, le "privé" explore les contrées poisseuses de la morale. À travers les dilemmes qu'il affronte, il interroge notre société et nos mœurs.

Backstages de "Voodoo doll"

De profundis

Enlisées dans un dépôt calcaire, pâle cimetière de cadavres microscopiques, dorment des semences de mort. Des épaves broyées par la pression, des fûts rouillés, des containers étalant leurs viscères radioactifs… Les rebuts de la surface, amassés ici depuis des siècles. Lourd secret que les deux paleos se sont ingéniés à dissimuler. La tragédie des bombardiers abattus, des chasseurs foudroyés, des croiseurs et des destroyers chavirés. La folie des cuirassés dépiautés, des mines flottantes coulées, des torpilles et des ogives tactiques endormies, bercées de houle et de rêves d'Holocauste.
Tant de guerres ont achevé de reléguer les fiers sauriens de jadis en éboueurs des mers.

De profndis, d'Anthelme Hauchecorne

Et voici la nouvelle qui explique pourquoi les droits d'auteurs sont reversés à l'association Sea Shepherd. Je suis de prime abord sciée de constater l'étendue des recherches effectuées par l'auteur sur les océans (les écosystèmes bathypélagiques et abyssopélagiques dont il parle dans son backstage). C'est certain qu'il y a encore beaucoup à découvrir dans les océans, leurs failles enténébrées de mystères et leurs habitants aux dégaines inquiétantes. C'est un univers totalement fascinant qui n'a pas encore livré tous ses secrets, un monde qui est le berceau de la vie et dont l'équilibre est sans cesse menacé.

J'ai adoré l'idée de placer les dragons hors de leur contexte montagnard habituel, loin de leurs caverneux ossuaires et de leurs rutilants trésors. Le milieu aquatique leur va finalement comme un gant. J'ai été assez surprise par les noms donnés aux dragons protagonistes de l'histoire. Effectivement, en lisant le backstage et en effectuant quelques recherches sur le net, leurs noms sont inspirés de dinosaures et autres créatures marines qui ont selon toute vraisemblance existé. Beau travail de recherche documentaire, et belle idée de thématique!

Preuve que la mer a encore beaucoup à nous apprendre. Elle demeure notre berceau et notre poumon (la moitié de notre oxygène provient des algues et du phytoplancton). Pourtant son pillage continue, irresponsabilité écologique qui sera notre marque de fabrique.
Aussi ai-je choisi de dédier cette nouvelle aux militantes et aux militants de Sea Shepherd, pour leur dévouement en vue de protéger les océans et leurs habitants.

Backstages de De profundis

La ballade d'Abrahel

Au plus fort de l'hiver, le bourg de Bresnes-en-Woevre grelotte sous son épais manteau blanc. En ce dimanche venteux, les villageois trouvent refuge dans leur chapelle, et dans la prière. La neige immaculée coiffe le clocher cagneux, les gargouilles grimaçantes, les vitraux et leurs martyrs.
Les carillons sonnent la fin de l'office. Têtes basses, capuches rabattues, les fidèles traversent la grand' place flagellée par la tourmente vers la tiédeur de leurs foyers. Vu du ciel, le parvis de l'église ressemble à une plaie d'où s'épanche une saignée de silhouettes arquées. Çà et là pourtant se forment des caillots. Des cercles de commères se regroupent pour honorer un culte de leur cru : celui du ragot. Eu égard aux températures frisquettes, seules les pisse-vinaigre les plus médisantes tiennent salon aujourd'hui.

La ballade d'Abrahel, d'Anthelme Hauchecorne

D'habitude, je suis peu friande des histoires d'anges déchus, de démons, de mortels qui se font prendre au piège de leurs machinations. Je les trouve la plupart du temps tellement manichéennes que c’en est casse-pied. Ici, pas de noir ni de blanc, mais une histoire toute en nuances de gris, ou les personnages sont tous aussi paumés les uns que les autres, enfermés dans leurs souffrances ou leur bêtise.

L'auteur a cuisiné à sa sauce une vieille légende qu'il a trouvé dans un ouvrage de démonolâtrie, avec succès. Ce qui m'a amusée, c'est que le récit original se passe à Dalhem, une petite bourgade située pas très loin de chez moi. Pour la petite histoire, je dois d'ailleurs y aller fin du mois pour un jeu de rôle grandeur nature. Je vous raconterai peut-être dans un prochain article mes péripéties au château de Dalhem, métamorphosé pour l'occasion en palais du doge à Venise… Ça promet d'être amusant!

J'ai bien aimé l'ambiance de vieux village que l'auteur décrit avec beaucoup de justesse. Toute cette étroitesse d'esprit, mêlé au commérage et à la bigoterie. J'ai bien connu ce type de mentalité, ayant moi-même passé plus de dix-huit ans dans un petit village de ce type, une fière bourgade médiévale au lourd passé guerrier et meurtrier, repliée sur elle-même, protégeant jalousement ce qu'il lui reste de son ancienne splendeur ducale. Je suis née bien après le début du siècle, et pourtant j'ai connu les affres des messes du dimanche, le vieux curé tout démantibulé qui perdait ses nougats, la baronne du coin qui faisait la course à l’hostie avec une autre vieille bigote, et les enfants du village qui passaient leur temps à uriner dans le bénitier… Étrange, d'ailleurs, que je n'aie pas été du lot… Et ça jasait ferme, dans cette petite communauté très fermée… Alors quand je me suis ramenée avec mes cheveux rouges, mes vêtements noirs, ma harpe et mes morceaux de Metallica, ça a jasé aussi. "C'est quand même bizarre, hein, une punk qui joue de la harpe… c'est satanique!". Du grand folklore, je vous le dit!

L'imaginaire, sous couvert d'explorer d'autres mondes, devient prétexte à prendre du recul sur celui qui nous entoure, pour mieux dévoiler ses travers.
[…]
Les histoires de fiction apparaissent ainsi comme autant de reflets de l'Histoire avec un grand "H". Telles des fleurs qui se nourrissent du terreau duquel elles ont éclos. Elles reflètent les désirs et les espoirs latents, les peurs subconscientes de notre société.

Backstages de "La ballade d'Abrahel"

Le buto atomique

Cette cocotte nourrissait des vues sur mon patron! Cette comédienne interprétait un remake de Roméo et Juliette, version croqueuse de diamants, où votre serviteur incarnait le faire-valoir. J'éprouvais le Syndrome du mouchoir : je me sentais sale et froissé.
Jamais une femme ne s'était servie de moi. Il a pu m'arriver d'entretenir de faux espoirs chez une dame ou deux. Avant cette nuit, nonobstant, la réciproque m'avait été épargnée. J'expérimentais un sentiment neuf : un douloureux cocktail d'humiliation et d'orgueil fouetté, titrant ses quarante degrés d'amertume.

Le buto atomique, d'Anthelme Hauchecorne

De toutes les nouvelles de ce recueil, celle-ci est celle qui m'a le plus intriguée… Je ne connaissais absolument pas le buto, cette danse d'origine japonaise qui tend à exprimer par les mouvements corporels des problématiques actuelles, telles que la Seconde guerre mondiale ou la catastrophe d'Hiroshima.

J'avoue ne rien y connaître à la danse, je suis piètre danseuse, incapable de reconnaître ma gauche de ma droite et de coordonner un tant soi peu mes mouvements (oui, je suis une éternelle maladroite… c'est plutôt comique, souvent pour les autres, plus rarement pour moi). Mais c'est un mode d'expression qui m'intrigue et qu'il m'aurait plu de tester si mes membres n'échappaient pas à toute tentative de contrôle. Je confesse d'ailleurs le honteux et heureusement bref visionnage de Danse avec les stars… Oui, bon… Disons-le tout de suite, je ne suis pas fan du "star système". Considérer des présentateurs de bas étage ou des pinups de téléréalité comme étant des "stars", alors qu'il y a à côté une kyrielle de gens qui ont réellement fait quelques chose de bon et qui eux restent méconnus, ça me chagrine. Mais c'est un autre débat ^^ Ce qui m'a intéressée dans cette émission, ce ne sont évidemment pas ces minets qui se risquent sur le dancefloor, mais bien les danseurs professionnels et leur magnifique maîtrise de leur art. L'auteur cite des danseurs qui l'ont inspiré pour cette nouvelle, aussi je me suis dit que j'aurais tout à y gagner en allant y jeter un œil. Ce serait bien dommage de limiter ma vision de cet art corporel à la simple vision d'une émission de télé.

Une autre facette de la nouvelle m'a interpellée, c'est celle de la magie et de la sorcellerie telle qu'elle y est représentée et telle que l'auteur en parle dans son backstage :

J'ai choisi la danse, en cela qu'elle fait référence aux sabbats, aux silhouettes nues des enchanteresses courant autour du feu. J'apprécie l'idée d'user de la danse afin de déchaîner des sortilèges, que la magie puisse être en nous, sans besoin de recourir à des ingrédients, ni à de louches décoctions. Que nous ayons cette capacité innée et inaliénable de parler à la Nature, pour peu que nous fassions l'effort d'apprendre son langage, de nous réapproprier notre corps, cette interface de chair et de peau.

Backstages du "Buto atomique"

Bien que j'apprécie beaucoup la magie "traditionnelle" en cela qu'elle nous offre bien souvent une sorte de parenthèse enchantée où l'impossible devient possible, où nous rêves les plus fous se voient hypostasiés le temps d'une lecture. J'aime les sombres électuaires aux relents de mort, les butyreuses mixtures aux ingrédients hétéroclites qui glougloutent joyeusement sur le feu d'un noir chaudron, les fioles crasseuses et dégoulinantes, les alambiques empuantis qui crachent de délétères vapeurs… Oui, je suis née le jour de Samain! Cela, je ne puis le nier, pas plus que je ne puis répudier mes origines gothico-steampunk…

Mais au fond de moi, je sais que la vraie magie ne se trouve pas entre les pages des vieux grimoires. Elle ne prend pas vie à l'évocation de quelque formule prohibée et gardée secrète depuis des millénaires, pas plus qu'elle n'agit sur le monde par le biais d'artefacts, quels qu'ils soient. Selon moi, la vraie magie est celle qui prend naissance dans la nature même, dans la communion que l'on fait avec celle-ci, et donc forcément par le biais de notre corps, de nos sens. L'homme a oublié depuis longtemps qu'il fait partie d'un tout, et qu'il a un pouvoir d'action sur ce tout, pour peu qu'il en prenne conscience et qu'il apprenne à interagir de façon efficace. Nous ne sommes peut-être qu'une infime goutte d'eau dans l'océan de la vie, mais chaque goutte a son importance et son potentiel d'action. À nous d'utiliser cela à bon escient… Et il est vrai que de tout temps, l'homme a utilisé le geste pour entrer en contact avec la nature et la partie divine qui réside en toute chose. Que ce soit les hommes de la préhistoire, les chamans celtes, les derviches tourneurs, les danses indiennes, les rondes de sorcières… jusque dans les gestes rituels propres à chaque religion.

Bref… j'ai aimé ce mélange de messages que la nouvelle tend à nous transmettre. La beauté de la danse, la magie qui prend naissance dans le geste, le tout lié aux dangers du nucléaire. Ça paraît follement hétéroclite, mais au final, pas tant que ça…

La grâce du funambule

Chacun est sur son trente et un. Un florilège de fashionistas. De charmants minois coiffant de beaux atours. Les attitudes, les sourires, les postures. Nulle place pour le naturel. Le moindre détail sophistiqué participe à ce petit théâtre de la vanité. Nous inaugurons ce soir la maison de mode de Roubaix. Au menu : champagne et boutiques de créateurs. L'avant-garde des jeunes stylistes de la métropole expose ses chefs-d’œuvre. Aux contres pendent les rêves chamarrés de modélistes fauchés.

La grâce du funambule, d'Anthelme Hauchecorne

Cette "Grâce du funambule" est une attachante nouvelle qui nous parle d'un jeune homme perdu sur le fil de la vie, poussé par son envie dévorante de réussite. On y parle notamment d'homosexualité, sujet délicat et très d'actualité, à une époque où les plus éveillés d'entre nous tentent de faire passer des lois en faveur du mariage pour tous.

S'il est quelque chose qui me heurte profondément, c'est bien l'homophobie. L'amour, c'est quelque chose qui ne se discute pas, un sentiment qui ne se choisit pas. Il peut toucher tout le monde, les jeunes, les aînés, les cheveux blonds, les cheveux gris, les hommes, les femmes… sans aucune exception. L'amour, ça reste l'amour, non? Peut importe que ce soit entre un homme et une femme, deux hommes, deux femmes… Le sentiment qui les unit est le même, alors où est la différence? Tant que les deux parties sont consentantes… Parfois, j'ai l'impression que l'opinion publique s'offusque plus vite d'une proposition de loi en faveur du mariage homosexuel, que de sombres affaires de prêtres pédophiles… J'avoue ne pas comprendre. La "différence" effraie bien plus souvent qu'elle le devrait, au lieu d'être prise pour ce qu'elle est : une immense richesse. Vous sauriez vivre dans un monde où tout le monde se ressemble, vous? Eh bien, pas moi…

Un petit clin d’œil également à cet aperçu du monde impitoyable et superficiel de la mode que la nouvelle nous offre. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'homme est un loup pour l'homme… J'ai trouvé excellente l'idée de parler du passé textile de Roubaix dans une nouvelle dont le thème devait être "sur le fil". C'est finement joué de la part de l'auteur.

Détail sur lequel je rebondis pour signaler ma très vive inquiétude quant à la recrudescence actuelle des violences homophobes, dans un climat de cécité générale. Je suis toujours surpris d'entendre le mot "homo" et ses déclinaisons employés comme injures entre ados. Je ne crois pas que cette dérive soit anecdotique. Je pense plutôt qu'elle trahit une opinion larvée chez nombre d'adultes.
J'en veux pour preuve le tollé suscité par le projet de loi du "mariage pour tous". Que des maires aient eu le culot de déclarer, publiquement, qu'ils refuseraient de célébrer de telles unions a de quoi laisser pantois. Piètre leçon de démocratie.
Une autre déception, plus vive encore, m'a été causée par les manifestations contre ce projet de loi. Je savais que la France comptait son lot d'esprits chétifs. Je les supposais simplement moins nombreux.

Backstages de "La grâce du funambules", extrait 1

À travers ce texte, peut-être ai-je voulu prouver également que j'étais capable d'un soupçon de finesse, qu'il m'arrive de m'écarter du potache et du gore. Aussi ai-je tâché, sur ces quelques pages, de ranger ma tronçonneuse et mon coussin péteur.

Backstages de "La grâce du funambule", extrait 2

Le roi d'automne

Aux yeux fraîchement décillés de la jouvencelle, la foule a subitement doublé. Aux badauds humains déjà entrevus s'ajoutent les Daedalos, les peuples du Sidhs, qu'elle décèle dorénavant dans toute leur diversité.
Chaque recoin devient sujet d'émerveillement. Les échoppes croulent de marchandises exotiques, de créatures fantastiques. Un dresseur propose ses serpents ailés aux robes moirées, voletant dans des cages à oiseaux. "Amphiptères! La solution à vos problèmes de rongeurs et de belle-mère! Demandez nos amphiptères!" s'égosille-t-il à l'intention des chalands.

Le roi d'automne, par Anthelme Hauchecorne

Sans doute la nouvelle la plus longue du recueil, Le roi d'automne consiste en une agréable introduction au cycle du Sidh, dont le premier tome, Âmes de verre, est déjà paru et sera bientôt lu et chroniqué par mes soins. C'est une plongée fulgurante dans un monde de sombre féerie tapis sous les paysages urbains qui nous sont familiers. Un univers ténébreux et pourtant… de très curieuse façon, on pourrait presque le qualifier de chatoyant. Peut-être n'est-ce que la chiche lumière des souterrains polarisée par la peau miroitante d'une aile de chauve-souris. Peut-être est-ce l'aura de magie qui se dégage du texte… peut-être est-ce surtout l'incroyable talent d'Anthelme Hauchecorne, conteur de génie qui détrône peu à peu les différents auteurs auxquels je m'étais attachée jusque-là.

L'univers du Sidh esquisse les contours d'un esthétisme urbain aux accents de féerie et de révolte. La résurrection de nos cauchemars d'enfant, mélange de Peter Pan et de benne à ordures.

Backstages du "Roi d'automne", extrait 1

J'aime énormément cette ambiance chthonienne qui émane des pages de cette nouvelle. Nous avons trop souvent tendance à oublier d'où nous venons. Car nous prenons directement racine dans le terreau des légendes celtes, où fées et créatures mythologiques côtoient les druides et leurs simples, les chamans et leurs rites païens. C'est un univers qui me parle énormément, "féerue" que je suis de merveilleux et de légendaire. Ce n'est pas pour rien que l'embryon de roman que je suis occupée à rédiger dans mes rares moments de temps libre a pour héroïne une elficologue débutante.

Je crois que nos sens nous trahissent. Qu'ils nous tiennent captifs d'un monde d'illusions. Que pour accéder à certaines vérités profondes, il nous faudrait observer avec l'esprit et le cœur…
Car comme il est conté dans Le roi d'automne, certains rites initiatiques ne vont pas sans heurts. Pour trouver qui nous sommes, parfois, nous devons commencer par nous perdre…

Backstages du "Roi d'automne", extrait 2

J'ai vraiment très hâte d'entamer Âmes de verre, qui m'attend sagement sur mon étagère. Pour mon plus grand plaisir, je me plongerai à nouveau dans l'univers envoûtant et ténébreux du Sidh…

Certes, le clip est des plus étranges, et le chanteur m'évoque un Freddy Krueger qui se serait accouplé à une mite. Intéressant mélange des Griffes de la nuit et de Brundle Mouche… Mais soit… J'adore cette chanson… Pour moi, elle correspond parfaitement à ce que je ressens à l'approche de l'automne.

[Chronique] Punk's not dead, d'Anthelme Hauchecorne

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

Où vous ferez la connaissance d'Obicion, de Malgasta, de Grenotte et Gourgou, ou encore de Meurlon dont le cul fut mordu par Quinette la chienne martyre… où nous parlerons des grands méfaits de la Technole, tout en tâchant de ne point être la proie de féeurs malveillants qui nous tuent à grand renfort de régurgitation d'oursins…

– Votre dévouée chroniqueuse de l'imaginaire, Acherontia.

[Chroniques] L’échiquier du mal, de Dan Simmons

(function(i,s,o,g,r,a,m){i[‘GoogleAnalyticsObject’]=r;i[r]=i[r]||function(){ (i[r].q=i[r].q||[]).push(arguments)},i[r].l=1*new Date();a=s.createElement(o), m=s.getElementsByTagName(o)[0];a.async=1;a.src=g;m.parentNode.insertBefore(a,m) })(window,document,’script’,’//www.google-analytics.com/analytics.js’,’ga’); ga(‘create’, ‘UA-59476001-3’, ‘auto’); ga(‘send’, ‘pageview’);
[Chroniques] L'échiquier du mal, de Dan Simmons

Ils ont le talent. Ils ont la capacité de pénétrer mentalement dans notre esprit pour nous transformer en marionnettes au service de leurs perversions et de leur appétit de pouvoir. Ils tirent les ficelles de l'Histoire. Sans eux le nazisme n'aurait peut-être pas été cette monstruosité dont nous avons du mal à nous remettre, Lee Harvey Osvarald n'aurait peut-être pas été abattu par jack Ruby, John Lennon n'aurait pas été assassiné devant chez lui, les fanatismes de tous ordres ne se réveilleraient pas de façon aussi systématique et nombre de flambées de violence, tueries, accidents inexpliqués, n'auraient peut-être pas ensanglanté notre époque. Car ils se livrent aussi entre eux, par " pions " interposés, à une guerre sans merci. A qui appartiendra l'omnipotence ? Sans doute à celui qui aura le plus soif de pouvoir.

Voir la fiche du livre sur Livraddict :

Logo Livraddict

La loi de l'attraction universelle…

"Ce roman perdu dans une bibliothèque de sciences appliquées, c'est un peu comme un appel du pied pour toi, non?". Puis je reportais systématiquement, baissant honteusement les bras face au volume significatif de l'ouvrage.

Cela faisait déjà quelques temps que ce livre me faisait de l’œil. Il me toisait depuis le haut des rayonnages de la bibliothèque où je travaille, et chaque fois que je passais devant, je me disais : "Ce roman perdu dans une bibliothèque de sciences appliquées, c'est un peu comme un appel du pied pour toi, non?". Puis je reportais systématiquement, baissant honteusement les bras face au volume significatif de l'ouvrage. Jusqu'au jour où… ce fameux jour d'avril où j'ai enfin pris mon courage à deux mains pour saisir cette brique et me la mettre en prêt sur mon compte lecteur. Et le voilà à présent qui me toise du haut de mes propres étagères. Quand viendra le moment où je lui livrerai bataille?

La bataille s'engage…

Par une soirée pluvieuse d'avril, je me saisis de la chose et, embrigadée dans mon plaid, armée de ma fidèle bougie parfumée et de mon réconfortant cappuccino choco, je passe à l'attaque!

Ce roman, je ne le laisserai pas longtemps me regarder de cet air narquois. J'ai ma fierté de lectrice, vous savez, ce n'est pas une brique de mille pages qui se jouera de moi! Alors, par une soirée pluvieuse d'avril, je me saisis de la chose et, embrigadée dans mon plaid, armée de ma fidèle bougie parfumée et de mon réconfortant cappuccino choco, je passe à l'attaque!

Ce fut une longue bataille, longue et épuisante. On se la jouait parfois à l'intimidation, une sorte de guerre des nerfs qui m'usait bien plus que je ne voulais bien l'admettre. Puis j'ai contracté ce virus tropical fort peu connu qui m'a, pendant une longue période, laissée sans énergie. Je ne lisais plus que par tranches de dix pages pour ensuite piquer du nez sur le volume. C'était très frustrant, car cela laissait le temps à l'ennemi de réorganiser son récit pour mieux me surprendre au tournant.

Et donc, à cause de cette somnolence intempestive, je me suis bien plus étendue sur cette lecture que je ne l'aurais dû. Et nous voici déjà fin août… Heureusement le combat a pris fin. J'ai trouvé en moi la force de lire les cent dernières pages d'une traite. Un jour de maladie, justement. Un de ces jours où vous êtes cloués au lit par une bonne grosse trachéite doublée d'une angine. Un de ces jours où de toute façon il pleut à verse et vous vous sentez diablement mieux sous vos couettes.

Du vampirisme psychique…

L'horreur va au-delà du fait de sentir une entité pénétrer sans autorisation dans notre esprit, puisqu'on n'est plus maître de nous même, de nos actions, de nos paroles.

"Ils ont le Talent…" nous dit le résumé. Mais qu'est-ce que le Talent, sinon la capacité de pénétrer mentalement dans l'esprit pour transformer le "pion" choisi en marionnette. Les protagonistes du récit emploient le terme de viol mental, tout en faisant comprendre que ce viol-ci est le pire de tous. L'horreur va au-delà du fait de sentir une entité pénétrer sans autorisation dans notre esprit, puisqu'on n'est plus maître de nous même, de nos actions, de nos paroles. Les pions ainsi violés ne sont plus qu'une coquille vide, une enveloppe charnelle dont un marionnettiste sanguinaire tire les ficelles. Ces vampires psychique peuvent se contenter de quelques actions avec le pion choisi, d'une durée d'une heure à plusieurs jours.

Mais plus effrayant encore, ils sont capables de "conditionner" un pion afin que celui-ci leur obéisse sur le long terme. Le pion perd alors toute sa personnalité et sa volonté propre. Il continue de vivre par le biais du vampire, mais il ne reste plus rien dans ce corps de ce que fut la personne autrefois. Et même lorsque le corps se détériore au point de ne plus paraître viable, le pion continue d'avancer envers et contre tout, guidé par l'esprit maléfique de son Talentueux maître. C'est ainsi que le vampire devient créateur de zombies.

L'horreur de tout cela, c'est qu'on ne sait rien faire contre eux. Ils s'insinuent dans l'esprit par la force et, une fois installés, il est impossible de les déloger. Sauf quelques privilégiés peuvent se targuer du statut de "neutre", des esprits que rien ni personne ne peut pénétrer.

Les origines de la violence…

Notre esprit en recherche de vérité voit tout à coup les pièces d'un même puzzle s'assembler en un tableau digne de Jérôme Bosch. C'est tellement criant de vérité qu'on peine à croire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve – ou une très bonne lecture.

Grâce à cette théorie de vampirisme mental, Dan Simmons parvient à nous faire croire que de nombreux événements historiques sanglants sont liés à ce Talent, que la violence humaine que l'on a de tout temps connu découle directement de cette spécificité psychique présente chez certains individus. Ces "révélations" sur la nature de certains êtres humains nous montrent une autre version du passé meurtrier de l'humanité, une version cachée, fantasmée, qui paraîtrait tout à fait plausible si l'on ne se trouvait pas dans un roman de fiction. L'auteur a trouvé le parfait fil conducteur pour expliquer bien des guerres et bien des tueries. On en arriverait presque à douter des explications vues au cours d'histoire, on en arriverait presque à se demander si nous n'avons pas été dupés sur toute la ligne. J'aurais pu avoir vraiment fort froid dans le dos s'il n'était pas écrit "fiction" dans le résumé du roman.

Et c'est là toute la force de ce récit. Notre esprit en recherche de vérité voit tout à coup les pièces d'un même puzzle s'assembler en un tableau digne de Jérôme Bosch. C'est tellement criant de vérité qu'on peine à croire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve – ou une très bonne lecture.

Personnellement, j'ai eu beaucoup de mal à accrocher avec cette lecture. Pas parce que c'est mal écrit, rébarbatif ou énervant, mais justement parce que c'est si bien écrit, si réel, si poignant, qu'il m'a fallut alterner avec plusieurs autres lectures pour digérer. Je suis bien incapable de me prendre autant de violence d'un coup dans les gencives. Et pourtant, question horreur, je suis rodée… Sauf qu'ici, il ne s'agit pas de diables, de démons, ou d'esprits aussi agressifs et meurtriers que fictifs. Ici, l'auteur nous plonge au cœur de la violence humaine, au plus profond de la haine et de la noirceur de l'Homme. C'est dur à encaisser. Et encore plus dur de se dire que si le Talent existait, certains sont assez tordus pour l'employer de la façon décrite dans le livre.

Des personnages contrastés…

Il y a bel et bien deux clans opposés, un clan de bons et un clan de mauvais. Et en même temps, c'est un peu normal, on est quand même bien au beau milieu d'une partie d'échecs, non?

Certains pourraient peut-être dire que les personnages de cette histoire entrent dans un schéma trop manichéen, les "gentils" d'un côté et les "méchants" de l'autre. C'est un fait qu'on ne peut pas nier, il y a bel et bien deux clans opposés, un clan de bons et un clan de mauvais. Et en même temps, c'est un peu normal, on est quand même bien au beau milieu d'une partie d'échecs, non? Et comme sur tout échiquier qui se respecte, nous avons un côté blanc et un côté noir. Ça fait peu de place pour le gris, ça…

Mais il existe une constante chez tous les personnages de ce roman, bon comme mauvais. Chaque personne est torturée à sa façon. Que ce soit les "agents du mal" qui sont pourris jusqu'à la moelle et que le Jeu rend encore plus malades et pervertis, que ce soit Saul, le rescapé des camps de la mort que le sort de son peuple continue à torturer, que ce soit Natalie, cette jeune afro-américaine qui perd un amour naissant et qui décide de se battre pour la vengeance, que ce soit Melanie Fuller, obsédée par son amour pour Willi et sa concurrence ouverte avec Nina… Chaque personnage a sa part d'obscurité, méchant comme gentil, et c'est ce qui les rend au final si humains.

Enfin, quand je dis humain… Je parle bien sûr de ceux qui n'ont pas le Talent. Car ceux qui l'ont n'ont rien d'humain, si ce n'est l'enveloppe physique, Ils se considèrent eux-même comme faisant partie d'une espèce supérieure. Mais à la lecture du récit, on peut franchement mettre en doute ce qualificatif.

Tout est dans la plume…

Qui dit changement de personnage dit changement radical de ton et de style narratif. C'est ce qui, pour moi, fait en grande partie le génie de ce roman.

Ce que j'ai vraiment apprécié dans la façon dont Dan Simmons a écrit son roman, c'est le découpage des chapitres, ni trop longs ni trop courts. Chaque chapitre commence par le lieu et la date exacte de l'action. Comme parfois l'auteur nous emmène dans plusieurs endroits à la fois, on parvient toujours à se situer, même lorsqu'on reprend le roman après l'avoir posé quelques temps.

Ce découpage du récit en courts chapitres permet également à l'auteur de changer de personnages à chaque nouveau chapitre, ou presque. Et qui dit changement de personnage dit changement radical de ton et de style narratif. C'est ce qui, pour moi, fait en grande partie le génie de ce roman. Même sans avoir lu le nom du personnage qui narre l'histoire au début du chapitre, on sait au premier coup d’œil à qui on a à faire. Celle qui, à mon sens, est la plus remarquablement travaillée, c'est Melanie Fuller. À chaque chapitre qui lui est consacré, on s'offre une nouvelle plongée dans son esprit moisi et délabré. C'est à faire se dresser les poils des avant-bras… C'est merveilleux de voir comme l'auteur arrive à se glisser dans sa peau pour la rendre plus vivante au fil des lignes, mais c'est également effrayant de penser que quelqu'un a pu imaginer une personne aussi malsaine, car il n'est pire monstre que cette vieille femme cette créature.

Quant à l'Oberst, autre personnage dont Simmons brosse un portrait profond et complexe, il est à la hauteur de la vieille Fuller, aussi fou et sanguinaire, si pas plus encore.

Un second point que j'ai trouvé vraiment remarquable, c'est le contexte historique décrit par l'auteur. Non seulement Dan Simmons est très bien renseigné en ce qui concerne l'histoire contemporaine, notamment pour ce qui est de la seconde guerre mondiale, mais en plus il met en place l'histoire de ses personnages de façon toute à fait remarquable. Le passé de chacun est fournit, détaillé, tous les éléments se tiennent, tout paraît tellement réel que s'en est affolant. J'admire énormément le travail d'écriture, de recherche et de mise en place de l'histoire accompli par Simmons. Rien que pour cela et pour son incroyable inventivité, ce roman vaut vraiment le détour!

J'ai adoré ce moment, car en l'espace de quelques pages, l'auteur a donné à ces millions de morts une force d'action – fictive, mais jouissive malgré tout.

Un autre point fort que je souhaitais soulever, ce sont les nombreuses références que l'auteur fait à la Shoah. Saul, un des principaux personnages, est juif et a connu le génocide de son peuple. En tant que survivant, on revit à travers lui de nombreux épisodes de la souffrance juive dans les camps de la mort. Et s'il est un moment de notre Histoire qui me touche particulièrement, c'est bien celui-ci. Je me sens en révolte devant cette souffrance infligée à ce peuple, en révolte face à la négation pure et dure de leur statut d'être humain, de leur droit d'être tout simplement. Il y a, à la fin de ce livre, une scène particulièrement forte et touchante lorsque Saul affronte l'Oberst dans un grand combat psychique, mais je n'en dirai pas plus pour ceux qui désirent lire ce roman. Toujours est-il que j'ai adoré ce moment, car en l'espace de quelques pages, l'auteur a donné à ces millions de morts une force d'action – fictive, mais jouissive malgré tout (on pourrait même dire "juissif" XD).

En résumé…

Les points positifs…
  • Les personnages complexes et l'histoire très travaillée.
  • L'incroyable créativité de l'auteur et ce thème des vampires psychiques qui est juste génial, et très bien traité.
  • Le style d'écriture qui varie d'un personnage à l'autre, la plume soignée, la structure du récit.
Les points négatifs…
  • Une histoire pleine de violence qui peut parfois être lourde à digérer pour les plus sensibles.
Ma note : 19/20, il s'en est fallu de peu pour parvenir au maximum. Et oui, c'est un énorme coup de cœur ^^

Lu dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015"

Lu dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015"

Lu aussi dans le cadre du Baby challenge Fantastique 2015 sur Livraddict

Lu aussi dans le cadre du Baby challenge Fantastique 2015 sur Livraddict

[Chronique littéraire] Hysteresis, de Loïc Le Borgne

(function(i,s,o,g,r,a,m){i[‘GoogleAnalyticsObject’]=r;i[r]=i[r]||function(){ (i[r].q=i[r].q||[]).push(arguments)},i[r].l=1*new Date();a=s.createElement(o), m=s.getElementsByTagName(o)[0];a.async=1;a.src=g;m.parentNode.insertBefore(a,m) })(window,document,’script’,’//www.google-analytics.com/analytics.js’,’ga’); ga(‘create’, ‘UA-59476001-3’, ‘auto’); ga(‘send’, ‘pageview’);
[Chronique littéraire] Hysteresis, de Loïc Le Borgne

« Allô, c’est un enfant perdu qui vous parle.
Est-ce qu’il y a quelqu’un de l’autre côté ?
Non, vous êtes déjà morts.
Je suis l’enfant de vos enfants, je suis de votre sang.
Il y a une petite bougie allumée près de moi. Il faut économiser les bougies. Autour, c’est le noir de la cave, celle où je vis. »
Le temps a filé depuis la Panique, la grande, l’incommensurable débâcle qui a couru sur le monde, balayant jusqu’au dernier rêve d’une humanité autocentrée… Le temps a passé, oui, et il a fallu reconstruire comme on a pu. Essayer, en tout cas, et au prix fort : celui du savoir, bien sûr, mais aussi celui de l’espérance… Et quand Jason Marieke arrive à Rouperroux, misérable village accroché à sa survie précaire, lui, l’ancien, celui d’avant la Panique, homme en quête doté de connaissances mystérieuses et aux questions qui dérangent, alors semble sonner l’avènement d’une ère nouvelle, celle des réponses et du cortège d’horreurs qui les accompagne…
Romancier bien connu dans le champ des littératures dédiées aux plus jeunes, Loïc Le Borgne signe avec Hysteresis son premier roman « adulte », récit post civilisation très personnel, puissant, lyrique, porté par une langue ciselée et une sensibilité tranchante.

La loi de l'attraction universelle…

Ce qui m'a attirée vers cette lecture? La couverture et le titre, tout simplement…

Mon avis en résumé…

"Un excellent roman, magnifiquement écrit, et particulièrement lucide sur les turpitudes humaines. A tel point que je l'ai trouvé carrément glauque par moments. En ce sens, on ne peut pas dire que la lecture fut agréable, et pourtant je ne suis pas parvenue à décrocher avant la fin. Car au final j'ai aimé ces personnages qui se battent pour préserver le peu de bon qu'il reste en ce monde…"

Ma note : 8,5/10

Un univers glauque…

Loïc Le Borgne nous propose ici une excellent et terrifiante dystopie, nous plongeant dans une France post-apocalyptique où les humains ayant survécu à ce qu'ils appellent la "Panique" ont fondé de petites communautés aux secrets bien gardés. A partir de ce concept, l'auteur nous entraîne dans un voyage horrifiant au cœur de la folie des hommes. Folie des grandeurs pour certains, folie de suivre les meneurs pour d'autres, folie de rester fidèle à certaines valeurs pour les meilleurs d'entre eux. Ainsi nous voyons comment l'homme peut être amené à commettre les pires atrocités sous couvert de certaines idéologies qui paraissent inoffensives de prime abord, mais qui s'avèrent être de véritables bombes à retardement.

Du coup, il est vrai que la lecture ne fut pas très agréable. Extrêmement prenante de part l'intrigue, mais peu agréable de part le fond de l'histoire, qui rappelle de façon douloureuse la profonde connerie de certains hommes (ou femmes d'ailleurs), la barbarie dont certains sont capables, les horreurs commises au nom d'idées abstraites. Peu agréable parce que cela rappelle une certaine actualité qui fait mal lorsqu'on y pense, qui fait saigner le cœur et qui tord l'estomac.

Et pourtant, malgré cette atmosphère étouffante et nauséabonde, cette impression d'enfermement, d'écrasement, d'impuissance que j'ai ressenti tout au long de la lecture, je n'ai pu que dévorer les quelques 353 pages du roman. Je me suis laissé prendre au jeu de détective proposé par l'auteur, me suis laissé happer par cette intrigue machiavélique et presque délicieusement dérangeante jusqu'au dénouement, jusqu'à ce que mon impression d'étouffement arrive à son paroxysme, pour enfin disparaître. A l'instar de certaines âmes défuntes, on ne trouve le repos qu'une fois l'énigme résolue et le livre refermé.

Un titre évocateur…

J'ai été très intriguée par le titre de ce roman, pensant qu'il s'agissait d'un dérivé du mot hystérie. Ça aurait pu, oui, mais je crois que l'explication est plus complexe que ça…

Wikipédia nous dit : "L'hystérésis (ou hystérèse) est la propriété d'un système qui tend à demeurer dans un certain état quand la cause extérieure qui a produit le changement d'état a cessé."

Ce qui résume très bien le roman, où il est effectivement question d'une société qui, suite à une catastrophe écologique mondiale, veut à tout prix rester dans un état presque sauvage, avec ses croyances et des superstitions primaires. La catastrophe, ce qu'ils appellent la Panique, est passée depuis plus de quarante ans, et pourtant nous avons sous les yeux un village, une petite communauté, qui, ayant été obligée d'en revenir aux sources, refuse toute possibilité d'évolution qui lui serait proposée. Ce refus de la civilisation et de ses technologies, motivé par la "grande blessure" infligée par les pollueurs qui ont contribué à l'avènement de la Panique, est parfois poussé à un point tel que l'on voit ressurgir des comportements primaires et barbares. C'est une des choses étonnantes dans ce roman, selon moi, cette volonté qu'a ce village de finalement rester "dans sa merde", alors même que le héro, Jason Marieke, propose l'amélioration des conditions de vie grâce à des technologies qu'il a vu employer avant la Panique.

Jason Marieke…

J'ai été très touchée par le héro du roman, Jason Marieke. Survivant de la catastrophe, c'est un homme d'âge mûr qui a traversé de nombreux pays et de nombreuses épreuves douloureuses pour retrouver son village et la femme qu'il aimait à ses dix-huit ans. J'ai aimé sa façon d'être, simple et humble, et pourtant lucide par rapport aux véritables besoins de l'humanité, sans pour autant tomber dans les erreurs commises avant la Panique. C'est un homme profondément bon, qui tente par tous les moyens de préserver le peu de positif qu'il reste sur terre.

J'ai également été touchée par son histoire d'amour avec Florine, son amour de jeunesse enfin retrouvé. Loin de ces romances guimauves ou "sursexualisées" que l'on nous sert à toutes les sauces dans la littérature d'aujourd'hui, leur histoire reste simple, émouvante, car racontée avec beaucoup d'intimité et de sensibilité.

Les autres personnages aussi sont très intéressants, car chacun possède une personnalité forte. Chacun d'eux est merveilleusement décrit par l'auteur qui excelle à leur donner véritablement vie, tant chaque caractère, chaque histoire personnelle sont peaufinés jusque dans le moindre détail.

Il y a Romain, le conteur de notre histoire, qui sera un excellent témoin dans la vie et les affaires du village. Il y a des personnages très positifs, tels que Florine, Chanteclaire même s'il n'en a pas l'air, Aymeric Thévenard l'archiviste qui cherche à préserver toutes les traces possibles du passé pré-Panique.

Il y a d'autres personnages beaucoup plus inquiétants, des meneurs qui ne mènent pas aux bons chemins, tels qu'Aurore Desmoulins, la guérisseuse qui profite de son statut pour manipuler la population qu'elle maintient dans la hantise de toute forme de civilisation. Il y aussi les jumelles, Mélusine et Mélopée, du même acabit que leur tante Aurore, mais qui elles, manipulent les enfants du village en leur faisant croire aux fées et à leur colère devant la civilisation pré-Panique. Ces personnages-là, je dois l'avouer, m'ont beaucoup inquiétée de par leur fanatisme aveugle, la folie que cela induit chez elles et les manipulations qu'elles mettent en place pour imposer leurs idées au reste de la communauté.

Et puis il y a les suiveurs, le maire Léost, la vieille Fournigault, la famille Baadi et j'en passe. Ceux-là sont peut-être récupérables, une fois les meneurs mis hors d'état de nuire. Mais on a quand même envie de leur mettre une bonne paire de baffes pour leur ouvrir les yeux…

Journal intime…

Ce qui personnellement m'a moins plus, c'est le fait que le roman contient parfois des morceaux de journaux intimes, des extraits du carnet de notes de Jason Marieke contenant des poèmes ou des paroles de chansons. L'idée est bonne, excellente même, et la façon dont cela a été traité par Loïc Le Borgne est admirable, car il est parvenu à trouver des extraits de chansons qui collaient en tous points au texte ainsi qu'à la personnalité de Marieke, très genre "vieux routard américain". Mais moi, ça m'a moins touchée, j'aurais préféré trouver l'histoire d'un bloc, sans faire de détours par la case poético-musicale.

Lu dans le cadre du challenge "1 mois = 1 consigne 2015" pour le mois de janvier, où la consigne était de lire un roman publié en 2014...

Lu dans le cadre du challenge "1 mois = 1 consigne 2015" pour le mois de janvier, où la consigne était de lire un roman publié en 2014…

Lu aussi dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015"

Lu aussi dans le cadre du challenge "Littératures de l'imaginaire 2015"

Lu aussi dans le cadre du challenge "ABC de l'imaginaire 2015", pour la lettre L

Lu aussi dans le cadre du challenge "ABC de l'imaginaire 2015", pour la lettre L