[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Synopsis…

Chaque fantôme resté en arrière a une histoire, et aucune d'entre elles ne peut laisser indifférent celui qui les écoute… "Lorsque je relève les yeux de la rivière, je capte nos reflets dans la vitre. Un peu plus grand que moi, Calame paraît soudain bien trop jeune. Je m'apprête à lui sourire, dans ce miroir de fortune, quand une silhouette se joint au tableau. Et je n'ai le temps de rien". Petrichor est habitué aux missions difficiles. On ne sait jamais ce que les âmes perdues nous réservent, même lorsqu'on est là pour les délivrer de leurs tourments. Et avec les spectres qui peuplent l'île sur laquelle il a été envoyé, il n'est pas au bout de ses surprises. Coupé du monde, confronté à une histoire sordide dont il démêle les fils un à un, Petrichor pourrait bien basculer dans le piège de la solitude et la noirceur qu'elle entraîne si Calame ne débarquait pas à son tour sur ces rivages désolés. Appartenant à l'organisation adverse, qui capture les âmes pour les revendre au meilleur prix, tout le sépare de Petrichor. Pourtant, ils ne tardent pas à unir leurs forces face au danger qui les menace, outrepassant tous les interdits que leur imposent leur don et les deux institutions rivales pour lesquelles ils travaillent.

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour août 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne et leur collection Snark pour ce partenariat et la découverte de cet ebook.

Ce qui m'a attirée plus particulièrement vers cette lecture? Vraiment, vous ne vous en doutez pas?! Même pas un tout petit peu?

Eh bien, ma foi, c'est une histoire de fantômes! Et moi, j'adore, que dis-je, je suis totalement amoureuse des histoires de fantômes! Et celle-ci m'a littéralement transportée!

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À mes mots, Calame acquiesce. Il se lève en détournant le regard. Ce qu’il vient de se passer reste entre nous sans que personne n’ose crever l’abcès, et j’ai besoin d’air.
Je traverse la maison au pas de course, sans plus m’inquiéter de croiser quoique ce soit. Lorsque j’émerge sur la terrasse, l’orage éclate enfin, éventrant les nuages. Ils déversent sur moi une pluie drue, qui me trempe aussitôt. Je ramasse nos deux sacs pour les balancer à l’intérieur, mais je retourne dehors pour me planter sous l’averse, comme si elle pouvait me laver les idées, à défaut de me purifier. Rien de tout ça ne se passe, mais à me retrouver rincé jusqu’aux os, mon corps se calme enfin, mon cœur aussi.
En relevant la tête, j’aperçois Calame qui m’observe, impassible. Je lui rends son regard, sans sourire, aussi paumé que lui, avant de le rejoindre à l’intérieur.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Ghostbusters…

Vous l'aurez compris, Petrichor est un Sillonneur, une sorte de chasseur de fantômes. Il parcoure le monde de mission en mission afin de refermer les "sillons", ces traces qui unissent notre monde à celui des morts. Le but final est d'aider ces esprits à retrouver la paix et à retourner dans leur univers sans plus troubler le nôtre.

La vision que Céline Etcheberry présente des fantômes est très poétique, et au final très gothique. Certains d'entre eux sont presque attachants, d'autres vous feront froid dans le dos, mais dans tous les cas, aucun ne vous laissera indifférent.

Mes semelles crissent contre la neige qui recouvre les racines et les feuilles tombées autour du chêne. Sans ce corps au visage bleuté empêtré dans ses branches, l’arbre aurait tout de majestueux. Même cette clairière, enveloppée d’un manteau pâle et nimbée d’une aura aveuglante, m’évoque un calme serein, une nuit au coin du feu, et comme me le ferait remarquer Lucy, le chocolat chaud, son péché mignon. J’écarte les flocons amassés à même l’écorce, pour confirmer mes suspicions. Impossible que cette femme ait mis fin à ses jours ici, en haut d’une branche inatteignable. Tout cela a été préparé avec un soin particulier, même si je n’en connais pas la raison.
À hauteur de mon visage, je remarque des entailles dans le tronc qui témoignent de la présence d’une échelle. Quelqu’un a passé la corde au-dessus de la branche où se trouve désormais la défunte, avant de la nouer hors d’atteinte, une fois son forfait accompli.
Lorsque je viens me poster sous les branchages, la morte baisse les yeux pour tâcher de m’apercevoir. Je me décale pour lui rendre son regard et surtout, réussir à l’observer de plus près. Des traces de lutte recouvrent ses avant-bras, marqués de griffures et d’ecchymoses. Les mêmes que j’entrevois autour de son cou, même si celles-ci, seules, auraient pu simplement justifier un changement d’avis trop tardif.
Sa peau livide rend sa tenue plus noire encore. À la manière des bonnes d’antan, elle arbore un uniforme strict qu’aucun bijou ne vient rehausser. Je parcours en mémoire la liste des domestiques du manoir, avant d’en retenir deux : Marieke et Annie. Laquelle des deux a mérité de finir ses jours ainsi, pendue à une branche ?
Son calme soudain me déconcerte. Silencieuse, elle traque chacun de mes mouvements d’un œil avide, la corde geignant chaque fois qu’elle s’agite. D’une main, je chasse quelques flocons amoncelés sur mes joues, et je jurerais la voir sourire.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Alone in the dark…

Dans cette histoire, les fantômes filent la chair de poule, c'est vrai. Mais cela ne serait rien sans le cadre et le contexte du récit. Parlons du cadre tout d'abord.

Petrichor atterrit sur une île de cauchemar, littéralement. Une île hantée sur laquelle est bâti un manoir de style victorien. Les propriétaires ont bien essayé de vendre, mais les acheteurs potentiels fuyaient irrémédiablement, la peur au ventre. Rien n'y fait, l'atmosphère lourde et les apparitions spectrales rebutent jusqu'au plus téméraire d'entre eux.

Le manoir en lui-même est "creepy" au possible, avec ses tapis en lambeaux, son humidité, ses champignons, ses meubles d'un autre temps, ses objets hétéroclites à l'usage le plus souvent macabre, ses fenêtres brisées, ses cadavres d'animaux entrés par hasard et qui ont été incapables de trouver la sortie, ses plantes en pots devenues jungle… Bref, tout est parfait jusque dans le moindre détail.

Le tout présente un petit côté "Alone in the dark" qui m'a beaucoup plu, surtout lorsque Petrichor découvre les environs du manoir de nuit à la seule lueur de sa lampe torche…

À mesure que j’avance vers le manoir, j’en examine attentivement la façade. En me basant sur le nombre de fenêtres et d’étages, je devine que ces trois jours seront amplement nécessaires pour tout explorer. Une prière silencieuse m’échappe : pourvu que ce que je cherche se trouve bien à l’intérieur. Je n’ai jamais aimé courir les sous-bois.
La terre meuble du chemin se dérobe sous mes pieds, malmenée par les ans et les intempéries. J’atteins le haut de la butte, et la poussière cède la place aux graviers qui crissent sous chacun de mes pas. Au centre d’une grande place ovale trône une gigantesque fontaine, depuis longtemps tarie. Des moisissures pendent autour d’un plateau autrefois majestueux et dégoulinent jusqu’à atteindre le bassin rempli d’une eau de pluie croupie. Un oiseau mort flotte à la surface. Un corbeau aux orbites vides.
Bienvenue à la maison, je pense en m’immobilisant. Si l’on devait ramener mon travail à quelques règles simples de sécurité, elles se résumeraient à : ne jamais commencer le boulot en pleine nuit ; toujours repérer les environs ; si c’est trop beau pour être vrai, ça l’est ; et, les apparences sont toujours trompeuses.
Ma lampe de poche en main, je parcours une nouvelle fois la façade des yeux. Le faisceau lumineux se réverbère contre les vitres restantes, joue brièvement sur un éclat brisé, avant de venir mourir sur le gouffre opaque d’une porte grande ouverte, à ma droite. Si seulement j’avais eu un plan de la maison, en plus de celui de l’île, j’aurais pu savoir où ça menait.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Coupés du monde…

Une île inhospitalière, un manoir décrépit au-delà du récupérable, des émanations spectrales qui dépassent des sommets de laideur et de malveillance, qu'est-ce qui pourrait être encore pire? Ah oui, tient! Peut-être le fait que notre chasseur de fantômes soit totalement coupé du reste du monde?

Une fois son bateau reparti, pas de GSM, pas d'ordinateur, et donc aucun moyen de communication avec l'extérieur. Le bateau ne revient que trois jours plus tard, s'il revient… et aucun secours n'est prévu avant au moins six jours (date à laquelle son équipe aura constaté sa disparition).

Dans son équipage, une lampe torche, un sac de couchage, et quelques vivres. Et là, on sent une bonne vieille angoisse du manque et de la solitude repointer le bout de son nez ^^

— J’ai un problème.
Calame relève le nez, croise mon regard et s’arrête à son tour. Je lis dans ses yeux des émotions tout aussi bancales.
— Quoi ?
D’une main, je recommence à masser cette épaule qui ne me donne aucun répit.
— Un coup de déprime.
— Ah… ça arrive à tout le monde.
— Non. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est bien trop soudain, et que ce sont des pensées que je n’ai jamais eues avant.
Après une poignée de secondes, Calame hoche la tête.
— Ça va sembler idiot, mais je me sens vraiment seul depuis qu’on a atteint la forêt…
— Moi aussi. Donc on a un problème.
— Coup de blues… ?
— Non, plutôt dépression spectrale. M’est avis qu’on ne va pas tarder à comprendre pourquoi. Tout ça, cette tristesse, cette solitude, ça ressemble fort à un souvenir.
— Un peu comme le vent…
Au premier abord, je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas pris garde aux gémissements de la brise, qui peu à peu se sont mués en faibles lamentations. Du regard, j’explore les arbres autour de nous, ce chemin toujours courbe qui ne nous a menés nulle part.
— On tourne en rond, commente Calame en confirmant ma sensation.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Des concepts novateurs…

Mais sur l'île où il se rend cette fois-ci, il s'aperçoit qu'un autre chasseur de fantômes s'apprête à marcher sur ses plates-bandes. Un homme de l'organisation ennemie, un Rabatteur. Dans leur clan, ils ne chassent pas les fantômes pour les aider à retrouver la paix, mais bien pour les capturer et les vendre aux plus offrants.

Pas le choix, dans ce milieu des plus inhospitalier, ils vont devoir apprendre à collaborer. Mais voilà, Calame manque d'expérience, et c'est Petrichor qui va se charger de lui apprendre quelques ficelles du métier. Certaines appellations, notamment… Ce que sont les pleureuses, ces fantômes décédés dans la solitude la plus noire et qui prennent un malin plaisir à faire ressentir la même chose à leurs victimes… les incorporations, les possessions, les charognards aussi.

Calame, quant à lui, montre à Petrichor plus que ce qu'il ne devrait montrer concernant la technologie propre à son groupe. Ces petits cubes chargés de capturer les âmes défuntes, ces scanners spéciaux qui détectent les sillons ouverts, ces lampes torches oranges qui avertissent d'éventuelles présences fantomatiques…

Toute cette science est évidemment très novatrice, et je me suis délectée de voir toutes ces belles trouvailles dont l'auteur nous gratifie. C'est d'ailleurs assez curieux, car je suis justement occupée à écrire une nouvelle mettant en scène un collectionneur d'âme et son acolyte chasseur de fantômes. J'ai donc souris dans ma barbe en voyant que quelqu'un y avait pensé avant moi… Mais que cela ne me décourage pas d'écrire ma nouvelle! Car la conception n'est quand même pas tout à fait pareille, surtout que mon histoire se passe à l'époque victorienne et relève purement du genre steampunk. Mais soit, revenons-en à nos moutons ^^

— C’est une pleureuse ! Recule, Calame !
Toujours à l’aveugle, mes doigts retrouvent son poignet, alors que je le ceinture d’un bras, trop tard. La lampe met à jour la tête de l’adolescente, penchée sur ses genoux qu’elle tient serrés contre elle de ses mains. Ses cheveux retombent en paquet, masquant encore son visage.
— Ce n’est qu’une gamine, rétorque Calame, surpris, alors que je l’attire vers l’arrière.
Il manque trébucher, et me bouscule dans son élan.
Alors, son regard tombe sur sa précieuse tablette. Les courbes palpitent et se révoltent, le vert rassurant ayant viré depuis longtemps à un rouge vibrant de mauvais augure.
— Ce n’est qu’une…
Les mots de Calame meurent dans sa gorge, son souffle s’emballe. Tandis que je le maintiens contre moi, les sanglots se muent en clameur, et la voix d’Helena envahit nos esprits. Le désespoir s’immisce de nouveau en moi, tout comme je sais qu’il envahit Calame, telle une vague oppressante, implacable. L’air me manque, l’espoir, l’envie de vivre… Un tourment étranger me submerge, balayant toute pensée cohérente, une peur insidieuse et dévorante qui cogne dans mon cœur à le faire défaillir. Soudain, les murs me semblent plus près, bien trop proches. Ma main abandonne celle de Calame pour agripper mon col, espérant le libérer de son carcan qui m’étrangle, m’empêche de respirer. Les larmes d’Helena piquent mes paupières, je sens son chagrin se déverser le long de mes joues, ses pleurs se mêler à ceux de Calame, dont les jambes faiblissent sous l’angoisse et l’abandon.
Comme hypnotisé par le danger, la main de Calame persiste à fixer sa torche sur cette enfant qui n’en est plus une. L’esprit relève la tête, et dévoile un visage creusé par les siècles, témoin d’hécatombes et d’agonies qu’elle n’a jamais connues. Je sens ma volonté ployer, noyée par une fin que je sais proche. Face à nous, la bouche d’Helena s’ouvre sans fin, de plus en plus grand, vociférant ce chant de détresse, de malheur. Sa peau flétrie pend autour de dents trop longues, me soufflant tout désir, toute espérance. Et c’est désormais moi, qui me retrouve emmuré vivant dans mon propre corps, anéanti par la terreur d’un millier d’âmes, mon cœur sur le point de lâcher battant contre mes oreilles, m’assourdissant presque. Mes geignements se joignent à ceux de Calame, alors que nous tombons à la renverse, la torche rebondissant près de nous et tourbillonnant quelques secondes pour s’arrêter, ironie du sort, sur le spectre qui nous hurle toujours sa détresse.

Le prix des âmes. T, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Comme un petit air de Sixième sens…

Dans ce roman, j'ai trouvé quelques clins d'yeux à des classiques du genre fantomatique, et à Sixième sens notamment. Tout qui lira les passages concernant le petit Fidelio seront probablement d'accord avec moi. Empoisonnement dû à un syndrôme de Munchhausen, ça doit parler aux fans du film, ça…

Des tremblements remontent le long des bras du gamin, jusqu’à secouer ses épaules.
— Oh, a-t-il tout juste le temps de marmonner avant de se mettre à baver avec profusion.
La salive dégouline le long de son menton, et il me fixe de ses yeux délavés, emplis du fol espoir de me voir l’aider. Avant que je n’aie eu le temps de réagir, il se plie en deux et dégueule à mes pieds, une masse opaque, verdâtre, striée de sang. Puis, aussi vite qu’il a commencé à se sentir mal, il se redresse, intact, et s’évapore.
Seules ses vomissures demeurent un instant, avant de s’éparpiller en poussière. Au moins, dans mon malheur, j’ai la chance d’échapper aux odeurs…

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

De la poésie gothique au macabre…

Il faut tout de même l'avouer, le gros point positif de ce roman, c'est tout de même l'incomparable écriture de Céline Etcheberry, très déliée, très féminine. Certaines métaphores étaient juste à tomber, comme ces nuages bas au ventre gonflé d'une promesse pluvieuse. Très joli, vraiment… très créatif, aussi.

J'ai trouvé les descriptions vraiment très vivantes et tellement délectables, que ce soit dans le manoir aux horreurs ou dans le désert des forêts insulaires. Et ces scènes macabres où les âmes défuntes venaient livrer leurs secrets étaient tout simplement parfaite. L'auteur possède l'art d'instiller l'horreur aussi bien que la poésie sombre qui embaume le moisi.

Une chose singulière me frappe alors que nous posons le pied dans cette chambre, pour nous retrouver face à une nouvelle mise en scène. Jamais, à travers tous les lieux hantés que j’ai fréquentés, je n’ai trouvé de spectres si organisés, rangés chacun dans leur propre pièce, à m’attendre. Les entités de cette île, parsemées à travers le manoir et ses collines, m’apparaissent trop soigneusement présentées – cataloguées faute d’autres mots. D’ordinaire, les fantômes se hâtent de découvrir les lieux qui les entourent, de venir à la rencontre des vivants qu’ils entendent ou aperçoivent, voire même sentent, grâce aux émotions qu’ils projettent. Pourtant, ici, nous les découvrons presque tous cantonnés dans leur rôle, sur les lieux de leur mort. Parqués, en somme.
Cette nouvelle pièce n’y fait pas exception. Spacieuse et autrefois bien agencée, elle n’a plus rien de l’adorable chambre d’enfants qu’elle a dû être, à une autre époque. Des volets clos filtrent une lueur blafarde qui strie la salle de longs filaments aveuglants. Les meubles et les décorations jonchent le sol en une mare éparse de jouets cassés, de débris de bois, et de lambeaux de tissu. Les rideaux mangés par les mites dégringolent des tringles de guingois, un miroir brisé reflète la lumière du jour au plafond, renvoyant les rayons du soleil à travers un mobile dont ne pendent plus que des fils et un unique avion sans ailes. Des membres de poupées se mêlent à la fourrure d’ours en peluche déchiquetés, aux voiles déchirées d’un navire de pirate foulé au pied, et aux pages trempées de dizaines de livres de contes.
Près de l’entrée, une série de têtes de baigneurs fixe le spectacle de leurs orbites noires.
Trônant au milieu de ce capharnaüm, une chaise à bascule va et vient en cadence. Sur celle-ci, une nourrice berce une petite masse emmitouflée dans une layette rongée par l’humidité. Du sang s’échappe des cavités vidées de ses yeux et de sa bouche, maculant ses joues laiteuses, son menton, sa chemise stricte.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Un duo complexe…

De son propre aveu, Céline Etcheberry apprécie "les héros humains, plein d’erreurs et de contradictions. Qu’ils échouent, remontent la pente, trahissent ou deviennent une épaule inébranlable. Les « gentils losers », des héros plein de défauts, comme tout le monde".

On ne peut pas vraiment qualifier Petrichor de "loser", même s'il est gentil, ni même Calame, même s'il est plus sensible. Mais effectivement, ces deux personnages, sans pour autant être des anti-héros, sont là avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs blessures, leurs failles, mais aussi leurs espoirs et leurs désirs. Personnellement, j'aime ces personnages complexes dont on ne sait pas tout dès le premier dialogue. Et j'ai aimé les surprises que l'auteur nous a réservé, ces parcelles de personnalité qu'ils auraient tant voulu cacher mais que la situation a fait ressurgir. Quel joli travail effectué pour rendre ces deux hommes réalistes, avec une psychologie et un background historique étoffé.

— Bien sûr que tu…
Mes paroles restent en suspens lorsque je sens ses lèvres effleurer ma peau. La chaleur moite de sa langue s’étend soudain juste sous le lobe de mon oreille, et je m’écarte sans douceur, pour agripper ses épaules.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis sûr que je peux te faire changer d’avis…
Ses yeux vitreux, noyés de larmes, se rivent aux miens. Des plaques rouges s’étendent le long de ses joues, jusqu’à ses tempes. Je place le dos de mes doigts contre son front, et c’est à n’y plus rien comprendre. Calame brûle d’une fièvre nouvelle, qui a chassé le froid trop vite. Si celle-ci continue à grimper, il risque à tout instant de succomber à un malaise.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne sais plus ce que tu dis.
— Je peux te faire changer d’avis… Si tu me laisses partir, je ne dirai à personne ce qu’il s’est passé…
— Changer d’avis sur quoi ? Mais je ne te veux aucun mal, Cal’… Ce n’est pas parce qu’on est…
— Carl, rétorque-t-il en me coupant dans mon élan. Je m’appelle Carl…
— Carl. Écoute-moi… Je sais qu’on nous a monté la tête, les uns contre les autres, mais ici ce n’est pas moi l’ennemi, tout comme tu n’es pas le mien, je…
Sa main se glisse entre mes cuisses, agile, remonte jusqu’à mon entrejambe pour s’y lover, sans qu’il ne me quitte du regard. J’éprouve toutes les peines du monde à garder mon calme, encore davantage à déglutir. Ma raison me pousse à chasser sa main, mon corps à l’encourager… À croire que je perds la tête, moi aussi.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Drame collectif…

Cette recherche de psychologie plus compliquée qu'il n'y paraît ne se retrouve pas uniquement que dans les personnages centraux. On le voit également à la façon d'être des spectres, à leur passé tragique, à leurs souffrances.

Toute cette chasse aux fantômes met en fait en lumière un grand drame collectif, un assemblage d'événements tragiques qui s'enchaînent tels des dominos, se répercutant les uns sur les autres. Rien n'est laissé au hasard dans cette histoire. J'ai pourtant cherché la faille, la petite invraisemblance qui gâcherait l'ensemble, mais j'ai fait chou blanc. Le tout est orchestré d'une main de maître, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui passe de suspens en découvertes, de rebondissements en compréhensions, sans qu'il n'y ait de temps mort.

Sa terreur m’envahit quand ma bouche formule ses pensées. De ces quelques mots prononcés, elle me transmet son fardeau qui éclabousse mon âme, déversant ses souvenirs à travers les miens, comme autant de rêves brisés et de soupirs accablés. Je sens toute cette horreur subie, sous les yeux aveugles des autres, les coups dissimulés par trop de fard, trop de poudre. Je sens…
Les sévices, le calvaire secret, l’angoisse du mot de trop, les ecchymoses, les cheveux arrachés, les gifles et les claques, je sens… Les marques contre son cou, habillées d’un foulard, les côtes fêlées qui empêchent d’enlacer ses propres enfants, les sourires voilés, factices, pour cacher une dent cassée. Je sens la honte, la culpabilité, la soumission, la révolte muette, les viols sous couvert de mariage, les grossesses redoutées, qui s’enchaînent sans fin, les fausses couches trop nombreuses, les larmes qu’on apprend à retenir, les griffures à masquer, les bleus à justifier. La maladresse feinte, les vapeurs de l’alcool des flacons de parfum que l’on boit par dépit, les milles façons d’en finir qui ne mènent à rien, par amour, par détresse, par fatalisme.
Et je ressens, enfin, un changement, l’univers qui bascule, une bouffée d’espoir qui étouffe, qui prend à la gorge et empêche de respirer, plus encore qu’aucune suffocation déjà subie. Un homme, un autre, discret et silencieux, sur lequel on s’appuie, tel un roc, un pilier inébranlable, et qui nous promet tout.
« Je lui dirai tout, ce soir, et je pourrais enfin partir. »

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

En résumé…

Je suis sortie de cette lecture le souffle court et les cheveux ébouriffés. Et non, je ne pense pas que cela venait de la bière qui avait accompagné ma lecture des derniers chapitres. Et vous savez quoi? Quelques jours plus tard, j'y repensais encore, à ces fantômes. Bien au chaud sous mon édredon, je me suis surprise à imaginer des mains décrépies venues attraper mes pieds qui dépassent des draps, ou encore à voir des visages dans la buée de mes fenêtres le matin. Même la rosée sur le gazon du jardin me filait la chair de poule.

Je ne peux que vous donner un conseil : si vous êtes amateur des bonnes histoires de fantômes, jetez-vous sur ce roman sans hésitation.

Ma note : 19/20

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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Votre dévouée,

Acherontia.

[Chronique] Le rêve oméga, l’intégrale, de Jeff Balek

[Chronique] Le rêve oméga, l'intégrale, de Jeff Balek

Synopsis

Yumington, 2075. Garibor Coont est un ouvrier disséqueur. Son métier : extraire les organes des morts afin de les préparer à la transplantation. Si son quotidien est banal, ses hobbies le sont bien moins : Coont a la capacité extraordinaire de décoder les mémoires d'Heisenberg, les implants mentaux dont est équipé l'essentiel de la population de Yumington. Un don qui va attirer l'attention de l'Organisation, une société secrète dont l'objectif est de résoudre des crimes aussi technologiques que mystérieux. Sous la contrainte, Coont devra enquêter pour leur compte. Et ce qu'il apprendra l'amènera à remettre en cause sa propre identité. Yumington : la cité aux mille récits. Plongez dans ses bas-fonds, et vous n'en reviendrez peut-être pas… Et si l'homme se trouvait confronté à l'apparition d'un homme d'une espèce nouvelle et supérieure ? Et si l'apparition de cette nouvelle espèce n'était pas issue de l'évolution naturelle ? L'homme de Neandertal a disparu après l'apparition de l'Homo Sapiens Sapiens. Et si l'histoire se répétait ?

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon premier roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour août 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne et leur collection Snark pour ce partenariat et la découverte de cet ebook.

Je sais, je lis rarement de la science-fiction… Le genre m'attire généralement assez peu, car je préfère le surnaturel, la magie, les créatures fantastiques, aux grosses machines futuristes et aux petits hommes verts (ce que je dis est très cliché, je le sais… il m'est arrivé de lire d'excellents romans de SF qui sortaient des sentiers battus). Alors pourquoi choisir de lire un roman SF? Une intégrale, qui plus est… La raison est très simple, le résumé m'a intriguée, et j'ai eu envie d'en savoir plus. Parlez-moi d'ouvrier disséqueur, et vous avez déjà gagné toute mon attention…

[Chronique] Le rêve oméga, l'intégrale, de Jeff Balek

Le concept en quelques points…

Yumington, c'est avant tout un univers très particulier, un style d'univers que je n'avais encore jamais rencontré auparavant (mais peut-être est-ce parce que je lis peu de science-fiction, je ne sais pas…). Ce qui rend le monde de Yumington si particulier, c'est qu'il s'agit d'un univers transmédia…

Transmédia… Un mot barbare, dites-vous? Mais non! Je vous laisse l'auteur vous l'expliquer dans cette courte vidéo…

Vous l'aurez compris, Yumington, c'est un univers riche, et surtout interactif. D'ailleurs, vous aussi pouvez interagir et faire partie de la communauté! Je n'ai personnellement pas encore essayé, mais ça semble tentant…

Mais qu'est-ce que Yumington, au juste? Une cité? Un univers? Bah, je dirais un peu des deux!

Les bases de l'univers de Yumington…

Qui, mieux que l'auteur, peut vous donner les clés pour entrer dans cette ville futuriste qui constitue un univers à elle seule? Voici un petit extrait qui éclairera vos lanternes…

Urbanisme.
Pour faire face à l’augmentation de la population, Yumington a fait construire dix nouvelles zones habitables souterraines. De véritables villes sous la ville où s’élèvent de nouveaux immeubles et complexes commerciaux. À l’origine très convoités, ces niveaux souterrains sont peu à peu devenus des quartiers d’autant plus insalubres qu’ils sont profonds.
 
Robotique.
En 2045, suite à une série de braquages de banques utilisant des robots à apparence humaine, ceux-ci ont été interdits dans Yumington.
Seuls des robots rudimentaires œuvrent dans la ville. Ils sont assignés aux tâches les plus difficiles et les plus répétitives.
Des robots humanoïdes, surnommés humanos ou encore les tu-sais-quoi, sont cependant encore exploités en toute illégalité dans des maisons de passe de la ville.
 
Nanotechnologies et biotechnologies.
Les nanotechnologies et les biotechnologies permettent à l’homme de s’extraire du carcan de l’évolution darwinienne. L’homme a le pouvoir de prendre en main et déterminer sa propre évolution. Il s’agit de l’évolution proactive.
Implants mentaux permettant d’améliorer ses capacités cognitives, greffes de tissus biologiques autorisant de nouvelles performances physiques, sont monnaie courante à Yumington en cette fin du vingt et unième siècle.
Si ces avancées biotechnologiques sont la promesse d’un homme nouveau, elles sont aussi l’objet de nombreux trafics.
 
Mémoire d’Heidelberg.
Les seuls implants mentaux autorisés sont des assistants mémoriels, codés et obligatoirement détruits après la mort du porteur. Cette technologie est également appelée Mémoire d’Heidelberg, du nom de son inventeur. Elle permet d’augmenter les capacités cognitives de leurs porteurs.

Le rêve oméga 1, Souvenirs mortels, de Jeff Balek

Et ce ne sont là que quelques uns des merveilleux concepts développés au court de l'histoire. Mais je ne vais pas vous gâcher l'effet de surprise en vous donnant toutes les clés, n'est-ce pas?

Une écriture morcelée…

Ce côté transmédia a une incidence directe sur la façon dont cette intégrale est écrite. Le texte est rédigé de façon morcelée, un peu comme un patchwork ou, puisque l'on parle d'ouvrier disséqueur, de morceaux de corps que l'on grefferait l'un à l'autre pour former une entité à part entière. Une espèce de Frankenstein urbain et futuriste, si vous voulez, l'odeur en moins.

Bon, je vous le dis tout de suite, il m'a fallu un petit temps d'adaptation pour atterrir proprement dans cette lecture. Heureusement que la promesse de l'ouvrier disséqueur était là, planant quelque part entre ma liseuse et mon subconscient.

Le récit est raconté à la première personne. C'est un choix comme un autre, choix que je rencontre de plus en plus souvent au gré de mes lectures, d'ailleurs, soit dit en passant. À croire que cela devient une mode! Mais ici, en plus, la narration en "je" est surlignée par le fait que l'auteur ne s'embarrasse pas de littérarité. Tout est vraiment fait comme si Coont s'était enregistré lui-même dans un dictaphone tandis qu'il décrit ses enquêtes et sa petite vie. D'ailleurs, chaque chapitre commence par "Enregistrement n°xxx – Play" et se termine par "Stop." Original, oui, mais il y a un point où l’agacement prend le pas sur l'originalité. Car l'auteur n'a pas pensé que dans un format ebook, il peut se passer d'étranges choses que seule la fée électricité peut expliquer. Et donc moi, pauvre lectrice prise au piège de la technologie, je tournais souvent ma page pour me retrouver à la page suivante, avec pour seul mot ce "Stop." Autant l'avouer, c'est très frustrant, et plutôt horripilant.

Ceci mis à part, je n'ai rien à redire quant à la structure, dont j'ai beaucoup apprécié l'originalité. Car il n'y a pas que ces fameux enregistrements qui font office d'histoire, il y a aussi tous ces petits à-côtés qui font le charme de cette intégrale. Les fausses publicités, notamment, les bons conseils du Docteur Fillglück, ou encore les petites annonces, comme celle qui suit. Savoureux, n'est-ce pas?

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Le rêve oméga 1, Souvenirs mortels, de Jeff Balek

L'Organisation…

Un petit côté Matrix dans cet univers de Yumington? Noooon, absolument pas! L'agent Smith est d'ailleurs la pour le prouver. Mais quel agent Smith? Car dans l'Organisation qui recrute Coont pour le pousser à lire les mémoires de Heidelberg des gens, ils s'appellent tous John Smith.

L'Organisation, c'est donc une sorte de société secrète qui enquête sur des phénomènes bizarres en parallèle des autorités locales (et en marchant souvent sur leurs plates-bandes).

John Smith.
Tu imagines le gars en costard noir, chemise blanche, lunettes noires ?
Tu te fourres le doigt dans l’œil jusqu’à l’épaule.
Il n’y a que dans les films ou dans les agences gouvernementales que les types sont aussi facilement identifiables.
Non, John Smith est neutre. Parfaitement neutre. C’est un cadre moyen comme tout le monde. Si parfaitement comme tout le monde, que tu le prends pour un cadre moyen paumé quand il entre sur ton lieu de travail. Jusqu’à ce que ce cadre moyen qui semble tombé de son siège à roulettes te colle sa carte professionnelle sous le nez. Et comme le cadre moyen n’appartient à aucune agence gouvernementale officielle, la seule carte dont il dispose est un neuf millimètres.
Cadre moyen ou pas, ça fait toujours son effet, bordel de dieu !
— Garibor Coont ?
Je reste là, la mâchoire affalée sur la poitrine.
— Je vous pose la question par principe. Je SAIS que vous êtes Garibor Coont. Garibor Coont ?
Je hoche la tête, le regard rivé sur le canon du flingue que le gars me pointe vers le visage.
— Bien. (Le type remballe sa carte de visite et sourit.) En ce cas je vous prie de me suivre. Notez bien que prie n’est qu’une formule de politesse. Vous n’avez pas le choix. Je m’appelle John Smith.

Le rêve oméga 1, Souvenirs mortels, de Jeff Balek

Missions par pizza interposée…

Ne vous fiez pas à son côté psychorigide, l'Organisation sait plaisanter quand cela est nécessaire. Un petit coup de mou? Ils vous livrent vos missions en code pizza, apportées par des robots ancienne génération souvent d'assez mauvais poil et adeptes des pourboires.

Je me réveille en sursaut. Une de ses saloperies de bots de livraison de pizzas de chez PizzaBots se penche sur moi. Sa trogne de conserve à moitié rouillée à quelques centimètres à peine de mon visage. La même trogne que la dernière fois.
— Quatre fromages. Vous avez commandé une pizza quatre fromages.
— Mais bordel, qu’est-ce que tu fous chez moi ?
J’entendrais presque les processeurs calculer dans son crâne de métal. Je n’aime pas les robots. D’aussi loin que je me souvienne, je déteste ces succédanés d’humain.
— Votre porte était ouverte, monsieur Garibor Coont. L’une de nos missions est de porter secours aux êtres humains. La mienne est également de livrer des pizzas.
Pause.
— Je suis entré au cas où vous auriez été victime d’un malaise. Vous dormiez. Je livre votre pizza. Vous me devez 12 Yu$, sans les pourboires. Les pourboires permettent à PizzaBot de…
— Ta gueule !

Le rêve oméga 3, Abysses hallucinés, de Jeff Balek

Y-Files, ou les dossiers Yumington…

Des missions, Garibor Coont en résoudra quatre dans cette intégrale. Il sauvera de pauvres citoyens dont les souvenirs se voient effacés au profit d'un seul, un affreux cauchemar qui revient sans cesse. Il prêtera main forte aux scientifiques pour tenter de découvrir pourquoi certains de ses concitoyens se transforment en rocher vivant à l'écoute d'un message sur un GSM.

Je m’approche de la victime. Les paramédics sont comme autant de canards qui auraient trouvé un fusil-mitrailleur. Ils ne savent que faire et s’interrogent du regard. Je comprends bientôt l’objet de leur embarras.
Evereth Stinger est allongé, nu, sur le sol. Toute sa peau est couleur gris souris et son réseau veineux se dessine sur son corps en noir charbon.
Je m’accroupis à ses côtés, les secouristes s’écartent.
Cadavre ? Pas tout à fait.
J’ai un mouvement de recul quand je m’aperçois que les yeux de Stinger bougent encore dans leurs orbites. Le type est aussi raide qu’une plaque de marbre, mais ses yeux vont d’un secouriste à l’autre, affolés. Ça a quelque chose de répugnant.
J’ai vu défiler bon nombre de cadavres à la ProEvTech, mais jamais de cadavres encore vivants.
Je prends sur moi et tapote le bras de Stinger. Sa peau sonne comme de la pierre.
— Fascinant, hein ?
C’est Smith qui, debout juste derrière moi, laisse tomber cette réflexion. Je ne réponds rien.
— Le fourgon de l’Organisation ne devrait pas tarder. On l’embarque et on l’étudie au labo.
Puis plus doucement :
— Vous pourrez vous y connecter tranquillement et voir ce qui a bien pu lui faire ça.
— Je ne suis pas médecin, Smith.
— On n’a plus vraiment affaire à un patient, Coont. Les constantes vitales de ce gars chutent à chaque minute qui passe. Dans trois heures, il sera mort.
— Donc il n’est pas encore mort, Smith. Et s’il n’est pas encore mort, il est encore vivant.
— Considérez-le comme un pré-mort, alors.

Le rêve oméga 2, Peaux de pierre, de Jeff Balek

Il s'en ira vingt mille lieues sous les mers afin de définir pourquoi l'équipage entier s'est auto-zigouillé.

Baxter attend l’ennemi. Il va surgir d’un instant à l’autre. Face à lui. Baxter lève sa lame. Mais ce n’est pas l’horreur de l’ennemi qui le fait hurler. Ce qu’il observe avec effroi est en lui. Plus exactement, sort de lui. Un ver. Puis deux. Puis dix. Puis cent sortent grouillant du dos de sa main.
Baxter les voit. Forcer sa peau puis surgir au travers d’elle, longs, fins, se tortillant. Sa main est bientôt couverte de vers noirs d’une dizaine de centimètres de long. Puis cette infection intime gagne son avant-bras jusqu’à le couvrir complètement d’une horreur grouillante. Le bras ne résiste pas à cette répugnante colonisation.
Stopper la progression de l’ennemi. Éliminer l’ennemi. Tuer l’ennemi qui progresse maintenant jusqu’à la base de son cou. Bientôt son visage sera couvert de cette monstruosité. Son visage sera dévoré par les vers. Ses joues. Ses yeux. Son cerveau.
Survivre.
Stopper la progression de l’ennemi à tout prix.
Baxter plante la lame de son couteau à la base de sa mâchoire puis découpe sa propre chair.
Dans ce cauchemar, il distingue à peine la voix de l’homme qui hurle à quelques pas de lui.

Le rêve oméga 3, Abysses hallucinés, de Jeff Balek

Il sera pour finir envoyer à #Tijuana avec son collègue Tremblay pour retrouver Baker, un codeur de génie pris au piège dans la salle de bain de sa chambre d'hôtel par une organisation malveillante.

Comment avait-il pu se planter cinq échardes dans le doigt ?
Dans un premier temps il tenta de gratter ces petites pointes qui affleuraient. La douleur fut instantanée, comme s’il avait plongé son index dans de l’huile bouillante. Il ne put retenir un cri. Il se leva, alla chercher la loupe qu’il conservait dans le placard de sa chambre d’étudiant. Un ustensile qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’utiliser jusqu’alors mais auquel il était attaché car il le tenait de son grand-père.
Il revint à son bureau, orienta la lampe d’architecte sur son doigt et observa les cinq curieux points noirs. Il eut un mouvement de recul.
— Putain ! Mais qu’est-ce que c’est que ça !
L’effroi le saisit plus de cinq minutes et durant tout ce temps il fut incapable de regarder à nouveau son index. Prenant sur lui, il observa à nouveau. La nausée le submergea et il courut aux toilettes pour vomir.
— Quelle horreur ! Quelle horreur ! Quelle horreur ! ne pouvait-il s’empêcher de répéter pour lui-même.
Malgré toute la répugnance que lui inspirait cette observation, il se pencha une troisième fois, aussi fasciné qu’horrifié sur l’extrémité de son doigt. Grâce au fort grossissement de la loupe, il y distinguait très nettement de petites têtes de vers noirs qui semblaient s’être nichés dans un bourrelet de chair. Un nid constitué de sa propre peau dans lesquels ces corps étrangers et bien vivants s’étaient logés. De la pointe de son stylo, et avec beaucoup d’appréhension, il tenta de titiller l’une de ces têtes. La bête se rétracta et la douleur fut immédiate, insupportable.

Le rêve oméga 4, Enquête à #Tijuana 1, de Jeff Balek

Cubicle et colocataires…

Parce qu'il n'y a pas que le travail dans la vie, Coont a un chez lui. Oui, enfin… Un très petit chez lui. Un cublicle (ce qui n'est déjà pas grand) qu'il partage avec son meilleur pote Churros et une nouvelle colocataire, Dancing, qui a l'air de lui plaire beaucoup.

En fait, nous avons là l'essentiel des personnages des trois premiers épisodes de cette intégrale. Coont, Churros, Dancing, les John Smith, et quelques intervenants mineurs qu'on voit à peine passer. Du coup, je me suis sentie un peu à l'étroit dans l'univers de Coont. Peu d'amis, peu de relations en dehors de chez lui, pas de famille… Oh, bien sûr, tout cela est plus ou moins expliquer dans le tout dernier tome, Génésis. Mais en attendant les réponses, eh bien, cela déconcerte, voire cela ennuie un tantinet. Parce qu'en dehors des enquêtes, on a le sentiment qu'il ne se passe pas grand chose de captivant.

Churros entre donc dans mon cubicle sans frapper, comme d’habitude.
— Merde Churros, tu peux pas frapper ? Je suis en plein enregistrement !
Je lui dis ça par principe et sans réelle conviction sachant que jamais il ne frappera pour entrer chez moi.
— TaaaaaTaaaaaaaaaaaaaaaaaaTaTaaaaaaaa
Il se tient là, debout, bras et jambes écartés, ventre en avant.
— Alors ?
— Alors… Quoi ?
— Ben qu’est-ce que t’en penses ?
— Qu’est-ce que je pense de quoi ?
Il balaie des deux mains, de haut en bas, l’ensemble de sa personne.
Je me redresse sur un coude. Et je ne lui trouve rien de changé : immense, potelé comme un bébé de huit jours, gras comme un churros.
— Quoi ? T’as changé quoi ?
— Comment ça ce que j’ai changé ?
Je ne retiens pas un soupir dont il n’a rien à cirer et je l’observe plus en détail.
— Non, je vois pas. Désolé, vieux, mais là… Je vois pas.
— Merde ! Le tee-shirt, le bermuda, les tongs…
Maintenant qu’il me le fait remarquer je vois le changement radical.
La veille encore, il se baladait en toge orange de moine bouddhiste, deux petites cymbales accrochées aux majeurs, quatre bracelets de clochettes aux chevilles et aux poignets.
Comment ai-je pu passer à côté de ça ?
— T’es plus bouddhiste ?

Le rêve oméga 1, Souvenirs mortels, de Jeff Balek

#Tijuana, ou le changement radical de décor…

Ah ouais, là, pour le coup…! Je vous conseille de vous chausser de vos santiags préférées avant d'entamer les deux tomes de #Tijuana, car ça va déménager! Changement d'époque, déjà, puisqu'on passe de 2075 à 1970… Juste un petit bond dans le passé, si peu… Et changement de décor, aussi! Bienvenue dans le western spaghetti!

Ici, on commence à sentir un peu plus d'air frais, grâce à l'apparition de nouveaux personnages (Baker, Allegra et ses sbires…). Le changement de décor aussi permet de nous sentir moins enfermé.

Progressivement, au fil de l'histoire, on va s'apercevoir que l'on se trouve dans un univers gigogne, où chaque univers est imbriqué dans un autre. C'est un peu comme le film Inception et ses différents niveaux de rêves. Et ici, du rêve, vous allez vous en enfiler à la pelle, les amis! Car tout tourne autour du rêve et de l'irréalité.

C’est le type au chapeau de cow-boy qui parle. Je peux l’observer en détail maintenant. Un grand type, très grand. Il a bien la gueule d’ours que j’avais remarquée quelques heures plus tôt. Il porte un pantalon de cuir, des santiags, et il est torse nu sous un gilet en peau de reptile.
La fille quant à elle est bien plus menue. Les traits de visage sont fins, ses yeux aussi noirs que ceux de son acolyte. Elle semble arborer un sourire en permanence.
— On va déjà décider quoi faire de vous, pas vrai, ma Doody ?
— Faut bien !
— Pas la peine de vous lever si je dois vous descendre, hein ?
Le type rit grassement. Dancing aussi mais son rire est heureusement plus cristallin.
— Bon alors, commençons gentiment. Tout d’abord se mettre en condition.
Le type attrape une cigarette roulée qu’il porte sur l’oreille et l’allume avec son Zippo. À l’odeur, je devine immédiatement qu’il ne fume pas que du tabac. Il inspire une grande bouffée avant de grogner en s’ébrouant.
— Bon. Les choses sérieuses, maintenant.
Il sort un jeu du Destin de la poche intérieure de son gilet.
— Oh non, pas ça ! je fais.
— Quoi ? Tu ne crois pas au destin ?
— Non.

Le rêve oméga 4, Enquête à #Tijuana 1, de Jeff Balek

Génésis, où la boucle est bouclée…

Troisième et dernier changement de décor. On revient à Yumington, mais cette fois, ce n'est plus Coont qui est aux commandes de l'histoire. Un militaire doit diriger une mission dans une prison appelée Jailcity. Cette prison est une sorte de grande ville coupée du monde extérieure, où les prisonniers ont pris leurs aises. Notre militaire doit éliminer un certain Koenigsman, qui dirige une sorte de secte et qui serait responsable d'une série d'abominations scientifiques. C'est au cœur de Jailcity que le lecteur trouvera les réponses aux questions qu'il se pose depuis le tout début de cette intégrale. À savoir, qui est réellement Coont?

— C’était quoi, ce truc ?
— C’était un homme, pas un truc, Steer. Un type d’ici. Un barjot, lui répond Yang à voix basse.
— Non. C’était tout sauf humain. C’était gris, comme avec des écailles.
— Tu délires, Steer.
— Je l’ai vu, je te dis. Il avait des griffes. C’est avec ses griffes qu’il a égorgé Johanson, pas avec un couteau. Je sais ce que j’ai vu. Je suis pas dingue.
— Ça va maintenant, Steer. Tu la fermes. Et tu regardes devant toi.
Sur les parois, les tags qui marquent le territoire de Koenigsman se font de plus en plus nombreux. J’ai la sensation d’entrer au cœur de l’enfer. Un enfer dont nul ne peut sortir vivant. Un lieu où règne la violence totale, la terreur. Un enfer où les hommes sont réduits à l’état de bêtes sauvages et immondes. Un enfer sur lequel règne un dieu absolu, intransigeant, mauvais, sournois : Koenigsman.
Je comprends un peu mieux les inquiétudes de Chase. Si un tel monstre prenait possession de toute l’île et se révélait capable de lever une armée prête à donner l’assaut sur la Ville, plus aucun espoir ne serait permis. Ces types détruiraient bien plus que la Ville, massacreraient bien plus que ses habitants. Il annihilerait la civilisation elle-même.

Le rêve oméga 6, Génésis, de Jeff Balek

Tout à coup, Johanson braque le spot sur sa droite. Une ombre s’échappe dans un conduit perpendiculaire, comme effrayée par la lumière.
— Un animal, dit-il à voix basse. Rien qu’un animal.
C’est la première fois que j’entends le son de sa voix.
L’atmosphère se détend peu à peu. Je m’autorise à relâcher un peu mon attention, même si j’ai conscience que nous ne sommes pas à l’écart de tout danger.
— Il y a des animaux, ici ?
— De toutes sortes. Chiens, chats… Des rats, bien entendu. Mais aussi des vaches, des porcs. Mais ceux-là ne sont pas dans les égouts. Il faut bien que les gens se nourrissent. Il y a deux fermes industrielles sur l’île. Tenues par des gangs, bien évidemment. Jail City est un véritable écosystème auto-suffisant. Tous ces gens vivent dans une quasi-totale autarcie.
— C’est sans compter les monstres, ajoute Steer.
— Les monstres ?
Yang se marre et allume une cigarette.
— Ouais, les monstres.
Il ne semble pas vouloir en dire plus.
— Les monstres ? Quels monstres ?
Yang lance un coup d’œil qui me paraît complice à Steer.
— C’est l’île aux monstres. Il n’y a que des monstres, ici. Ou presque. Tous ces tueurs, ces violeurs, ces terroristes sont des monstres, pas vrai ?
Je regarde Yang droit dans les yeux. Il me cache quelque chose. Celui-ci ne détourne pas le regard tout en tirant sur sa cigarette.
— Y a-t-il des informations que j’ignore et dont je devrais être informé ?

Le rêve oméga 6, Génésis, de Jeff Balek

En résumé…

J'ai relativement bien accroché avec cette série de S-F qui s'est vraiment laissée lire toute seule. Au début, j'étais catastrophée de voir qu'elle faisait 856 pages, et puis à ma première lecture, j'ai vu qu'elles défilaient vite et bien, donc ça m'a rassurée. C'est vrai que je n'ai pas retrouvé ma littérarité bien-aimée, mais l'histoire avait un côté si divertissant et si fou que je me suis prise au jeu malgré tout. Quelques petites coquilles s'étaient glissées dans le texte et ont un peu gêné ma lecture, surtout dans les deux épisodes de #Tijuana, mais ce n'était pas vraiment grave.

Là où je plussoie de façon très enthousiaste, c'est pour l'univers proposé, et cet humour, parfois noir et grinçant, parfois décalé avec un petit côté "nonsense" que j'adore.

Malgré le capharnaüm qui semble régnait au sein de ces histoires qui s'imbriquent les unes dans les autres, il y a une logique, et les réponses viennent à la fin. Le lecteur ne reste donc pas avec des questions en suspens, ce qui est fort appréciable.

Je ne vais pas dire que les personnages sont attachants, toutefois. Garibor Coont est un bon gars, mais bien trop insouciant et débonnaire pour que je m'attache réellement à lui. Quand à ses colocataires… Churros a un côté comique, mais il peut vite taper sur le système. Dancing, quant à elle, reste au final assez mystérieuse.

Ma note finale : 15/20 - L'histoire et ses concepts étaient géniaux, mais les personnages étaient plutôt bof et trop peu nombreux, et l'écriture m'a parfois donné du fil à retordre. L'humour m'a plu, en revanche.

[Chronique] Le rêve oméga, l'intégrale, de Jeff Balek

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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Votre dévouée,

Acherontia.

[Chronique] La voix nomade, de Brian Merrant

[Chronique] La voix nomade, de Brian Merrant

Synopsis…

Que se passerait-il si, du jour au lendemain, la totalité de la population de la planète disparaissait?

Ary, 25 ans, analyste-programmeur contrarié, se retrouve confronté à ce phénomène alors qu’ils se lève un matin pour se rendre à son bureau.

Débute ainsi une étrange aventure qui le fera rencontrer Pier, un individu aussi énigmatique qu’absurde possédant un bus aménagé en appartement roulant doré d’un studio de radio.

Ary et Pier, devenus amis seuls contre la solitude et allant de surprises en aberrations, prendront la route en quête d’autres survivants afin de comprendre pourquoi sept milliards de personnes se sont évaporées subitement.

Mais les choses ne sont peut-être pas tout à fait ce à quoi elles ressemblent…

La loi d'attraction universelle…

Au départ, je ne connaissais pas du tout cette lecture. C'est grâce au service d'autoédition numérique Librinova que je l'ai découverte (et je les remercie au passage, et pour la découverte, et pour leur patience), lorsqu'ils m'ont contactée pour me proposer un partenariat sur ce roman.

Une belle idée de départ…

La voix nomade nous propose une apocalypse d'un type un peu particulier, un postulat original à la façon de M. Night Shyamalan dans son film Phénomènes. Là où le lecteur s'attend à rencontrer les flammes des Enfers, il ne trouve que le mystères et ses accompagnements de questions. Cela commence toujours par un "Et si…".

Et si l'humanité entière disparaissait du jour au lendemain sans laisser de trace? Et si il restait, malgré tout, quelques rescapés de cette terrible tragédie? Et si ces rescapés parvenaient à se rencontrer, à collaborer? Et si, par leur ingéniosité, ils mettaient au point un système capable de repérer d'autres isolés comme eux?

C'est là l'idée de départ proposée par l'auteur, une idée qui séduit, qui donne envie d'en savoir plus, qui tient en haleine jusqu'au bout de la nuit. Une idée qui glace les sangs, aussi. Et si c'était possible, après tout? Comment réagirions-nous?

Seul et perdu face à des phénomènes qu'il ne comprend pas, Ary tombe par le plus grand des hasards sur Pier, un sympathique bonhomme qui traîne derrière lui un passé un peu honteux. Pier est l'heureux propriétaire d'un bus qu'il a tenté de métamorphoser en studio de radio. Tenté, je dis bien… Car qui dit disparition des humains, dit aussi disparition de l'électricité. Et sans électricité, point de radio. Qu'à cela ne tienne! Ce n'est pas cela qui arrêtera nos deux amis. Quelques péripéties plus tard, la Voie Nomade prend enfin vie.

Cette idée originale m'a d'emblée emballée. Je n'ai pu m'empêcher de repenser aux ambiances très particulières des films de Shyamalan, et cela m'a plu. Et cerise sur le gâteau, l'intrigue débute dans un endroit que je connais un peu, à Saint-Brieuc en Bretagne. Je suis allée en vacances dans la région l'année dernière et m'y été bien amusée. J'étais donc heureuse de retrouver de petites notes de rappel de mon voyage, même si ce n'est plus du tout le Saint-Brieuc tel que je l'ai vu (un peu moins peuplé, un peu plus dystopique).

Je marchais vers la voiture et eu la surprise de découvrir le parking moitié moins rempli que les autres jours. Mais où étaient-ils tous partis? À moins que ce ne fût une blague, l'incongruité de la situation me fit tiquer. Mon tempérament introverti et, logiquement, détaché de pas mal de choses ne me faisait pas prêter attention à cette foultitude de détails insignifiants. Sauf peut-être pour le voisin avec son chien. Ça, c'était vraiment la plaie. "Qui pourrait ne pas l'entendre ce sale clébard? Bah!" Sinon, rien à faire des voitures, du parking, des éboueurs, de la radio et des sornettes. Juste le boulot qui tournait en rond dans ma tête comme un hamster sur sa roue. Ça par contre je ne pouvais pas y échapper. À l'angoisse de la journée s'ajoutait, perfide, le silence glaçant qui englobait la résidence. Les immeubles, dont celui où je vivais, semblaient gigantesques et prêts à toucher le ciel orageux avec leur toit gris sale et plat. Ils ressemblaient à d'immenses allumettes plantées là, bêtement, à la merci des intempéries et du temps qui passe sans jamais s'arrêter.

La voix nomade, de Brian Merrant

Une critique acerbe de notre société…

Et vous, comment prendriez-vous les choses, si l'humanité toute entière venait à disparaître, vous laissant seul sur Terre, ou presque? Regretteriez-vous la vie que vous avez connue jusque là?

Ary, lui, ne la regrette pas vraiment. Il semble même presque satisfait de la situation. Il faut dire aussi que notre héro de l'histoire n'était pas vraiment le héro de sa vie. D'une nature plutôt réservée, la société ne lui a pas fait de cadeaux – ah, comme je compatis! Aliéné à son train-train quotidien, enchaîné à une vie qui ne lui convient pas, obligé de se fondre dans le moule pour exister, Ary profite de la Grande Disparition pour verser son venin sur la société telle qu'elle était avant que l'Humanité ne prenne ce tournant décisif.

Je dois dire que le résultat de cette acerbe critique est assez plaisante à lire. Je suis certaine que bon nombre d'entre nous se retrouveront dans ce personnage emmuré dans son quotidien fade et répétitif.

En y réfléchissant davantage, ça se comprenait aisément et rapidement. Qui, en jurant une main sur le cœur et l'autre sur la Bible aurait sincèrement pu déclarer "Oui votre honneur, je le confesse devant Dieu et les Hommes. Depuis l'âge de 20 ans je me suis levé tous les jours à §H30 en respectant scrupuleusement un rituel qui me permettait d'affronter mes devoirs. Je me levais, puis je filais sous la douche, passais cinq minutes à me laver en écoutant toujours les mêmes chansons – cinq minutes, pas plus, sinon retard! – puis partais m'enfermer dans ma voiture qui me coûtais 300€ par mois sans compter le carburant et l'assurance, tout ça pour me retrouver coincé dans les bouchons avec des centaines d'ahuris comme moi, enrageant d'être en retard, maudissant l'autre con de devant qui n'avançait pas évidemment puisque ce con-là ne devait pas travailler évidemment puisque c'était un con et j'arrivais tous les matins soit en avance, soit en retard, je vous le jure votre honneur, et mon patron m'allumait, me remontait les bretelles, alors la journée commençait plutôt pas mal. Ensuite je travaillais, de 8h30 à midi. On m'autorisait à manger quand même, mais pas à faire de sieste puisque les horaires sont les horaires bon Dieu quand allez-vous comprendre ça et vous le caler dans le crâne, puis ça recommençait jusqu'à 18h, et mes collègues souriaient devant moi, persiflaient dans mon dos, s'inquiétaient de ma santé et râlaient de mes absences pour cet ulcère de la taille d'un citron qui me bouffait l'estomac, mais mon médecin m'a dit que ce n'était rien, juste un peu de stress.

La voix nomade, de Brian Merrant

Une fantastique aventure humaine…

Et puis vient cette rencontre d'un Ary déboussolé dans un monde désolé, et d'un Pier craintif mais déjà habitué à la situation. Leur relation ne sera pas toujours de tout repos. Au début, les deux rescapés se jaugent mutuellement, puis apprennent à mieux se connaître et s'apprivoisent peu à peu. Ils finissent par se dévoiler, chacun à sa manière, Ary en fervent détracteur d'une humanité morte et enterrée, Pier en aimable boyscout mécano un peu honteux de sa part d'ombre.

Vous l'imaginez, La voix nomade (le bus, pas le roman) finira par fonctionner et jouer son rôle de phare dans la brume dense de la solitude. Il y aura d'autres rencontres, d'autres apprivoisement, d'autres dévoilements. Certaines rencontres m'ont plu, d'autres un peu moins…

Je fermai les yeux, puis les rouvris. Le bus se trouvait toujours là.

– Mais qu'est-ce que ce truc fout ici? Tu peux me dire? Tu peux me dire pourquoi tu m'as fait marcher pendant 107 ans pour… Pour ça?? C'est ça ta putain de surprise à la con?

– Hé, du calme, vieux… Ouais, c'est ma surprise. C'est mon bus. J'le bricole depuis, pfiou… Au moins quatre ans, si c'est pas plus.

Je l'attrapai par les épaules et le secouai comme un vieux chêne bourré jusqu'à la gueule de glands. Et il devait y en avoir un paquet dans cette tête.

– Tu te rends compte qu'y a plus un seul péquenaud sur cette putain de planète et que toi tu m'emmènes voir un bus? Un BUS! Nom de Dieu c'est pas possible Pier, t'es complètement con!

– Calme-toi, Ary, s'il te plaît, sois un peu zen. Tu vas nous claquer dans les pattes à force.

– Ya de quoi!

– Mais non…

Je le lâchai brusquement et fis demi-tour, prêt à rebrousser chemin jusqu'à mon appartement. Que les murs aient été mauve criard, rose bonbon ou jaune pisse je m'en moquais comme de ma première ligne de code. Je voulais juste quitter cet abruti et rentrer chez moi. Mais j'entendis un bruit qui m'arrêta subitement, moi et ma colère. Je vis que Pier reniflait piteusement.

La voix nomade, de Brian Merrant

Misère humaine…

Si j'ai moins apprécié certaines de ces rencontres, c'est parce qu'elles m'ont mises mal à l'aise. Une en particulier… Sans en dire trop quant à l'histoire, il y avait ce type qui voulait se suicider et qu'ils ont réussi à dissuader. Après une longue phase de mutisme où l'on sent qu'il se reconstruit petit à petit, le type s'ouvre un peu plus aux autres et leur explique son histoire personnelle, celle qu'il a vécue avant la Grande Disparition. Une sombre histoire de viol commis dans une chambre d'hôtel sordide par un luxembourgeois qui se prenait pour Christian Grey.

À la base, je n'aime pas les histoires de viol. C'est un sujet qui me fait mal car j'ai pitié du personnage, tout fictif soit-il. Et assez curieusement, j'ai toujours l'impression de me salir l'âme à la lecture de ce genre de choses. Certains viols sont bien décrits, car l'auteur en dit juste assez pour qu'on le devine, sans toutefois sombrer dans des descriptions qui n'en finissent pas. Avec de la finesse et de la sensibilité, cela peut passer. Dans le présent cas, ce que j'ai lu m'a plus fait penser à une surenchère de détails glauques qu'à un texte délicat au sujet à peine suggéré. Cet étalage de laideur m'a vraiment déplu, dégoûtée même. Je me serais volontiers passée de tous ces détails qui, finalement, n'apportent rien, si ce n'est que de mettre le lecteur mal à l'aise.

J'avoue avoir décroché de l'histoire peu après ce passage. Chose que je ne fais jamais d'habitude, et encore moins dans le cadre d'un partenariat, j'ai lu la fin du roman en diagonale. Honte à moi… Mais je ne me sentais pas d'humeur à lire d'autres scènes de ce genre. Du coup, c'est vrai que je n'ai pas profité de l'intrigue ni des effets de surprise, mais bah… tant pis pour moi…

De quelques incohérences et autres poils hérissés…

Si le concept d'un monde vidé de ses habitants se tient au début très bien, on voit rapidement apparaître quelques incohérences et d'autres questions sans réponses. La première de ces questions a été, pour moi, celle-ci : mais comment font-ils pour ne pas souffrir de carences alimentaires? Ne se nourrir que de boîtes de conserve, ce n'est pas terrible pour l'organisme, tout de même… L'humain a besoin de légumes et de viande fraîche, non? Bon, c'était peut-être expliqué dans la fin du roman, mais je ne me souviens pas avoir vu passer ça dans ma lecture rapide.

Une autre chose, qui au début m'amusait, puis qui s'est rapidement mis à me taper sur le système, ce sont les petits surnoms que se donnent Ary et Pier. Ary-Trotteur, Ary-Magicien, Pier-Mickey et j'en passe. Quelques surnoms du genre m'auraient prêté à sourire, car cela aurait conféré une petit note d'humour au récit assez sombre et désabusé. Mais comme en toute chose, le trop nuit au bien. Force est de constater que le grand méchant trop s'est immiscé dans la sauce et l'a fait tourné vinaigre…

Une question de mise en page…

Ce qui m'a le plus déplu, dans ce roman, c'est évidemment la mise en page catastrophique, pour ne pas dire cataclysmique. Les dialogues étaient rédigés dans une autre mise en forme que les passages narratifs. Les caractères étaient plus petits, la police semblait différente. À priori, cela ne gène pas, c'est un parti pris comme un autre, et cela peut même donner du charme au roman. Là où je tique, c'est quand je vois des parties de narration écrites dans la même mise en forme que les dialogues, et débutant par un tiret… Le lecteur, habitué aux changements de typographie, interprète le passage en question comme étant un dialogue, et se trouve alors dans l'incompréhension la plus totale, parce que ça ne correspond à rien de ce que le personnage est censé répondre… C'était franchement gênant, et j'avoue que c'est aussi ce qui a fait qu'à un moment donné, j'ai arrêté ma lecture sérieuse pour adopter une lecture en diagonale, plus rapide.

C'est vraiment dommage, car le roman perd du coup toute sa force et son intérêt, alors que l'histoire méritait sans doute qu'on s'y plonge davantage.

En résumé…

J'ai vraiment beaucoup apprécié le début du roman. L'écriture est plaisante, l'idée est originale, on en envie d'en savoir plus, on se sent intrigué, happé par l'histoire. L'ambiance n'y est pas étrangère, car l'auteur a très bien su rendre cette atmosphère de désolation et d'écrasante solitude.

Malheureusement, chez moi, la sauce n'a pas pris. Les surnoms à deux balles m'ont irritée plus qu'amusée, le côté crade et cru de certains passages m'ont déplu, et même rebutée, la mise en page désastreuse a freiné ma lecture au point de la mettre pratiquement au point mort. Au final, j'ai tout bonnement bâclé la fin du roman. L'histoire me rendait carrément maussade par moment, la solitude des personnages m'écrasait littéralement, je me sentais comme engluée dans une mélasse de crasse humaine et de décombres. D'un côté, cela signifie que l'ambiance n'est pas si mal rendue. Mais moi, petite lectrice, j'avais un mal fou à me dépêtrer dans ces atmosphères qui me plombaient le moral. Ce n'est pas ce que je cherche dans une lecture. Je ne dis pas que je cherche à tout prix des lectures Bisounours qui empestent les couleurs flashy et qui dégoulinent de bons sentiments (ce n'est d'ailleurs pas mon style). Mais dans cette histoire-ci, il y avait un petit je-ne-sais-quoi de glauque qui ne m'a pas plu. Peut-être est-ce dû à cette histoire de viol bien trop détaillé qui m'a filé la nausée. Peut-être n'est-ce que mon imagination qui s'emballe bien trop vite et qui voit au-delà du texte des choses qui n'y sont pas. Ou peut-être que ce texte n'était tout simplement pas fait pour moi.

Ma note : 12/20. Je ne suis pas coutumière de ce genre de note, mais comme je le dis plus haut, ce roman n'était pas pour moi. Ce n'était pas un mauvais roman du point de vue de l'histoire, mais je n'ai simplement pas accroché.

[Chronique] La voix nomade, de Brian Merrant

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

…où nous verrons comment gagner sa vie en arrachant des canines, où un petit génie mollasson et une demoiselle maladroite adepte du théâtre aideront notre héroïne punko-gothique badass, où une sombre bataille se livre entre des vieillards édentés et des morts-vivants en blouse blanche, où des ninjas japonais vêtus à la façon "visual kei" se déchaînent à grand renfort d'ombrelle et où, enfin, un fantôme habillé en citrouille d'Halloween aura son mot à dire.