[Noël 2014] Once upon a swap – 2 décembre

Once upon a swap…

Jour 3…

[Noël 2014] Once upon a swap - 2 décembre

La guirlande ne lui répondit pas, bien entendu. En revanche, elle s’enroula autour d’une… [Ouvrir le paquet]…

… boîte de ces gommes parfumées qui servent à effacer l’encre de chine aussi sûrement qu’une gomme habituelle efface le crayon. Puis, dans une étrange contraction, elle fit tomber la boîte à terre. Un peu gênée, Moïra ramassa la boîte et s’apprêtait à la remettre en place lorsque la guirlande lui fonça dessus, heurtant brusquement la main de Moïra. Interloquée, celle-ci bredouilla :

« – Ca va, ça va, tu as gagné… Je vais les acheter aussi, si ça peut te faire plaisir… »

Mais au fond d’elle-même, elle se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir faire de ces gommes. Et la réaction de la guirlande l’avait mise sur ses gardes. Miss Peregrine revint avec de l’huile, qu’elle avait précieusement versé dans une fiole de pharmacie. Peu sûre d’elle, elle se dandinait derrière son comptoir comme quelqu’un qui a très besoin d’aller au petit coin. Moïra posa la boîte de gommes sur le comptoir :

« Je vais vous prendre ceci aussi. Je viens de… euh… de penser que je vais en avoir besoin pour un devoir. »

Prenant délicatement la fiole des mains de Miss Peregrine, elle lui adressa son plus beau sourire.

« Un grand merci pour l’huile ! J’avais vraiment trop peur que mon nouveau jouet ne tombe en panne en plein vol et finisse fracassé à terre… Mon père s’est donné beaucoup de mal pour le fabriquer, alors… »

  • Ne t’en fais pas, tu ne m’as pas dérangée, assura Miss Peregrine, toujours mal à l’aise en présence du «jouet ». Je vais mettre tes achats sur la note de ta tante et quand elle passera, je lui demanderai si elle peut régler ça en faisant deux ou trois raccommodages pour moi.
  • Bien sûr, je lui dirai de venir vous voir. Merci, et passez une excellente journée ! »

Une fois sortie de la librairie, Moïra tenta de chasser la mine plus que perplexe de Miss Peregrine, et fila chez sa tante Renelle, qui devait l’attendre pour le déjeuner. La guirlande la suivit sans protester. Sans doute était-elle contente que Moïra ait fait l’acquisition de la boîte de gommes, même si la raison de cet intérêt soudain ne sautait pas vraiment aux yeux.

Renelle attendait effectivement dans la cuisine, une pile de crêpe au doux fumet sucré entre les mains. Sur la table de la cuisine, plusieurs pots de confitures étaient ouverts, prêts à l’emploi, ainsi qu’un pot de miel, et du chocolat à tartiner fait maison. L’odeur d’un bon thé Earl Grey fumant emplissait l’air de la pièce. Moïra s’assit et profita de son déjeuner, tandis que la guirlande, qui s’était faite tout à coup très discrète, était remontée se cacher dans sa chambre à coucher.

Pour la suite de cette nouvelle, rendez-vous demain!

[Noël 2014] Once upon a swap – 1er décembre

Once upon a swap…

Jour 2…

Made by DolphyDolphiana, on Deviantart

Made by DolphyDolphiana, on Deviantart

…Et ce quelque chose semblait émettre un son d’une extrême douceur, un tintinnabulement aussi léger que les pas d’une souris timide chaussée de pantoufles à grelots. Quel que soit la chose qui produisait ce son, c’était si divin que la chose en question ne pouvait pas être dangereuse. Moïra se décida donc à ouvrir la fenêtre en grand, laissant l’air nocturne s’engouffrer dans la chambre. Mais aussitôt fait, sa hardiesse se refroidit aussi rapidement que l’atmosphère et elle fila se cacher sous sa couette, le cœur battant la chamade.

Lorsque son sang cessa de battre à ses tympans et que sa respiration se fit plus calme, elle se permit de soulever un petit coin de couverture. La pièce semblait calme, quoique sensiblement plus fraîche. Seul continuait le tintinnabulement étrange, qui semblait provenir à présent de la tête de lit. Risquant un regard vers le haut, Moïra aperçut une chaîne de lueurs roses-orangées flottant au-delà de son oreiller. Alors qu’elle hésitait à se découvrir un peu plus pour voir la chose de plus près, elle se dit que si cette chose avait réellement représenté une menace pour elle, elle lui aurait sauté dessus d’entrée de jeu. Or cette chose-là se contente de « flotter » au-dessus de son oreiller, comme si elle attendait que Moïra baisse sa défense. Et comme souvent chez Moïra, c’est la curiosité qui l’emporte sur la peur, elle retira doucement, très doucement, la couverture et tendit le bras encore plus doucement, jusqu’à ce que son index arrive à la hauteur de cette chose qu’elle n’arrivait pas encore bien à visualiser. La chose se mit à tinter plus fort, comme si elle était impatiente d’entrer en contact avec elle. [Ouvrir le paquet]

Made by Lady-Tori, on Deviantart

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Moïra se risqua à relever un peu plus la tête, et vit alors, à sa grande stupéfaction, qu’il s’agissait d’une guirlande de clochettes. De toutes petites clochettes, très délicates, teintées d’un rose poudreux tout à fait adorable. Il y en avait seize, au total. Elles étaient là, au-dessus de son lit, flottant dans l’air aussi paisiblement que du duvet de pissenlit dans une brise d’été. Elle approcha sa main un peu plus, et elles se mirent à tinter de plus belle. Et lorsque Moïra les toucha, elles frissonnèrent et vinrent s’enrouler autour de son cou. Ce n’était pas une manœuvre agressive, Moïra le sentit à la façon dont elles se posèrent tout en douceur, sans précipitation. De toute évidence, ces clochettes ne cherchaient pas à l’étrangler, mais bien à lui apporter un peu de réconfort et de magie en cette nuit où tout lui semblait si lourd et si difficile. Comme quoi, il y a du bon en ce monde, et si l’on y croit suffisamment, il ne peut nous arriver que de bonnes choses.

Alors que Moïra s’attendait à passer une nuit blanche, elle sentit ses paupières devenir lourdes, et eut soudain terriblement envie de sombrer dans le sommeil. « Ces clochettes ont décidément des propriétés insoupçonnées. » se dit-elle. « Elles sont apaisantes, et de toute évidence, leur tintement a des vertus soporif… »

Elle n’eut pas le temps de finir mentalement sa phrase, car à peine eut-elle posé sa tête sur le rebondit moelleux de l’oreiller qu’elle tomba profondément endormie. Elle n’eut d’ailleurs pas l’occasion de voir la première clochette de la guirlande, la plus brillante de toutes, se lover tout contre son cœur comme pour panser ses blessures.

[Noël 2014] Once upon a swap - 1er décembre

Le lendemain matin, Moïra fut éveillée par sa guirlande de clochettes qui, ayant passé la nuit à ses côtés, s’étaient à nouveau mises à flotter et à tinter aux premiers rayons de soleil. Encore ensommeillée, elle se leva pour constater qu’elle s’était endormie toute habillée. Voilà qui tombait à pic, les clochettes semblaient ne plus tenir en place et il paraissait urgent de leur ouvrir la porte de la chambre. Une fois fait, elles s’engouffrèrent dans le hall de nuit et descendirent les escaliers dans un grand chaos de tintinnabulements furieux pour s’arrêter devant la porte d’entrée de la maison et faire mine de vouloir aller vers l’extérieur. Des effluves particulièrement alléchants venaient de la cuisine, sans doute des crêpes au sucre, et Moïra dut se faire violence pour remettre son déjeuner à plus tard et sortir en compagnie de la guirlande de grelots.

Une fois sortie dans la rue, la guirlande de grelots sembla chercher son chemin, flottant doucement dans l’air frais et humide du matin. Le temps semblait légèrement nuageux, mais on sentait le soleil poindre paresseusement dans le ciel, ce qui était fort heureux, car Moïra avait oublié d’enfiler son manteau en sortant. Les grelots parurent soudain décider de la direction à prendre, car ils s’arrêtèrent brusquement de flotter sur place et foncèrent droit vers la place du village. Moïra les suivit, non sans se poser de nombreuses questions quant à l’origine et à la destination de la mystérieuse guirlande volante. Mais celle-ci se déplaçait dans l’air de plus en plus vite, et elle dût courir pour la suivre sans la perdre de vue.

Les pavés inégaux de la place lui faisaient mal aux chevilles, d’autant plus que ses muscles n’étaient pas échauffés, et le froid ambiant lui donna rapidement mal aux poumons. Moïra se dit que, décidément, elle ferait bien de se remettre au sport… voici au moins une bonne résolution à prendre pour le nouvel an ! Lorsque notre petit groupe pour le moins étrange arriva à hauteur de la librairie, la guirlande s’immobilisa devant la porte de la petite échoppe.

C’était fermé, évidemment, il n’était que huit heures du matin, mais Moïra connaissait bien la libraire qui était amie avec sa tante Renelle, et elle savait que même à cette heure matinale, elle était déjà levée et prête à recevoir sa visite. Elle n’hésita donc pas à tirer la chaînette de la porte d’entrée, faisant tinter une grosse cloche à l’intérieur de la maison. De bruits de pas ne tardèrent pas à se faire entendre, et bientôt Miss Peregrine ouvrit, déjà habillée des pieds à la tête. A l’intérieur, l’air embaumait le pot pourri et le thé au caramel. L’estomac de Moïra protesta, mais elle n’y prêta pas attention.

Le regard de Miss Peregrine allait sans cesse de Moïra à la guirlande volante. La pauvre devait vraisemblablement se demander si elle n’était pas encore en train de rêver. La guirlande la tira de sa transe en faisant bruyamment tinter ses grelots. Cette dernière flottait devant la vitrine de la boutique, visiblement désireuse d’y entrer dans les plus brefs délais. Moïra ne savait que dire, et pourtant il lui fallait expliquer la situation…

« – Bonjour Miss Peregrine…

  • Je suis désolée de vous déranger de si bonne heure, mais… (elle réfléchit à une explication plausible qui lui permettrait de ne pas finir ses jours à l’asile) Mon père m’a envoyé ce jouet pour les fêtes de fin d’année. Son moteur fonctionne un peu comme une lampe à huile, alors je me demandais si vous aviez encore de l’huile en stock, pour que je puisse continuer à la faire voler. »

Pendant un temps, Miss Peregrine n’eut pas l’air de redescendre sur terre. Ce n’est qu’au bout d’une minute que ses yeux papillotèrent et qu’elle reprit peu à peu ses esprits.

« – Une lampe à huile, dis-tu ? hmm hmm, intéressant… Curieux… Mais intéressant. Viens, entre ! »

La librairie étriquée était rangée, pour une fois, sans doute en prévision des fêtes qui approchaient à grands pas. Moïra adorait cette boutique, avec ses étagères croulant sous les livres, son odeur de vieux papier, ses pots de stylos tous neufs, ses alignements de pots d’encres et ses piles de papiers en tout genre. Miss Peregrine saisit une grosse clé cuivrée derrière son comptoir et se retourna :

« – Attends-moi ici, je n’en ai pas pour longtemps. L’huile se trouve dans mon arrière-boutique, elle ne me sert pas souvent, et on ne m’en demande pratiquement jamais. Tâche de… euh… tenir à l’œil ton jouet… »

Elle avait prononcé ce dernier mot sur un ton particulièrement hésitant, et Moïra sourit dans son fort intérieur. Dès que Miss Peregrine s’en fut allée dans l’obscurité de l’arrière-boutique, les grelots se décidèrent à faire le tour du propriétaire, l’air résolu. Bientôt, ils s’arrêtèrent devant un présentoir d’articles de papeterie et se mirent à tinter de plus en plus fort. Moïra s’approcha et regarda les articles d’un air dubitatif. Sans trop y croire, elle s’adressa à la guirlande :

« – Je me demande ce qui peut bien t’intéresser à ce point, dans ce rayon… »

La guirlande ne lui répondit pas, bien entendu. En revanche, elle s’enroula autour d’une…

La suite, ce sera pour demain matin…

[Noël 2014] Once upon a swap 30 novembre

Once upon a swap…

Jour 1…

[Noël 2014] Once upon a swap 30 novembre
By Colibri arts on Deviantart
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L’après-midi touchait à sa fin lorsque le dernier cours de la saison se termina. Moïra en profita pour s’étirer en baillant bruyamment sur le banc de bois à peine dégrossi de l’amphithéâtre. Décidément, ce cours est vraiment le plus mortel de tout le cursus d’elficologie ! Madame Obsidione, Nicéphora de son doux prénom, pérorait encore sur l’estrade tandis que les étudiants commençaient déjà à se lever dans un chaotique chahut d’affaires repliées et d’éclats de voix diffus. Elle aurait pu faire penser à une poule qui tente désespérément de rappeler ses poussins à l’ordre.

  • « Mes enfants, mes enfants ! se récriait-elle. Un peu de calme, je vous prie, le cours n’est pas encore terminé ! Je vous préviens, jeunes gens, il y aura des sanctions ! Celui ou celle qui n’aura pas vu la fin de notre expérience se verra bien embarrassé à l’examen de fin d’année ! »

Le baratin habituel, autrement dit. Certes, l’expérience entamée en début d’heure n’avait encore abouti à rien de bien spectaculaire. Mais tout de même, une vulgaire tentative d’invocation de l’esprit totémique d’une colonie de vers à soie, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat…

A côté de Moïra, Evy se tortillait d’impatience sur son banc, elle aussi, et lorsqu’elle commença à ranger ses stylos dans son sac, Moïra fit de même également. Un coup d’œil rapide à la fenêtre ronde lui apprit que le temps était magnifique pour la saison. Le soleil était encore chaud pour une fin de novembre, et l’air restait étonnamment assez peu humide. N’étaient les jours qui raccourcissaient à la vitesse de l’éclair, on eut pu se croire encore au milieu de l’été indien. Mais pour combien de temps encore ? Moïra avait une envie folle de profiter de la dernière heure de clarté de la journée, et peut-être aussi des derniers rayons de soleil avant l’hiver. Se levant avec raideur, elle se glissa le long de la banquette jusqu’au couloir central de l’amphithéâtre, Evy à sa suite. Celle-ci gloussait bêtement en observant du coin de l’œil Madame Obsidione qui se démenait en vain pour conserver l’attention de son public du jour.

Une fois à l’air libre, elles éclatèrent toutes deux de rire, Moïra s’étant contenue trop longtemps pour résister une seconde de plus :

« – Enfin libres ! clama-t-elle avec entrain. Plus de cours de totémisme avant l’examen d’après Noël !

  • Et plus de Nicéphora Obsidione, aussi, c’est peut-être encore la meilleure des nouvelles ! renchérit Evy. Terminé les expériences foireuses qui n’en finissent pas. Ces saletés de vers à soies étaient déjà à moitié en hibernation, je ne comprends pas comment la prof a pu ne pas s’en rendre compte… Forcément, l’invocation a pris plus de temps que prévu !
  • Je crois que cette femme est juste complètement à l’ouest…
  • Oui, c’est bien ce que je crois aussi ! En tout cas, une chose est sûre, c’est qu’après ça, on peut dire qu’on aura bien mérité notre congé de Noël. Après ce qu’on vient de vivre, on ne pourra que profiter encore mieux de ce break.
  • Tu exagères ! dit Moïra en riant. Ce n’est pas non plus la mer à boire ! Et puis ça peut être utile, le totémisme !
  • Parle pour toi ! Pour une future elficologue, certes, mais pour moi qui étudie la folkloristique, ça l’est tout de suite beaucoup moins !
  • Moi je ne trouve pas. Toute connaissance est bonne à prendre, non ? On ne sait jamais à quoi tu peux être confrontée. Imagine qu’on te demande un jour d’aller jusqu’aux Amériques étudier les coutumes des indiens Algonquins…
  • Euh… oui, à supposer que je puisse vaincre ma phobie des transports…
  • Et tu feras quoi lorsqu’il s’agira de trouver un travail ? Tu iras postuler aux archives de la petite ville d’Ecoute-tomber-la-pluie ? Tout ça pour te retrouver coincée derrière un bureau étriqué au milieu d’étagères poussiéreuses, avec pour patron un papy zozotant qui sent l’oignon… Réfléchit un peu ! Penses à tout ce qu’on pourrait faire ensemble, si tu acceptais de venir sur le terrain avec moi ! Imagine le parfum de la liberté, le piquant du danger, l’appel du large !
  • Oui… je ne sais pas… dit Evy, l’air mal à l’aise. Il est des jours où je me dis que ce n’est pas pour moi… Et puis je n’aimerais pas laisser Donovan. Tu sais qu’il aimerait beaucoup que nous allions vivre en Ecosse auprès de sa famille.
  • Et moi, je me dis qu’il est des jours où tu as juste peur de ta propre lumière !
  • …Et je suis censée comprendre quoi, par là ?
  • Et bien… que tu as peur de montrer tout ce qu’il y a de bien en toi. Tu as beaucoup de capacités, Evy, et je ne suis pas la seule à le penser, les profs le disent aussi. Je trouve dommage de ne pas les mettre plus à profit. Je reste persuadée qu’au-delà de l’horizon t’attendent de bien meilleures choses que ce que tu pourrais vivre ici. Enfin… peut-être que je projette mes propres désirs de liberté sur toi, je ne sais pas… »

By Steampunk22 on Deviantart
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A ces mots, Moïra se sentit subitement submergée par sa propre solitude. En une fraction de seconde, les événements marquants de cette année défilèrent dans sa tête. Sa douloureuse rupture avec Nathaniel, avant toute chose.

« – Ecoute Moïra… Je sais à quel point tu aspires à autre chose depuis quelques temps. C’est vrai, tu as fait ton deuil de Nathaniel, à présent, et tu as envie d’aller vers quelque chose de nouveau. Tu n’as pas uniquement envie de voir le monde, tu as envie de changer de vie, et c’est normal. Mais je pense que tu aurais besoin de stabilité avant tout. Quelque chose, un endroit ou une personne vers qui te diriger lorsque tu reviendras de tes lointaines contrées tant souhaitées. Un point d’ancrage, sommes toutes. Tu te protèges encore énormément, et c’est humain, après tout, tu as été blessée, touchée au cœur. Tu es encore fragile, Moïra, je sais que tu te veux forte et battante, mais je crois que tu as avant tout besoin de souffler un peu, pour mieux repartir ensuite. Prends le temps de te poser, durant ce congé, surtout. Tu voudras bien me faire ce plaisir ?

  • Un point d’ancrage, hein… Et si c’était justement en allant de l’avant que je le trouvais, ce fameux pilier ? Je ne pense pas que c’est en me reposant sur mes lauriers que je rencontrerai quelqu’un, ou même qu’il m’arrivera quelque chose de bon. Quand on veut quelque chose, on va le chercher. Attendre que les choses nous tombent du ciel comme par miracle, ça n’a jamais fonctionné pour personne.
  • Pourquoi cette réponse ne m’étonne-t-elle pas… Je suis certaine que ta philosophie a du bon, mais je crois sincèrement qu’il est des périodes dans la vie où l’on a besoin d’une petite escale pour se reposer, se remettre de ses émotions et faire le plein pour mieux repartir. Tu n’es pas de cet avis ?
  • Ah, tu me connais, je tourne comme un fauve en cage lorsque je suis censée me reposer. Je ne reste jamais une minute tranquille. Ca me donne mauvaise conscience… Il y a tant dans ma vie que je voudrais voir, faire, apprendre… Tant de chose et si peu de temps… Il me faudrait bien cent vies, au moins ! C’est assez frustrant de penser qu’au terme de mon existence, je n’aurai même pas expérimenté le quart de ce qui me tenait à cœur…
  • Et tu en es loin, du terme de ton existence ! Tous les possibles sont encore devant toi, tu as le choix entre une multitude de chemins à emprunter, alors s’il te plaît, ne te précipite pas pour choisir celui qui te mènera le plus loin… Allez, fait moi au moins le cadeau de me dire que tu vas réfléchir à ce que je te dis.
  • Eh bien, tu es mon amie, tu sais que je ne peux pas te refuser ça. Tes arguments se tiennent, d’ailleurs, ça mérite au moins de creuser un peu la question.
  • Merci, Moïra, au moins une parole censée aujourd’hui, c’est un bon début ! Evy regarda le lointain en clignant des yeux. Ah tient ! J’aperçois Donovan, là-bas, près du grand magister ! Ca signifie que ses parents sont déjà là, prêts à nous embarquer pour l’Ecosse. Je vais devoir te laisser, je ne voudrais pas qu’ils m’attendent plus longtemps… On se revoit bientôt ?
  • Oui, bien sûr, rendez-vous pour les examens de la mi-année ! »

Evy plaqua un énorme baiser sur la joue de Moïra, et haussa la voix tandis qu’elle commençait à s’éloigner en sautillant :

  • Prend bien soin de toi, surtout ! Pense à ce que je t’ai dis ! C’est important pour moi !

Et bientôt elle disparut dans les bras de Donovan, qui adressa à Moïra un petit signe de la main en guise d’au revoir.

by Princessmagical on Deviantart
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Moïra se résolut alors à prendre le chemin de retour vers la maison de sa tante. Cela faisait deux ans, à présent, qu’elle habitait avec Renelle, profitant de son accueil sans égal pour loger au plus près de l’Université d’Agartha. Au début, cela devait se résumer à un séjour de deux semaines, pour se remettre de sa rupture avec Nathaniel. Et puis elle avait fait cette promenade qui avait finalement changé sa vie à jamais. En retournant dans sa prairie favorite, elle était tombée nez à nez avec une curieuse porte en bonne partie ensevelie sous le lierre et l’enchevêtrement des branches des arbres. Poussée par son amour de l’aventure, elle s’était résolue, après de nombreuses hésitations (et si la porte renfermait quelque chose qu’elle n’avait pas envie de voir ?), à saisir la poignée pour ouvrir la mystérieuse entrée. Quelle surprise ce fut de découvrir que derrière les planches de bois grossières se cachait la réplique de la prairie, ou presque… C’était comme un reflet dans un miroir, mais avec quelques différences, ce chemin notamment, qui ne figurait nulle part dans la prairie qu’elle connaissait.

Renonçant à toute prudence, elle passa sous l’arche de la porte, traversant une sorte de membrane presqu’invisible et glutineuse qui repris forme une fois qu’elle fut de l’autre côté. S’étant assurée que le monde qu’elle connaissait de l’autre côté de la porte existait toujours bel et bien, elle emprunta le chemin d’un pied tâtonnant, observant avec des yeux agrandis par la stupeur l’univers tout neuf qui s’offrait à elle. Car de l’autre côté de la porte, la prairie fourmillait de vie. Des êtres ailés, plus gros que des frelons, et aussi colorés que les sucettes que l’on vend à la côte belge, d’autres êtres aux allures d’humains miniatures et difformes dans les fourrés, d’autres encore, velus et trapus, qui sautillaient parmi les hautes herbes… Tout ce petit peuple qu’elle n’avait jamais vu ni senti auparavant, et qui pourtant était là, sous yeux. Car la porte n’ouvrait pas sur un autre monde, elle était le reflet de notre monde, tel qu’il est réellement, tel que nous le voyons lorsque nous sommes enfant, un monde rempli de magie et d’êtres fabuleux. Avec les années, nous perdons la faculté de voir ce monde et ces créatures, parce que c’est ce qu’exige la préparation à notre future vie d’adulte. Mais il existe encore des portes telles que celle découverte par Moïra ce jour-là, qui permettent de retrouver une vision juste du monde qui nous entoure.

C’est aussi ce jour-là que Moïra découvrit l’Université d’Agartha, en suivant le chemin, tout simplement. La prairie fait en fait partie du domaine universitaire, il s’agit d’une sorte de zone d’observation où les élèves peuvent venir apprendre à exercer leur métier sur terrain. Car dans cette université-ci, on n’étudie ni le droit, ni les sciences, ni la philosophie. Agartha apprend à ses élèves à connaître, à respecter et à entretenir la partie magique et éthérée de notre monde. Certains peuvent y suivre un cursus d’elficologie, comme Moïra le choisira plus tard, d’autres y apprennent la folkloristique, la mythologie, les croyances et les superstitions en tous genres, la théologie, le mysticisme, l’alchimie… En rentrant chez sa tante Renelle, ce soir-là, Moïra avait le cœur un peu plus léger, et sa peine de cœur lui paraissait déjà nettement plus lointaine, car elle avait trouvé enfin sa voie. Le vide que Nathaniel avait laissé en elle était moins présent, car là où elle se sentait auparavant perdue, elle avait à présent trouvé un nouvel objectif à poursuivre, un nouveau moteur qui prit rapidement de plus en plus de place dans son cœur et dans sa tête.

Moïra sourit à ce souvenir, alors qu’elle passait la porte dans le sens inverse et reprenait sa marche dans la prairie aux herbes frissonnantes de vie. Passer la porte ne lui faisait à présent plus le moindre effet. Elle avait récupérer sa vision à son premier passage, et c’était ce premier pas qui comptait. A présent, elle était libre de voir le monde sous sa véritable apparence quand bon lui semblait. A vrai dire, ce n’était pas un choix, mais une évidence, car une fois la vision retrouvée, personne ne pourrait vouloir s’en passer.

By Fotojenny on Deviantart
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Comme à l’accoutumée, elle fit une entrée tonitruante dans la maison de Renelle, hélant sa tante pour lui faire la bise. Cette dernière, selon une habitude bien établie, préparait un goûter tout aussi délectable que foisonnant. Aujourd’hui, la petite cuisine embaumait les pancakes au sirop d’érable, un mets d’autant plus délicieux qu’il était préparé avec amour par une des meilleures cuisinières du monde. Moïra s’assit et constata avec bonheur qu’une grande théière de thé à la violette fumait au centre de la table. Décidément, Renelle savait toujours comme ravir son palais et réchauffer son cœur !

Bien plus tard dans la soirée, alors que les étoiles brillaient haut dans le ciel dégagé, Moïra se retira dans sa chambre et, se posant parmi les coussins de son lit, se mit à réfléchir à ce qu’elle allait faire de ses vacances de Noël. Au fond d’elle-même, elle savait pertinemment bien qu’Evy avait raison. Elle avait besoin de se poser, de retrouver de la stabilité et une certaine forme de sécurité. Mais comment… ? Comment oublier la blessure au fond de son cœur qui, à peine cicatrisée, la faisait parfois encore souffrir ? Comment tirer un trait définitif sur Nathaniel ? « C’est si compliqué… » songea-t-elle. « Si difficile de lâcher prise et de laisser en arrière ce que l’on avait, alors que devant soi, il n’y a que du vide. » Certes, elle n’avait plus aucun sentiment pour Nathaniel. Elle avait d’ailleurs connu de terribles moments de colère, durant lesquels il n’aurait pas fallu qu’il se trouve devant elle. A présent, elle se sentait plus apaisée, mais cela ne signifiait pas que la douleur était tout à fait partie. Elle se sentait toujours aussi furieuse contre elle-même, outrée de n’avoir rien vu venir. Et bien sûr, la solitude lui pesait énormément, et plus encore maintenant que les cours prenaient fin, la laissant seule face à ses états d’âme.

Elle plongea son regard vert dans les étoiles, si belles dans leur habit de lumière blanche, confortablement nappées dans le velours sombre de la nuit. Elle aimerait tant être un peu comme elle, et rayonner malgré les ténèbres environnantes. Retrouver sa lumière intérieure, voilà ce que sera sa mission durant ces vacances. « Et peut-être que cette lumière, si je parviens à la trouver, attirera un beau prince charmant ? Un peu comme le ferait un phare… » Mais Moïra se réprimanda pour cette pensée. Le prince charmant, elle y a longtemps cru, tout comme au caractère éternel de l’amour. La vie s’était cruellement chargée de lui prouver qu’elle avait tort.

Alors qu’elle reposait là, tiraillée entre ses espoirs et ses doutes, quelque chose brilla dans le ciel. Cela ne ressemblait pas à la lueur froide des étoiles, cela avait un éclat plus chaud. Moïra releva la tête et scruta la fenêtre, incrédule. Elle sentait une sorte de présence à l’extérieur. Quoi que ce soit, il n’y avait pas moyen de se tromper, il y avait bien quelque chose dehors, qui frémissait à l’extrême limite de sa vision. Et ce quelque chose…

… Rendez-vous demain pour le jour 2 de cette nouvelle de Noël!!