[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Synopsis…

Chaque fantôme resté en arrière a une histoire, et aucune d'entre elles ne peut laisser indifférent celui qui les écoute… "Lorsque je relève les yeux de la rivière, je capte nos reflets dans la vitre. Un peu plus grand que moi, Calame paraît soudain bien trop jeune. Je m'apprête à lui sourire, dans ce miroir de fortune, quand une silhouette se joint au tableau. Et je n'ai le temps de rien". Petrichor est habitué aux missions difficiles. On ne sait jamais ce que les âmes perdues nous réservent, même lorsqu'on est là pour les délivrer de leurs tourments. Et avec les spectres qui peuplent l'île sur laquelle il a été envoyé, il n'est pas au bout de ses surprises. Coupé du monde, confronté à une histoire sordide dont il démêle les fils un à un, Petrichor pourrait bien basculer dans le piège de la solitude et la noirceur qu'elle entraîne si Calame ne débarquait pas à son tour sur ces rivages désolés. Appartenant à l'organisation adverse, qui capture les âmes pour les revendre au meilleur prix, tout le sépare de Petrichor. Pourtant, ils ne tardent pas à unir leurs forces face au danger qui les menace, outrepassant tous les interdits que leur imposent leur don et les deux institutions rivales pour lesquelles ils travaillent.

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady pour août 2016. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne et leur collection Snark pour ce partenariat et la découverte de cet ebook.

Ce qui m'a attirée plus particulièrement vers cette lecture? Vraiment, vous ne vous en doutez pas?! Même pas un tout petit peu?

Eh bien, ma foi, c'est une histoire de fantômes! Et moi, j'adore, que dis-je, je suis totalement amoureuse des histoires de fantômes! Et celle-ci m'a littéralement transportée!

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À mes mots, Calame acquiesce. Il se lève en détournant le regard. Ce qu’il vient de se passer reste entre nous sans que personne n’ose crever l’abcès, et j’ai besoin d’air.
Je traverse la maison au pas de course, sans plus m’inquiéter de croiser quoique ce soit. Lorsque j’émerge sur la terrasse, l’orage éclate enfin, éventrant les nuages. Ils déversent sur moi une pluie drue, qui me trempe aussitôt. Je ramasse nos deux sacs pour les balancer à l’intérieur, mais je retourne dehors pour me planter sous l’averse, comme si elle pouvait me laver les idées, à défaut de me purifier. Rien de tout ça ne se passe, mais à me retrouver rincé jusqu’aux os, mon corps se calme enfin, mon cœur aussi.
En relevant la tête, j’aperçois Calame qui m’observe, impassible. Je lui rends son regard, sans sourire, aussi paumé que lui, avant de le rejoindre à l’intérieur.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Ghostbusters…

Vous l'aurez compris, Petrichor est un Sillonneur, une sorte de chasseur de fantômes. Il parcoure le monde de mission en mission afin de refermer les "sillons", ces traces qui unissent notre monde à celui des morts. Le but final est d'aider ces esprits à retrouver la paix et à retourner dans leur univers sans plus troubler le nôtre.

La vision que Céline Etcheberry présente des fantômes est très poétique, et au final très gothique. Certains d'entre eux sont presque attachants, d'autres vous feront froid dans le dos, mais dans tous les cas, aucun ne vous laissera indifférent.

Mes semelles crissent contre la neige qui recouvre les racines et les feuilles tombées autour du chêne. Sans ce corps au visage bleuté empêtré dans ses branches, l’arbre aurait tout de majestueux. Même cette clairière, enveloppée d’un manteau pâle et nimbée d’une aura aveuglante, m’évoque un calme serein, une nuit au coin du feu, et comme me le ferait remarquer Lucy, le chocolat chaud, son péché mignon. J’écarte les flocons amassés à même l’écorce, pour confirmer mes suspicions. Impossible que cette femme ait mis fin à ses jours ici, en haut d’une branche inatteignable. Tout cela a été préparé avec un soin particulier, même si je n’en connais pas la raison.
À hauteur de mon visage, je remarque des entailles dans le tronc qui témoignent de la présence d’une échelle. Quelqu’un a passé la corde au-dessus de la branche où se trouve désormais la défunte, avant de la nouer hors d’atteinte, une fois son forfait accompli.
Lorsque je viens me poster sous les branchages, la morte baisse les yeux pour tâcher de m’apercevoir. Je me décale pour lui rendre son regard et surtout, réussir à l’observer de plus près. Des traces de lutte recouvrent ses avant-bras, marqués de griffures et d’ecchymoses. Les mêmes que j’entrevois autour de son cou, même si celles-ci, seules, auraient pu simplement justifier un changement d’avis trop tardif.
Sa peau livide rend sa tenue plus noire encore. À la manière des bonnes d’antan, elle arbore un uniforme strict qu’aucun bijou ne vient rehausser. Je parcours en mémoire la liste des domestiques du manoir, avant d’en retenir deux : Marieke et Annie. Laquelle des deux a mérité de finir ses jours ainsi, pendue à une branche ?
Son calme soudain me déconcerte. Silencieuse, elle traque chacun de mes mouvements d’un œil avide, la corde geignant chaque fois qu’elle s’agite. D’une main, je chasse quelques flocons amoncelés sur mes joues, et je jurerais la voir sourire.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Alone in the dark…

Dans cette histoire, les fantômes filent la chair de poule, c'est vrai. Mais cela ne serait rien sans le cadre et le contexte du récit. Parlons du cadre tout d'abord.

Petrichor atterrit sur une île de cauchemar, littéralement. Une île hantée sur laquelle est bâti un manoir de style victorien. Les propriétaires ont bien essayé de vendre, mais les acheteurs potentiels fuyaient irrémédiablement, la peur au ventre. Rien n'y fait, l'atmosphère lourde et les apparitions spectrales rebutent jusqu'au plus téméraire d'entre eux.

Le manoir en lui-même est "creepy" au possible, avec ses tapis en lambeaux, son humidité, ses champignons, ses meubles d'un autre temps, ses objets hétéroclites à l'usage le plus souvent macabre, ses fenêtres brisées, ses cadavres d'animaux entrés par hasard et qui ont été incapables de trouver la sortie, ses plantes en pots devenues jungle… Bref, tout est parfait jusque dans le moindre détail.

Le tout présente un petit côté "Alone in the dark" qui m'a beaucoup plu, surtout lorsque Petrichor découvre les environs du manoir de nuit à la seule lueur de sa lampe torche…

À mesure que j’avance vers le manoir, j’en examine attentivement la façade. En me basant sur le nombre de fenêtres et d’étages, je devine que ces trois jours seront amplement nécessaires pour tout explorer. Une prière silencieuse m’échappe : pourvu que ce que je cherche se trouve bien à l’intérieur. Je n’ai jamais aimé courir les sous-bois.
La terre meuble du chemin se dérobe sous mes pieds, malmenée par les ans et les intempéries. J’atteins le haut de la butte, et la poussière cède la place aux graviers qui crissent sous chacun de mes pas. Au centre d’une grande place ovale trône une gigantesque fontaine, depuis longtemps tarie. Des moisissures pendent autour d’un plateau autrefois majestueux et dégoulinent jusqu’à atteindre le bassin rempli d’une eau de pluie croupie. Un oiseau mort flotte à la surface. Un corbeau aux orbites vides.
Bienvenue à la maison, je pense en m’immobilisant. Si l’on devait ramener mon travail à quelques règles simples de sécurité, elles se résumeraient à : ne jamais commencer le boulot en pleine nuit ; toujours repérer les environs ; si c’est trop beau pour être vrai, ça l’est ; et, les apparences sont toujours trompeuses.
Ma lampe de poche en main, je parcours une nouvelle fois la façade des yeux. Le faisceau lumineux se réverbère contre les vitres restantes, joue brièvement sur un éclat brisé, avant de venir mourir sur le gouffre opaque d’une porte grande ouverte, à ma droite. Si seulement j’avais eu un plan de la maison, en plus de celui de l’île, j’aurais pu savoir où ça menait.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Coupés du monde…

Une île inhospitalière, un manoir décrépit au-delà du récupérable, des émanations spectrales qui dépassent des sommets de laideur et de malveillance, qu'est-ce qui pourrait être encore pire? Ah oui, tient! Peut-être le fait que notre chasseur de fantômes soit totalement coupé du reste du monde?

Une fois son bateau reparti, pas de GSM, pas d'ordinateur, et donc aucun moyen de communication avec l'extérieur. Le bateau ne revient que trois jours plus tard, s'il revient… et aucun secours n'est prévu avant au moins six jours (date à laquelle son équipe aura constaté sa disparition).

Dans son équipage, une lampe torche, un sac de couchage, et quelques vivres. Et là, on sent une bonne vieille angoisse du manque et de la solitude repointer le bout de son nez ^^

— J’ai un problème.
Calame relève le nez, croise mon regard et s’arrête à son tour. Je lis dans ses yeux des émotions tout aussi bancales.
— Quoi ?
D’une main, je recommence à masser cette épaule qui ne me donne aucun répit.
— Un coup de déprime.
— Ah… ça arrive à tout le monde.
— Non. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est bien trop soudain, et que ce sont des pensées que je n’ai jamais eues avant.
Après une poignée de secondes, Calame hoche la tête.
— Ça va sembler idiot, mais je me sens vraiment seul depuis qu’on a atteint la forêt…
— Moi aussi. Donc on a un problème.
— Coup de blues… ?
— Non, plutôt dépression spectrale. M’est avis qu’on ne va pas tarder à comprendre pourquoi. Tout ça, cette tristesse, cette solitude, ça ressemble fort à un souvenir.
— Un peu comme le vent…
Au premier abord, je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas pris garde aux gémissements de la brise, qui peu à peu se sont mués en faibles lamentations. Du regard, j’explore les arbres autour de nous, ce chemin toujours courbe qui ne nous a menés nulle part.
— On tourne en rond, commente Calame en confirmant ma sensation.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Des concepts novateurs…

Mais sur l'île où il se rend cette fois-ci, il s'aperçoit qu'un autre chasseur de fantômes s'apprête à marcher sur ses plates-bandes. Un homme de l'organisation ennemie, un Rabatteur. Dans leur clan, ils ne chassent pas les fantômes pour les aider à retrouver la paix, mais bien pour les capturer et les vendre aux plus offrants.

Pas le choix, dans ce milieu des plus inhospitalier, ils vont devoir apprendre à collaborer. Mais voilà, Calame manque d'expérience, et c'est Petrichor qui va se charger de lui apprendre quelques ficelles du métier. Certaines appellations, notamment… Ce que sont les pleureuses, ces fantômes décédés dans la solitude la plus noire et qui prennent un malin plaisir à faire ressentir la même chose à leurs victimes… les incorporations, les possessions, les charognards aussi.

Calame, quant à lui, montre à Petrichor plus que ce qu'il ne devrait montrer concernant la technologie propre à son groupe. Ces petits cubes chargés de capturer les âmes défuntes, ces scanners spéciaux qui détectent les sillons ouverts, ces lampes torches oranges qui avertissent d'éventuelles présences fantomatiques…

Toute cette science est évidemment très novatrice, et je me suis délectée de voir toutes ces belles trouvailles dont l'auteur nous gratifie. C'est d'ailleurs assez curieux, car je suis justement occupée à écrire une nouvelle mettant en scène un collectionneur d'âme et son acolyte chasseur de fantômes. J'ai donc souris dans ma barbe en voyant que quelqu'un y avait pensé avant moi… Mais que cela ne me décourage pas d'écrire ma nouvelle! Car la conception n'est quand même pas tout à fait pareille, surtout que mon histoire se passe à l'époque victorienne et relève purement du genre steampunk. Mais soit, revenons-en à nos moutons ^^

— C’est une pleureuse ! Recule, Calame !
Toujours à l’aveugle, mes doigts retrouvent son poignet, alors que je le ceinture d’un bras, trop tard. La lampe met à jour la tête de l’adolescente, penchée sur ses genoux qu’elle tient serrés contre elle de ses mains. Ses cheveux retombent en paquet, masquant encore son visage.
— Ce n’est qu’une gamine, rétorque Calame, surpris, alors que je l’attire vers l’arrière.
Il manque trébucher, et me bouscule dans son élan.
Alors, son regard tombe sur sa précieuse tablette. Les courbes palpitent et se révoltent, le vert rassurant ayant viré depuis longtemps à un rouge vibrant de mauvais augure.
— Ce n’est qu’une…
Les mots de Calame meurent dans sa gorge, son souffle s’emballe. Tandis que je le maintiens contre moi, les sanglots se muent en clameur, et la voix d’Helena envahit nos esprits. Le désespoir s’immisce de nouveau en moi, tout comme je sais qu’il envahit Calame, telle une vague oppressante, implacable. L’air me manque, l’espoir, l’envie de vivre… Un tourment étranger me submerge, balayant toute pensée cohérente, une peur insidieuse et dévorante qui cogne dans mon cœur à le faire défaillir. Soudain, les murs me semblent plus près, bien trop proches. Ma main abandonne celle de Calame pour agripper mon col, espérant le libérer de son carcan qui m’étrangle, m’empêche de respirer. Les larmes d’Helena piquent mes paupières, je sens son chagrin se déverser le long de mes joues, ses pleurs se mêler à ceux de Calame, dont les jambes faiblissent sous l’angoisse et l’abandon.
Comme hypnotisé par le danger, la main de Calame persiste à fixer sa torche sur cette enfant qui n’en est plus une. L’esprit relève la tête, et dévoile un visage creusé par les siècles, témoin d’hécatombes et d’agonies qu’elle n’a jamais connues. Je sens ma volonté ployer, noyée par une fin que je sais proche. Face à nous, la bouche d’Helena s’ouvre sans fin, de plus en plus grand, vociférant ce chant de détresse, de malheur. Sa peau flétrie pend autour de dents trop longues, me soufflant tout désir, toute espérance. Et c’est désormais moi, qui me retrouve emmuré vivant dans mon propre corps, anéanti par la terreur d’un millier d’âmes, mon cœur sur le point de lâcher battant contre mes oreilles, m’assourdissant presque. Mes geignements se joignent à ceux de Calame, alors que nous tombons à la renverse, la torche rebondissant près de nous et tourbillonnant quelques secondes pour s’arrêter, ironie du sort, sur le spectre qui nous hurle toujours sa détresse.

Le prix des âmes. T, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Comme un petit air de Sixième sens…

Dans ce roman, j'ai trouvé quelques clins d'yeux à des classiques du genre fantomatique, et à Sixième sens notamment. Tout qui lira les passages concernant le petit Fidelio seront probablement d'accord avec moi. Empoisonnement dû à un syndrôme de Munchhausen, ça doit parler aux fans du film, ça…

Des tremblements remontent le long des bras du gamin, jusqu’à secouer ses épaules.
— Oh, a-t-il tout juste le temps de marmonner avant de se mettre à baver avec profusion.
La salive dégouline le long de son menton, et il me fixe de ses yeux délavés, emplis du fol espoir de me voir l’aider. Avant que je n’aie eu le temps de réagir, il se plie en deux et dégueule à mes pieds, une masse opaque, verdâtre, striée de sang. Puis, aussi vite qu’il a commencé à se sentir mal, il se redresse, intact, et s’évapore.
Seules ses vomissures demeurent un instant, avant de s’éparpiller en poussière. Au moins, dans mon malheur, j’ai la chance d’échapper aux odeurs…

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

De la poésie gothique au macabre…

Il faut tout de même l'avouer, le gros point positif de ce roman, c'est tout de même l'incomparable écriture de Céline Etcheberry, très déliée, très féminine. Certaines métaphores étaient juste à tomber, comme ces nuages bas au ventre gonflé d'une promesse pluvieuse. Très joli, vraiment… très créatif, aussi.

J'ai trouvé les descriptions vraiment très vivantes et tellement délectables, que ce soit dans le manoir aux horreurs ou dans le désert des forêts insulaires. Et ces scènes macabres où les âmes défuntes venaient livrer leurs secrets étaient tout simplement parfaite. L'auteur possède l'art d'instiller l'horreur aussi bien que la poésie sombre qui embaume le moisi.

Une chose singulière me frappe alors que nous posons le pied dans cette chambre, pour nous retrouver face à une nouvelle mise en scène. Jamais, à travers tous les lieux hantés que j’ai fréquentés, je n’ai trouvé de spectres si organisés, rangés chacun dans leur propre pièce, à m’attendre. Les entités de cette île, parsemées à travers le manoir et ses collines, m’apparaissent trop soigneusement présentées – cataloguées faute d’autres mots. D’ordinaire, les fantômes se hâtent de découvrir les lieux qui les entourent, de venir à la rencontre des vivants qu’ils entendent ou aperçoivent, voire même sentent, grâce aux émotions qu’ils projettent. Pourtant, ici, nous les découvrons presque tous cantonnés dans leur rôle, sur les lieux de leur mort. Parqués, en somme.
Cette nouvelle pièce n’y fait pas exception. Spacieuse et autrefois bien agencée, elle n’a plus rien de l’adorable chambre d’enfants qu’elle a dû être, à une autre époque. Des volets clos filtrent une lueur blafarde qui strie la salle de longs filaments aveuglants. Les meubles et les décorations jonchent le sol en une mare éparse de jouets cassés, de débris de bois, et de lambeaux de tissu. Les rideaux mangés par les mites dégringolent des tringles de guingois, un miroir brisé reflète la lumière du jour au plafond, renvoyant les rayons du soleil à travers un mobile dont ne pendent plus que des fils et un unique avion sans ailes. Des membres de poupées se mêlent à la fourrure d’ours en peluche déchiquetés, aux voiles déchirées d’un navire de pirate foulé au pied, et aux pages trempées de dizaines de livres de contes.
Près de l’entrée, une série de têtes de baigneurs fixe le spectacle de leurs orbites noires.
Trônant au milieu de ce capharnaüm, une chaise à bascule va et vient en cadence. Sur celle-ci, une nourrice berce une petite masse emmitouflée dans une layette rongée par l’humidité. Du sang s’échappe des cavités vidées de ses yeux et de sa bouche, maculant ses joues laiteuses, son menton, sa chemise stricte.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Un duo complexe…

De son propre aveu, Céline Etcheberry apprécie "les héros humains, plein d’erreurs et de contradictions. Qu’ils échouent, remontent la pente, trahissent ou deviennent une épaule inébranlable. Les « gentils losers », des héros plein de défauts, comme tout le monde".

On ne peut pas vraiment qualifier Petrichor de "loser", même s'il est gentil, ni même Calame, même s'il est plus sensible. Mais effectivement, ces deux personnages, sans pour autant être des anti-héros, sont là avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs blessures, leurs failles, mais aussi leurs espoirs et leurs désirs. Personnellement, j'aime ces personnages complexes dont on ne sait pas tout dès le premier dialogue. Et j'ai aimé les surprises que l'auteur nous a réservé, ces parcelles de personnalité qu'ils auraient tant voulu cacher mais que la situation a fait ressurgir. Quel joli travail effectué pour rendre ces deux hommes réalistes, avec une psychologie et un background historique étoffé.

— Bien sûr que tu…
Mes paroles restent en suspens lorsque je sens ses lèvres effleurer ma peau. La chaleur moite de sa langue s’étend soudain juste sous le lobe de mon oreille, et je m’écarte sans douceur, pour agripper ses épaules.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis sûr que je peux te faire changer d’avis…
Ses yeux vitreux, noyés de larmes, se rivent aux miens. Des plaques rouges s’étendent le long de ses joues, jusqu’à ses tempes. Je place le dos de mes doigts contre son front, et c’est à n’y plus rien comprendre. Calame brûle d’une fièvre nouvelle, qui a chassé le froid trop vite. Si celle-ci continue à grimper, il risque à tout instant de succomber à un malaise.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne sais plus ce que tu dis.
— Je peux te faire changer d’avis… Si tu me laisses partir, je ne dirai à personne ce qu’il s’est passé…
— Changer d’avis sur quoi ? Mais je ne te veux aucun mal, Cal’… Ce n’est pas parce qu’on est…
— Carl, rétorque-t-il en me coupant dans mon élan. Je m’appelle Carl…
— Carl. Écoute-moi… Je sais qu’on nous a monté la tête, les uns contre les autres, mais ici ce n’est pas moi l’ennemi, tout comme tu n’es pas le mien, je…
Sa main se glisse entre mes cuisses, agile, remonte jusqu’à mon entrejambe pour s’y lover, sans qu’il ne me quitte du regard. J’éprouve toutes les peines du monde à garder mon calme, encore davantage à déglutir. Ma raison me pousse à chasser sa main, mon corps à l’encourager… À croire que je perds la tête, moi aussi.

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

Drame collectif…

Cette recherche de psychologie plus compliquée qu'il n'y paraît ne se retrouve pas uniquement que dans les personnages centraux. On le voit également à la façon d'être des spectres, à leur passé tragique, à leurs souffrances.

Toute cette chasse aux fantômes met en fait en lumière un grand drame collectif, un assemblage d'événements tragiques qui s'enchaînent tels des dominos, se répercutant les uns sur les autres. Rien n'est laissé au hasard dans cette histoire. J'ai pourtant cherché la faille, la petite invraisemblance qui gâcherait l'ensemble, mais j'ai fait chou blanc. Le tout est orchestré d'une main de maître, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui passe de suspens en découvertes, de rebondissements en compréhensions, sans qu'il n'y ait de temps mort.

Sa terreur m’envahit quand ma bouche formule ses pensées. De ces quelques mots prononcés, elle me transmet son fardeau qui éclabousse mon âme, déversant ses souvenirs à travers les miens, comme autant de rêves brisés et de soupirs accablés. Je sens toute cette horreur subie, sous les yeux aveugles des autres, les coups dissimulés par trop de fard, trop de poudre. Je sens…
Les sévices, le calvaire secret, l’angoisse du mot de trop, les ecchymoses, les cheveux arrachés, les gifles et les claques, je sens… Les marques contre son cou, habillées d’un foulard, les côtes fêlées qui empêchent d’enlacer ses propres enfants, les sourires voilés, factices, pour cacher une dent cassée. Je sens la honte, la culpabilité, la soumission, la révolte muette, les viols sous couvert de mariage, les grossesses redoutées, qui s’enchaînent sans fin, les fausses couches trop nombreuses, les larmes qu’on apprend à retenir, les griffures à masquer, les bleus à justifier. La maladresse feinte, les vapeurs de l’alcool des flacons de parfum que l’on boit par dépit, les milles façons d’en finir qui ne mènent à rien, par amour, par détresse, par fatalisme.
Et je ressens, enfin, un changement, l’univers qui bascule, une bouffée d’espoir qui étouffe, qui prend à la gorge et empêche de respirer, plus encore qu’aucune suffocation déjà subie. Un homme, un autre, discret et silencieux, sur lequel on s’appuie, tel un roc, un pilier inébranlable, et qui nous promet tout.
« Je lui dirai tout, ce soir, et je pourrais enfin partir. »

Le prix des âmes. T1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

En résumé…

Je suis sortie de cette lecture le souffle court et les cheveux ébouriffés. Et non, je ne pense pas que cela venait de la bière qui avait accompagné ma lecture des derniers chapitres. Et vous savez quoi? Quelques jours plus tard, j'y repensais encore, à ces fantômes. Bien au chaud sous mon édredon, je me suis surprise à imaginer des mains décrépies venues attraper mes pieds qui dépassent des draps, ou encore à voir des visages dans la buée de mes fenêtres le matin. Même la rosée sur le gazon du jardin me filait la chair de poule.

Je ne peux que vous donner un conseil : si vous êtes amateur des bonnes histoires de fantômes, jetez-vous sur ce roman sans hésitation.

Ma note : 19/20

[Chronique] Le prix des âmes. Tome 1, Coupés du monde, de Céline Etcheberry

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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Votre dévouée,

Acherontia.

[Chronique] Galilée, de Clive Barker

Synopsis…

Depuis la naissance des États-Unis, deux des familles les plus puissantes d'Amérique se livrent une guerre impitoyable dont l'origine reste mystérieuse. Et lorsque Galilée, le fils prodige du clan Barbarossa, condamné tel le hollandais volant à errer sur les mers du monde entier, tombe amoureux de Rachel, la jeune épouse du clan Geary, l'affrontement prend une nouvelle ampleur. D'anciens secrets ressurgissent, des forces surnaturelles se déchaînent et emportent les amants dans un monde de cauchemar. Car ce qui est en jeu n'est pas seulement le pouvoir ou l'argent, mais bien la quête de l'immortalité

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon second roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady/Castelmore pour ce troisième trimestre de l'année. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de cette lecture.

Le choix de ce roman de Clive Barker dérive d'une suite logique. Dès le début de mon partenariat avec Bragelonne, j'ai entrepris de chroniquer chaque (ré)édition des romans de l'auteur. Après Secret show, voici donc ma chronique de Galilée, qui sera suivie, dans quelques temps, de celle de Sacrement qui doit sortir dans le courant d'octobre.

[Chronique] Galilée, de Clive Barker

Une bonne idée de départ…

À l'entame de ce roman, j'étais franchement emballée par le concept. Cette histoire de deux familles influentes, l'une riche à milliards et l'autre possédant un surprenant caractère surnaturel, deux familles qui se vouent une haine impitoyable pour d'obscures raisons, avait tout pour me plaire. Sans compter le fait que j'apprécie généralement ces grandes fresques littéraires dépeignant plusieurs pans de l'histoire, détaillant des généalogies qui n'en finissent plus.

Les premiers chapitres ont confirmé ce que je pressentais à l'ouverture du roman. L'ambiance très particulière m'a d'emblée rappelé le roman d'Anne Rice, Le lien maléfique, où il est aussi question d'une grande histoire familiale qui débute à l'époque des Celtes et se poursuit jusqu'à notre époque, avec un côté surnaturel et une ambiance particulièrement pesante comme je les aime.

Je commençais à comprendre qu'une des malédictions de la famille Barbarossa était l'apitoiement sur soi-même. Il y avait Luman dans son fumoir qui mijotait sa revanche contre des morts ; moi, dans ma bibliothèque, persuadé que la vie m'avait rendu un horrible service ; Zabrina enfermée dans sa propre solitude, boursouflée de sucreries. Et même Galilée – là-bas sous un ciel infini – qui m'écrivait des lettres mélancoliques évoquant l'inanité de sa vie. Tout cela était pathétique. Nous qui étions les fruits bénis d'un arbre si extraordinaire. Comment en étions-nous venus à nous lamenter sur nos existences, au lieu de trouver des motivations dans le fait de vivre? Nous ne méritions pas ce qu'on nous avait donné : notre prestige, nos dons, nos visions. Nous les avions gaspillés, tandis que nous pleurions sur notre sort.
Était-il trop tard pour changer tout ça? me demandais-je. Quatre enfants ingrats avaient-ils encore une chance de découvrir pourquoi ils avaient été créés?

Galilée, de Clive Barker

Un joli style d'écriture…

Le style d'écriture que j'ai découvert entre les pages de Galilée est très plaisant. La plume est fluide et littéraire, agréable à lire. Et même si certaines descriptions tirent un peu en longueur, le tout se lit avec bonheur et aisance.

Je me suis étonnée du fait qu'une bonne partie du récit soit écrit au présent, et à la première personne qui plus est. En fait, le roman est construit d'une façon assez originale. C'est Maddox, un des membres de la famille Barbarossa, qui raconte l'histoire à sa manière. Au début du roman, on le voit prendre la décision d'écrire un livre sur l'histoire de sa famille (la famille surnaturelle), et par conséquent aussi sur celle de la famille Geary (la famille riche à milliards), puisque les deux sont intimement liées.

Il est donc des parties où c'est Maddox qui raconte sa petite vie et ce qui se passe autour de l'écriture de son livre (parties écrites au présent), et des parties qui sont en fait des extraits de son livre en cours d'écriture (parties souvent écrites au passé simple).

Cela m'a un peu déroutée au début, mais ensuite, je me suis aperçue que ce n'était pas plus mal, car les parties "roman" et les parties "petite vie de Maddox" étaient dès lors bien séparées.

– Tu me rappeles… (Je devinais la suite) … ton père.
Je ne pense pas avoir répondu quoi que ce soit. J'étais bien trop intimidé. En outre, si j'avais essayé de parler, je doute que ma langue ait accepté de m'obéir. Alors, je restai planté là, tandis que Cesaria glissait vers moi, et le vacarme animal jaillit d'elle avec une férocité renouvelée.
Mais cette fois, ce raffut s'accompagna d'une vision, non pas dévoilée par le nuage, mais comme sculptée dans sa masse. Je n'en eus qu'un aperçu, Dieu merci, mais je suis certain que Cesaria m'en aurait laissé voir davantage si elle n'avait pas eu besoin de mes services. Ayant une autre idée en tête, elle m'en montra juste assez pour me faire perdre le contrôle de ma vessie ; trois ou quatre secondes peut-être, et encore. Qu'avais-je vu? Il ne sert à rien de dire qu'il n'y a pas de mots pour décrire cette vision. Les mots existent, évidemment ; il y a toujours des mots. La question est : suis-je capable de les manier suffisamment bien pour évoquer le pouvoir dont j'ai été le témoin? J'en doute. Mais permettez que je fasse de mon mieux.
Je vis, je crois, une femme entrer en éruption, par tous les pores de sa peau, tous ses orifices, et expulser des formes inachevées. Je la vis donner naissance, pourrait-on dire, non pas à une, ni même à dix, mais à mille créatures, dix mille. Cependant, cette description pose un problème. Elle ne tient pas compte du fait que, en même temps, Cesaria devenait… comment dire? Plus dense. Comme certaines étoiles, ai-je lu quelque part, qui, en se refermant sur elles-mêmes pour mourir, absorbent la lumière et la matière.

Galilée, de Clive Barker

Vous prendrez bien une part de glauque attitude?

Comme dans beaucoup de romans de Clive Barker, le récit comporte parfois un côté très glauque. Ce côté glauque, je l'ai retrouvé dans certains aspects de la famille Barbarossa, notamment dans le fait que Nicodemus (le père) soit, selon les dires de son propre fils, un "homme de sexe", qui conserve une collection d'objets sexuels hétéroclites, qui aime à se montrer nu dans un… certain état… à sa fille encore gamine, qui fait des… choses… avec ses chevaux par une nuit d'orage… Enfin soit, c'est quelqu'un que je qualifierais de peu recommandable, dieu ou pas.

Les Geary ne sont pas en reste en ce qui concerne la "glauque attitude", car certains d'entre eux ont des jeux sexuels des plus étranges. Il y en a un, notamment, qui paye de jeunes prostituées afin qu'elles fassent la morte pendant l'acte. Il les place dans une chambre froide, sur un lit de glaçons pour qu'elles aient la température des cadavres, et leur demande de ne pas bouger d'un pouce pendant qu'il leur fait dieu sait quoi.

Oui, je sais, c'est du lourd en matière de gens louches… Je crois que Clive Barker aime provoquer et susciter le malaise au travers de ses personnages. Après tout, l'horreur ne se mesure pas qu'au nombre de litres de sang versés et à la sauvagerie de certaines scènes gores. Les replis de certains cerveaux humains sont bien plus mal famés qu'une ruelle sombre des bas-fonds urbain après minuit, et l'auteur aime à nous le rappeler.

Dans la pièce voisine du bureau, où je me trouve présentement, Nicodemus avait entreposé sa collection de souvenirs, dont une grande partie a été enterrée avec lui, à sa demande. C'est là qu'il conservait le crâne de son tout premier cheval, ainsi qu'une vaste et bizarre collection d'objets sexuels créés au fil des siècles pour accroître le plaisir des connaisseurs. (Mon père avait une histoire pour chacun d'eux, toujours hilarante.) Mais il conservait bien d'autres choses dans cette pièce. Il y avait également un gant à crispin ayant appartenu à Saladin, l'amant musulman de Richard Coeur-de-Lion. Il y avait un rouleau de parchemin, peint pour lui en Chine, et qui décrivait, il me l'expliqua un jour, l'histoire du monde (même si mes yeux incultes n'y voyaient qu'un paysage traversé par une rivière au cours sinueux), il y avait également des dizaines de représentations des organes génitaux masculins – le lingam, la flûte de jade, la tige d'Aaron (ou, pour reprendre l'expression préférée de mon père, il Santo Membro, la sainte queue)-, dont certaines, je pense, avaient été gravées ou sculptées par ses propres prêtres et représentaient donc ce sexe dont j'avais jailli. Certains de ces objets sont toujours sur les étagères. Vous trouvez peut-être cela étrange, voire un peu répugnant. Je ne suis pas certain d'avoir envie de vous contredire. Mais mon père était un homme de sexe, et ces sculptures, malgré leur crudité, le représentent mieux qu'un livre sur sa vie ou un millier de photos.

Galilée, de Clive Barker

Trop de longueurs tuent la longueur…

Il est une chose qui m'a vraiment gênée durant ma lecture, ce sont toutes ces longueurs. Le style d'écriture a beau être fluide et se laisser lire assez plaisamment, j'ai trouvé que bon nombre de scènes n'apportaient rien à l'histoire. Elles nuisaient même au récit en cassant le rythme de l'action. Il y a eu des moments où j'ai carrément baillé, et, je l'avoue volontiers, lu certains passages en diagonale, voire les zapper.

Le roman aurait été meilleur, selon moi, sans toutes ces cassures de rythme. Il aurait tenu en 400 pages que cela aurait été aussi bien, et même mieux.

Parfois, j'avais même l'impression que l'auteur nous prenait pour des débiles profonds, en répétant certains bouts de phrases (histoire d'être sûr qu'on les ait bien lus) ou en insistant sur des détails qui me paraissaient insignifiants. Et comme tous les lecteurs de par le monde, je n'aime pas être prise pour une débile profonde. Donc j'ai trouvé cela très désagréable, et j'ai zappé ces passages, tout simplement.

Et tout cela sans compter que le roman prend vraiment trop de temps à démarrer. Après une première mise en bouche, où l'on voit le début de l'écriture du livre et quelques aperçus de l'histoire de la famille Barbarossa, l'auteur nous parle longuement de l'histoire de la famille Geary. Trop longuement à mon goût. Pas qu'elle soit inintéressante, au contraire. Mais pendant de très nombreux chapitres, aucun lien n'est fait entre les deux familles, si bien que l'on se demande quand l'auteur en arrivera au clou de l'histoire, c'est-à-dire la rencontre de Rachel Geary et de Galilée. Autant vous le dire tout de suite, cette rencontre n'arrive que vers la moitié du roman… Cela vous situe les longueurs que vous aurez à subir.

Ainsi, Galilée prit le large ; je ne peux vous dire où il alla. S'il s'agissait d'un ouvrage d'un tout autre genre, peut-être pourrais-je inventer les détails de son itinéraire, sélectionné à partir de livres et de cartes. Mais, en faisant cela, je miserais sur votre ignorance, je supposerais que vous ne remarqueriez pas l'inexactitude des détails.
Il est préférable d'avouer la vérité : Galilée prit le large, et j'ignore où il alla. Quand je ferme les yeux et que j'attends que me vienne une image de lui, je le vois généralement assis sur le pont mouvant du Samarkand agité par le roulis, en train de broyer du noir. Mais j'ai beau scruter l'horizon à la recherche d'un indice permettant de le localiser, je ne vois que l'immensité de l'océan. Pour un œil plus exercé que le mien, ces indices existent peut-être, ici même, mais je ne suis pas un marin. Pour moi, tous les paysages de mer se ressemblent.

Galilée, de Clive Barker

Galilée?

Un dernier point que j'aimerais soulever, et non des moindres, c'est ce personnage central, Galilée…

Je vous l'ai dit au paragraphe précédent, il n'apparaît réellement qu'au milieu du roman. Il est cité de temps à autres dans les pages avant, mais sans prendre de réelle substance. Ce qui est fortement agaçant pour le lecteur, car on finit par se demander si le choix d'appeler le roman galilée était vraiment judicieux. "Eh quoi ?", me suis-je dit. "Le roman s'appelle Galilée mais de Galilée on ne voit point. Qu'est-ce donc que cette publicité mensongère?"

Cela renforce donc le côté "l'auteur se fout de notre poire", ce qui est assez frustrant. Mais ce qui l'est encore plus, c'est que, quand ce fameux personnage apparaît, lui qui nous est présenté comme une sorte de messie, un dieu vivant (d'ailleurs, tous les membres de sa famille l'encensent et l'appelle "mon Galilée"), ses actions et ses paroles sont en totale contradiction avec ce qu'il est censé être. Il arrive de la mer telle une divinité des vagues sur son fier navire construit de ses propres mains, il séduit Rachel avec des histoires, un joli petit conte censé les mettre en scène de façon allégorique. Elle mord à l'hameçon, ils passent une nuit digne des cinquante nuances de Grey, et jusque là, on se dit "Waw, ce mec est un vrai dieu!". Le lendemain matin, alors que Rachel vient lui ronronner des mots doux et des promesses d'avenir à l'oreille, il la repousse et s'en va, la laissant seule avec ses doutes et sa fureur.

Vous y voyez un dieu, vous? Moi, personnellement, j'y vois juste un homme. Et un homme de base, qui plus est. Un beau parleur, un rhéteur venteux qui débite de belles promesses totalement creuses et qui prend le large dès que cela devient trop sérieux.

– Ce n'était pas sérieux, dit-il d'une voix ferme. Je croyais que tu avais compris que c'était juste une histoire.
Les larmes picotaient les yeux de Rachel ; elle sentait gémir le sang dans ses oreilles. Comment pouvait-il dire une chose pareille? Sa vision se troubla. Comment pouvait-il rester assis là et lui dire que tout cela n'était qu'un jeu, alors qu'ils savaient bien, l'un et l'autre, forcément, qu'il s'était passé quelque chose de merveilleux?
– Tu es un menteur!
– Peut-être.
– Tu sais bien que c'est faux!
– Comme toutes les histoires que je t'ai racontées, dit-il, les yeux fixés sur le pont.
Rachel aurait voulu lui rappeler toutes ses belles paroles concernant ce qui était vrai et ce qui ne l'était pas, mais elle ne se souvenait plus des arguments qu'il avait employés. Elle ne pensait qu'à une seule chose : il veut m'échapper. Je ne le reverrai plus jamais. Cette idée lui était insupportable. Il y a dix minutes, ils parlaient de sa maison au sommet de la colline. Maintenant, il lui disait de ne pas attacher d'importance à toutes ses paroles.
– Menteur! répéta-t-elle. Menteur, menteur, menteur!

Galilée, de Clive Barker

En résumé…

Vous l'aurez compris, j'ai été fortement déçue par le personnage de Galilée, censé être le centre de ce roman. Un centre creux, apparemment. Et même si, par la suite, il s'améliore un peu, cette déception initiale prend le pas sur le reste, si bien qu'il m'est resté antipathique jusqu'à la fin. Mêlez cela aux interminables longueurs et aux passages inutiles qui viennent casser le rythme de l'intrigue, et vous obtenez au final votre billet d'entrée pour le chemin qui vous fait passer totalement à côté de l'histoire.

Oh, bien sûr, tout n'était pas mauvais dans ce Galilée, car le style d'écriture était malgré tout très plaisant. Quelques bonnes trouvailles viennent émailler le récit de petits éclats d'or. D'un point de vue fantastique pur, il y a de bonnes choses dans ce roman, et certains personnages sont assez intriguants pour dire de donner du souffle au récit.

Mais clairement, Galilée se situe très en-dessous du Lien maléfique d'Anne Rice, dont je vous parlais en début de chronique. Je crois qu'il manque à ce roman un fil conducteur, ou s'il y en a un, il apparaît beaucoup trop tardivement. Dans Le lien maléfique, Anne Rice parlait du fait que la famille Mayfair était une famille de sorcières ayant invoqué un démon pour les servir. Très tôt dans le roman, le démon qui suit les femmes de la famille apparaît, aussi sait-on que c'est son histoire et le lien qu'il a avec ces femmes qui est décrit. On comprend dès lors aisément le pourquoi de toute cette fresque historique. Dans Galilée, pendant toute la première partie du roman, le lien entre les deux familles n'est pas clair. On se doute que c'est l'histoire d'amour entre Galilée et Rachel qui formera ce lien, mais cela prend trop de temps à se développer, si bien que l'histoire finit par perdre de son intérêt.

Donc si, au départ, vous n'aimez pas les grandes fresques historiques et généalogiques, clairement, ce roman n'est pas fait pour vous. Pour le côté fantastique et pour l'écriture plaisante, en revanche, c'est un roman qui est intéressant malgré tout.

Ma note : 13/20

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques…

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Votre dévouée,

Acherontia.

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