[Chronique SF] L’infernale comédie. T1, Paradis, de Mike Resnick

Au final, il s’agit toujours de ce vieux vice humain de la recherche du pouvoir sur autrui. Pouvoir de vie ou de mort, pouvoir de posséder, pouvoir d’exploiter, de tout plier à sa volonté. C’est comme une gangrène qui ronge ce bon vieux fruit appelé humanité.

Synopsis

« À la seconde où vous posiez le pied sur cette planète, c’était comme si vous veniez de redécouvrir le jardin d’Eden. » Monde sauvage et exotique peuplé de créatures fabuleuses pour August Hardwicke, l’ancien chasseur de fauves, paradis perdu pour les colons qui ont fui quand la planète a accédé à l’indépendance, paradis à retrouver pour les indigènes projetés de l’âge de pierre à l’Ère galactique, Peponi est d’abord un mystère, une forêt de récits contradictoires qui enflamment l’imagination de Matthew Breen. Jusqu’à ce qu’il se rende enfin sur les lieux et voie se dessiner sous ses yeux tour à tour fascinés et horrifiés une vérité aussi complexe que douloureuse…

Mon avis

Mes petites antennes se sont mises en effervescence lorsque j’ai entendu qu’il y avait une série de Mike Resnick au catalogue d’ActuSF… Ayant beaucoup entendu parler de cet auteur sans jamais avoir pu lire sa plume, il était plus que tant de m’y mettre ! Au passage, je remercie chaudement les éditions ActuSF pour le service presse et cette jolie édition poche qui fait partie intégrante de la collection Hélios.

Verdict : je crois que mes petites antennes ont encore une fois très bien fonctionné ! Non seulement j’ai passé un agréable moment de lecture, mais en plus j’ai fait des découvertes insoupçonnées.

Première découverte, quoique je m’y étais déjà un tantinet frottée, c’est ce style assez particulier qui veut que la majorité de l’intrigue passe par les récits des personnes interrogées par le journaliste Matthew Breen. Les trois premiers quarts du roman se passent comme une longue interview où se succèdent différents intervenants. Cette suite de témoignages de personnes ayant vécu à différentes époques sur la planète Peponi permet au journaliste, et par le même biais au lecteur, de retracer l’histoire de la planète, de ses débuts pré-coloniaux jusqu’à son indépendance. C’est donc un procédé narratif indirect qui laisse a priori peu de place à l’action. Et c’est vrai que, je dois bien l’avouer, il y a de temps à autre des moments un peu plus plats, quelques longueurs qui viennent, non pas casser, mais un peu ralentir le rythme du récit. Personnellement, cela ne m’a guère gênée, car j’étais prise par le récit et j’avais très envie de savoir comment allait se dérouler la colonisation et l’indépendance de Peponi. Par ailleurs, je suis habituée aux récits plus cossus, plus généreux en descriptions. Je conçois que, pour certains lecteurs, cette narration un peu particulière puisse paraître rebutante, voire aride. Toutefois, je ne peux que conseiller de prendre son mal en patience et d’aller jusqu’au bout de ce premier tome de la trilogie. Vers les trois quarts du récit, le récit prend une autre tournure, l’auteur empruntant alors une narration directe, à la troisième personne. À partir de là, c’est Matthew Breen, le journaliste, qui raconte ses propres aventures sur Peponi, où il se rend après la publication de son livre. Dès lors, l’histoire semble prendre vie, comme une vieille photo en noir et blanc que l’on colorise. C’est habilement joué de la part de Mike Resnick, à mon sens, car le type de narration détermine l’époque du récit, le passif correspondant au passé, et l’actif au présent. C’est clair, c’est propre, c’est net, et c’est très bien vu. Mais pour le comprendre et l’apprécier, il faut s’accrocher dès le début.

Seconde découverte, c’est l’allégorie qui se cache sous le récit de SF. Car toute l’histoire de Peponi, toute fictive soit-elle, est basée sur une histoire réelle, celle du Kenya. Je ne l’ai pas deviné par moi-même, étant assez peu au courant de l’histoire de l’Afrique, mais j’en ai entendu parler dans d’autres chroniques, et ça m’a interpellée. Bien sûr, j’ai eu envie de vérifier l’information, pour voir si les cheminements des deux pays/planète collaient réellement. Et oui, ça colle bel et bien ! On a donc entre les mains un parfait exemple de ce que je dis très souvent à propos des littératures SFFF, c’est-à-dire qu’ils sont un moyen, certes allégorique, ou métaphorique, de mettre le doigt sur ce qui ne va pas dans notre monde à nous. Et par là même, ils sont un moyen de faire passer le message plus sûrement qu’avec des documentaires ou de longues argumentations parfois bien barbants. Enfin, le plus important, dans ma découverte, n’était pas de me donner raison, mais plutôt de me pousser à me renseigner sur l’histoire du Kenya, que je connaissais jusque là très peu (voire pas du tout). Et surtout, d’avoir pu vivre, même par procuration et métaphore, des bribes de cette histoire, d’avoir pu sentir des lambeaux d’ambiance et découvrir des récits de vie passionnants.

En définitive, c’est vraiment l’aspect que j’ai préféré dans ce roman, le fait de vivre au rythme des animaux de la savane, des premiers chasseurs, des colons, des autochtones, puis finalement des rebelles qui réclament l’indépendance. Je me sentais comme lorsque j’étais petite fille et que mon père diffusait sur son vieux rétroprojecteur les diapositives qu’il avait prises au Rwanda, du temps où il y installait les lignes téléphoniques. Je voyais mentalement toutes ces images qui défilaient sur la toile blanche usée : la savane, les animaux tout droit sortis d’un documentaire du « Jardin extraordinaire » ; les chasseurs lookés façon « Crocodile Dundee », et ces crétins de touristes venus chasser les trophées et l’adrénaline ; les colons tout de beige vêtus, avec leur chapeau bizarre vissé au crâne (Van Pelt de « Jumanji », vous vous souvenez ?) ; les autochtones, en pagne, peau d’ébène et tatouages rituels peints à l’ocre ; puis les premiers fermiers, avec leurs vaches étrangement cornues, maigres comme des clous, et toutes ces mouches qui leur tourne autour ; la végétation et les insectes gros comme la main ; les villes, toutes de guingois, crades, sales comme après une inondation ; et cette poussière, brune, ocre, rouge, parfois les trois à la fois, qui s’insinue partout et ternit tout sur son passage. En un seul roman, j’ai vu, j’ai presque vécu tout ça en même temps que ceux qui nous le raconte. Et ça, parole de booklover, c’est un sacré tour de force !

Outre cet aspect agréablement dépaysant, il y a toutes ces questions que le récit soulève, tous ces sentiments parfois très contradictoires que le lecteur éprouve. L’auteur ne prend pas vraiment position, on dirait plutôt qu’il cherche à relater les faits de la façon la plus neutre possible. D’ailleurs, Matthew Breen cherche lui aussi la neutralité, laissant les personnes qu’il interroge le soin de donner leur propre point de vue, sans chercher à les influencer. Mais le lecteur, lui, va inévitablement se poser des questions, et se forger ses propres opinions au fil du récit. Que ce soit au sujet du colonialisme, de la chasse à outrance, du tourisme et de ses débordements, de politique intérieure, de rébellion, les possibilités de réflexion sont légion. Et il faut dire qu’en cette période où le mouvement #BlackLivesMatter fait rage, ces réflexions sont vraiment les bienvenues. En ce sens, les éditions ActuSF ont eu une excellente idée en rééditant à cette époque-ci cette trilogie en format poche, car le récit entre pleinement en résonance avec les événements et questionnements actuels. En tout cas, les thèmes abordés m’ont beaucoup parlé, que ce soit la chasse de loisir qui mène à l’extinction de certaines espèces, car c’est un « passe-temps » qui m’a toujours dégoûtée et laissée dans l’incompréhension la plus totale, ou que ce soit tout ce qui concerne le colonialisme et ses conséquences. Au final, il s’agit toujours de ce vieux vice humain de la recherche du pouvoir sur autrui. Pouvoir de vie ou de mort, pouvoir de posséder, pouvoir d’exploiter, de tout plier à sa volonté. C’est comme une gangrène qui ronge ce bon vieux fruit appelé humanité. Ça ronge tout, ça fait tout pourrir sur son passage, pour ne laisser qu’une terre dévastée, une faune et une flore saccagées, des peuplades brisées, et rien de bon qui ait été gagné.

Je me souviens avoir lu un autre roman, aussi publié chez ActuSF, qui portait aussi sur une thématique très #BlackLivesMatter : Underground airlines. N’hésitez pas à aller y jeter un œil si le sujet vous pose question.

En résumé

J’ai fait une bien jolie découverte avec ce premier tome ! La plume de Mike Resnick m’a convaincue, tout comme son intrigue et sa façon de traiter certains thèmes délicats qui (malheureusement) seront toujours d’actualité. La narration pourrait manquer un peu de punch et d’action, mais elle est très immersive, dépaysante. Elle porte plus sur la réflexion que sur le suspens ou le simple divertissement. Certains aspects du récit, certaines questions soulevées m’ont fort touchée, comme la question de l’environnement, de la chasse de loisir, du colonialisme, de l’esclavage. De plus, j’ai apprécié ce petit clin d’œil à la « Divine comédie » de Dante (le titre de la saga, L’infernale comédie, ainsi que les titres des trois tomes, Paradis, Purgatoire, Enfer).

Ma note

17/20

D’autres avis éclairés

AruthaOmbreBones – … [et vous aussi, peut-être ^.^]

Une réflexion sur “[Chronique SF] L’infernale comédie. T1, Paradis, de Mike Resnick

  1. Merci pour le lien 🙂 j’avais reçu ce roman par accident parce que je ne l’avais pas du tout demandé mais au final ça a été une très belle surprise ! Comme toi j’ai apprécié d’être dépaysée et l’aspect allégorique du texte.

    J'aime

Répondre à OmbreBones Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s