[Chronique horreur] Les anges oubliés, de Graham Masterton

Les pages se tournent comme mues par un vent imaginaire aux relents d’égout.

Synopsis

La majorité des enfants sont bénis… d’autres, maudits. Et certains n’auraient jamais dû naitre du tout. Dans l’obscurité des égouts, beaucoup de ces enfants oubliés survivent malgré tout. Gemma aime son travail, elle s’occupe des égouts du XIXe siècle avec passion, même quand un grasseberg vient les bloquer. Un jour, elle découvre que les créatures les plus dangereuses qui infestent les égouts ne sont pas les rats. Elle fait alors appel au détective Pardoe et au sergent Patel, tous deux expérimentés dans la résolution de crimes étranges et terrifiants. Mais sauront-ils faire face à la mère de toutes les horreurs ?

Mon avis

N’ayant malheureusement pas eu l’occasion de lire mon « Masterton de l’été » en août 2020, j’avais quand même très envie de rattraper le coup, d’autant que je m’étais offert, pour Noël, son tout dernier roman traduit en français et paru chez Livr’s éditions. Difficile pour moi de résister à l’attrait de cette belle couverture sanguinolente, de ce résumé morbide à souhait. Attrait d’autant plus compréhensible que je sortais de deux-trois romans plutôt axés SF, et que j’avais envie de voguer vers un autre genre, peut-être plus familier pour moi.

Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite (même en lisant le résumé, c’est étrange), mais en fait, ce roman constitue une sorte de suite au précédent ouvrage de Graham Masterton, Ghost virus. Ce n’est pas tant une suite au niveau de l’intrigue, mais plutôt une retrouvaille avec les deux personnages centraux communs aux deux romans, les inspecteurs Pardoe et Patel (je dis inspecteurs de façon toute générique, car je m’y connais très mal dans les grades de police). L’auteur avait déjà signé une « suite » de ce genre par le passé, avec les différents romans estampillés « Cycle de Jim Rook », dont le personnage éponyme constituait le fil rouge. Mais si le Cycle de Jim Rook parlait avant tout de magie (vaudou, indienne, maya, élémentaire, etc.), ce qui caractérise ce « Cycle de Pardoe et Patel », ce sont les enquêtes surnaturelles. Ghost virus traitait de… vêtements de seconde main qui prennent vie et sentent une subite envie de massacrer celles et ceux qui les portent (oui oui, il y a moyen de faire un roman avec ce thème pour le moins cocasse !). Ici, nos deux enquêteurs vont être aux prises avec une créature démoniaque (je ne vous dis pas ce qu’elle est, ce serait dommage de vous spoiler cette partie de l’intrigue) et son cortège de fœtus cauchemardesques.

Le premier point que j’aimerais soulever, parce que c’est quelque chose d’important pour moi, c’est l’édition en tant que telle. Livr’s est une maison d’édition que je connais très peu, même si je la croise souvent dans les salons et foires du livre, mais j’ai entendu dire pas mal de bien de leurs publications. Ce sont eux qui ont repris le flambeau pour la traduction et la publication des nouveaux romans de Graham Masterton, mais ils publient également des auteurs locaux de qualité (notre chère ombre de chez Ombrebones, notamment). C’est une maison d’édition belge qui se veut travailleuse et ambitieuse, et qui défend avec succès les couleurs de la SFFF dans nos contrées francophones. Loin de moi, donc, l’idée de dire gratuitement du mal de cette édition. Mais voilà, je dois bien reconnaître que certains aspects m’ont un tantinet freinée dans ma lecture, comme la mise en page, par exemple, où je trouvais les marges latérales trop étroites, ce qui empêchait le texte d’être bien aéré. Je suis aussi ponctuellement tombée sur des phrases où il manquait un mot. Pas grand chose, juste un article « de » ou « le » de temps à autre. C’est quelque chose qui se rencontre de plus en plus souvent dans l’édition moderne, même chez les gros éditeurs. Mais je dois bien dire que, étant secrétaire de rédaction pour le magazine Metallian (et qui plus est en plein bouclage durant ma semaine de lecture, pas de chance, car durant ce laps de temps, mon œil est plus affûté), c’est le genre de coquille qui me saute tout de suite aux yeux. L’une ou l’autre erreur de traduction, également, est venue un peu gêner ma lecture, comme ce « grasseberg », mot qui n’existe pas tel quel, mais qui est en fait une traduction du terme officiel « fatberg ». Bien essayé, mais malheureusement, il est des termes étrangers qui restent tels quels en français. En définitive, l’erreur est humaine et, comme je le soulignais plus haut, ce n’est pas nécessairement dû au fait que Livr’s soit une petite structure, puisque ce genre d’erreur se retrouve même chez les plus gros éditeurs. Voyons cela plutôt comme une remarque constructive ! Par contre, d’un point de vue traduction, c’est quand même bien fait, car je retrouve le style typique de l’auteur et sa saveur bien particulière. Comme quoi, il y a beaucoup de bon aussi dans cette édition !

Donc, quand je parle d’éléments, de style, typiquement « mastertoniens », voici ce que j’entends par là : une entrée en matière assez rapide, pas de tergiversations ni de longues descriptions. L’horreur arrive très vite et, même si elle est distillée tout au long du récit, l’auteur sait annoncer la couleur d’entrée de jeu et mettre son lectorat dans l’ambiance dès les premières lignes. Comme souvent dans les romans de Masterton, les premiers chapitres se veulent choquants. Ici, on est en présence d’une femme qui fait un malaise au volant de sa voiture et qui se voit transportée d’urgence à l’hôpital. Lorsqu’elle se réveille dans son lit de soin, quelle n’est pas sa surprise lorsqu’elle comprend qu’elle se trouve dans une maternité, enceinte, alors qu’elle n’a pas eu de rapports sexuels depuis Mathusalem. Comble de l’horreur, on lui annonce que son bébé à naître présente des difformités qui vont au-delà de ce que l’on est capable d’imaginer. À ce stade du récit, c’est-à-dire après trente pages à peine, ça y est, le lecteur a mordu à l’hameçon et a clairement envie d’en savoir plus (pour peu qu’il ait l’estomac bien accroché et qu’il ne soit pas réticent à lire des romans d’épouvante). S’ensuit un « page turner » haletant, suintant de morbidité et de putrescences en tout genre. Car, bien sûr, cette dame ne sera pas un cas isolé. Et là, l’auteur sait très bien varier les « plaisirs », ce ne sera pas toujours une demoiselle gentiment conduite à la maternité pour mettre au monde son petit Elephantman, non non ! Il y a des fois où ça va beaucoup plus loin, poussant le lecteur dans ses retranchements d’un point de vue de l’horreur.

Parallèlement, on suit une série d’égoutiers aux prises avec ce que l’on appelle un énorme « fatberg », qui est donc un bouchon de déchets ménagers et de graisse de cuisine saponifiée (durcie, autrement dit). Pas de bol pour eux, lorsqu’ils descendent voir l’étendue des dégâts, comme on s’en doute, les choses ne vont pas se passer comme ils l’espéraient. Bien vite, des phénomènes paranormaux s’invitent à la fête, mettant en déroute nos ingénieurs en tuyauterie.

Les deux affaires sont-elles liées ou est-ce le sort qui s’acharne sur les forces de police londoniennes, contribuant à les faire crouler sous la charge de travail ? Pour résoudre ce, ou ces, mystère(s), le commissariat convoque les enquêteurs Pardoe et Patel, sortes de Mulder et Scully anglo-saxons. Ayant déjà résolu une première affaire à caractère surnaturel, celle des fameux vêtements tueurs, ils sont tout indiqués pour travailler sur cette nouvelle enquête. Pas qu’ils soient friands de ce genre de cas tirés par les cheveux, mais la force des choses a fait que. Alors que l’horreur va crescendo, creusant toujours plus profond l’insondable puits de la peur pure et dure, tandis que les scènes gores s’enchaînent les unes après les autres, nos enquêteurs vont avoir fort à faire… Vous l’aurez compris, Masterton ne laisse que peu de répit au lecteur. Pas de temps mort, pas de longueurs, ce sont 350 pages d’épouvante en barre. Si vous n’aimez pas le genre, passez donc votre chemin !

Tout au long du récit, on voit Pardoe et Patel tenter de raccrocher les événements à quelque chose de logique, de terre à terre. Mais à chaque fois qu’ils avancent une théorie qui ne soit pas paranormale, elle se fait démonter par un rebondissement, généralement sanglant, et toujours inexplicable. Ce n’est qu’en sortant des sentiers battus, en s’intéressant à des solutions irrationnelles, que le duo pourra commencer à trouver des pistes prometteuses. Seul petit bémol à tout cela, c’est que, comme souvent, je trouve la résolution de l’intrigue trop rapide, trop facile, presque bâclée. Je pense que Masterton est plus doué pour mettre en ambiance, pour effrayer ou dégoûter, que pour surprendre le lecteur par une fin grandiose et inattendue.

En résumé

Mis à part quelques coquilles et erreurs de traduction, le roman se laisse lire tout seul. Les pages se tournent comme mues par un vent imaginaire aux relents d’égout. Le duo Pardoe-Patel fonctionne toujours aussi bien, même s’ils sont parfois noyés par trop de personnages secondaires. Je pense que j’aimerais les revoir dans une troisième intrigue, mais je ne sais pas si c’est prévu… L’horreur, le gore et le surnaturel étaient bien sûr au rendez-vous pour mon plus grand plaisir ! Cette façon que Masterton a de détailler les meurtres… inimitable ! Il n’y a finalement que la fin qui m’a laissée sur… ma faim.

Ma note finale

16/20

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Une réflexion sur “[Chronique horreur] Les anges oubliés, de Graham Masterton

  1. Merci pour le lien et la mention 😊 ainsi que pour tes remarques constructives sur la traduction ! C’est le seul roman de Masterton que j’ai pu lire pour ma part et j’avoue que j’ai bien apprécié le voyage même s’il était somme toute assez immonde..

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