[Chronique SF] Le voyage de Haviland Tuf, de G. R. R. Martin

C’est franchement bien ficelé, ça tient en haleine, ça captive son lectorat sans grande difficulté. Même les moins amateurs de SF n’y verront que du feu.

Synopsis

Haviland Tuf est un honnête marchand interstellaire qui apprécie les chats. À la suite d’une rencontre fortuite avec un groupe de mercenaires, il se retrouve en possession de l’Arche, un gigantesque vaisseau long de trente kilomètres abandonné mille ans plus tôt. Arme de guerre ultime créée par les éco-scientifiques de l’ancienne Terre, le vaisseau contient à son bord les technologies génétiques capables de bouleverser les écosystèmes de planètes entières… En compagnie de ses chats et des créatures nées de ses cuves de clonage, Haviland entame un long périple galactique.

Mon avis

Depuis quelques temps, je me suis attachée à la plume de George R. R. Martin. Je n’ai pourtant pas vraiment lu Games of thrones, à peine les deux premiers volumes, et j’en étais restée là je ne sais plus trop pourquoi (trop médiatisé, sans doute ?). En revanche, j’avais beaucoup apprécié sa novella Skintrade et son autre nouvelle Dragon de glace, illustrée par Luis Royo. N’ayant que peu d’expérience en matière de SF, je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec ce roman. Le terme « space opera » qui collait à son résumé ne m’évoquait pas grand chose de bon (en général, je ne suis pas friande du genre). MAIS, fait hautement important, Haviland Tuf apprécie les chats… ET, fait d’autant plus notable, on y parle de technologies génétiques et de créatures issues de cuves de clonage. Là, il y a de quoi m’appâter, et plutôt deux fois qu’une ! Au passage, je remercie chaleureusement les éditions ActuSF pour cette somptueuse édition et ce service presse !

Haviland himself

Si le résumé semble séduisant, le personnage principal aurait de quoi laisser perplexe. De fait, Haviland Tuf n’a vraiment rien du jeune premier tel qu’on le voit parfois dans une certaine gamme de romans « catchy ». Trop grand, trop gras, trop placide, pas assez velu, sommes toutes. Et pour ne rien gâcher à l’ensemble du tableau, Tuf est aussi particulièrement solitaire. Mis à part la présence de ses chats, il ne tolère guère la compagnie. On pourrait donc le voir comme un parfait anti-héros, laid à souhait, dérangeant par son manque de sociabilité et son physique. Et pourtant, de façon assez inattendue, la magie a opéré…

En réalité, sous ses apparences repoussantes, Tuf cache bien des qualités qui se découvrent petit à petit, si bien que, de anti-héros, il passe en figure de proue de ce récit. Je dirais même qu’il en constitue l’intérêt majeur. Voyez Haviland Tuf comme une sorte de repoussant oignon dont on enlève les couches successives pour en arriver à un cœur, si pas de première qualité, du moins intéressant à découvrir. C’est une invitation à passer outre les apparences, pour se concentrer sur l’intérieur et les qualités intrinsèques. C’est que Tuf est doté d’une intelligence tout particulièrement aiguisée, qui lui permet de déjouer bien des pièges et de se sortir de situations a priori désespérées. Il est une chose que j’ai a-do-ré avec ce personnage, c’est son esprit de repartie. Je crois que je n’ai jamais lu de roman avec de telles « punchlines ». On se rapproche presque du Chuck Norris des grands jours, l’esprit karaté et le côté bas de plafond en moins. Je pense qu’il est de mon devoir de chroniqueuse de vous en donner quelques exemples, juste pour vous mettre l’eau à la bouche…

– Haviland Tuf, prophète de malheur, soupira le Maître de Port. Ils vous préféraient en écologue intrépide et tombeur de ces dames.

– Partout où je vais, il m’apparaît que les héros sont une espèce en danger. Peut-être suis-je esthétiquement plus plaisant quand je déclame des mensonges rassurants à travers un filtre de poils faciaux dans des vidéos mélodramatiques baignées d’optimisme fallacieux et d’assouvissement post-coïtal.

Le voyage de Haviland Tuf, de George R. R. Martin

– Je suis Ratch Norren, de Vandeen. Il tendit la main.

Haviland Tuf le regarda.

– Je ne suis pas sans connaître l’ancien rituel qui consistait à se serrer la main, monsieur. J’ai bien remarqué que vous ne portiez pas d’arme. Car à l’origine, c’est ce que cette coutume était censée établir, si j’ai bien compris. Je suis désarmé moi aussi. Vous pouvez retirer votre main si vous le souhaitez.

Ratch Norren sourit et retira son bras.

– Vous êtes un drôle d’oiseau, fit-il.

– Monsieur, pas plus un drôle d’oiseau qu’une grosse mouche. J’aurais cru que cela relevait de l’évidence pour toute personne d’intelligence normale. Peut-être les critères sont-ils différents sur Vandeen.

Le voyage de Haviland Tuf, de George R. R. Martin

– Un chat, marmonna Kéfira Qay sur un ton revêche.

– Vous êtes d’une perspicacité troublante, dit Haviland Tuf.

Le voyage de Haviland Tuf, de George R. R. Martin

Ça balance pas mal…

On pourrait penser, au vu du thème et de la plotline, qu’il ne se passerait pas grand chose. Eh bien, que nenni ! En fait, ça bouge même plutôt pas mal ! D’accord, on est loin des scènes à la Star Wars, avec des piou-piou laser à tous les coins de vaisseau. Quoi que… le premier chapitre est tout à fait haletant, avec cette chasse à l’homme à bord d’un gigantesque vaisseau à germes inoccupé depuis des dizaines d’années. La mutinerie, les cuves de clonage, les créatures issues de mondes lointains qui se réveillent, tout ça. C’est un passage que j’ai personnellement adoré. Par la suite, on est plus dans une espèce d’intrigue mêlant politique et écologie, c’est donc moins « pan-pan boum-boum ». Mais il se dégage tout de même un rythme bien établi, avec des moments de tension très appréciables. J’ai surtout aimé le fait que chaque « piège », chaque intrigue (on rencontre une situation différente par chapitre, même si certains lieux et personnages reviennent plusieurs fois) paraisse de prime abord inextricable, pour ensuite être déjouée de main de maître par le sire Tuf. Et avec un supplément d’humour et d’intelligence, s’il vous plaît. C’est franchement bien ficelé, ça tient en haleine, ça captive son lectorat sans grande difficulté. Même les moins amateurs de SF n’y verront que du feu.

Il y a bien sûr une dimension fortement écologique. Le récit s’y prête bien, puisque Tuf s’improvise, plutôt avec succès, ingénieur écologue aux commandes d’un gigantesque vaisseau de germes doté de toutes les espèces qu’on puisse imaginer sur toutes les planètes connues des systèmes solaires et d’ailleurs. L’humanité en prend pour son grade, à notre plus grand plaisir. On voyage de la critique d’une économie de la surpopulation à la cruauté des arènes, en passant par le non-respect de la biodiversité, la consommation à outrance des espèces dites inférieures, le manque de clairvoyance de l’homme quant à son impact sur son habitat, etc. C’est un texte ludique sans pour autant être moralisateur (même si Tuf peut l’être avec certaines personnes qui ne souhaitent pas ouvrir les yeux), d’autant plus amusant qu’il fourmille des créatures et des plantes les plus improbables qu’on puisse imaginer. En cela, la créativité de George R. R. Martin a surpassé mes espoirs de lectrice. Et je ne vous parle même pas de l’écriture développée par l’auteur, châtiée et ô combien délectable…

Félins pour l’autre

Oui, je sais, c’était facile… ! Mais comment parler de Tuf sans aborder ses fameux chats de bord ? Rien que les noms qu’il leur donne vaut le détour. Au début du roman, on découvre le vieux Champignon et la femelle Dévastation. Tout un programme… Ensuite viendront s’ajouter d’autres bestioles à poils, telles que Doute, Méfiance, ou encore Dax, le chaton noir qui lit dans les pensées. C’est tout un cortège de félins, avec chacun leur petit caractère bien trempé et chacun un rôle déterminant, ou si peu, dans l’histoire. C’est curieux de constater qu’avec toutes les créatures disponibles dans les cuves de clonages, Tuf en soit resté aux chats, sans même essayer d’apprivoiser d’autres espèces. Comme quoi, les chats sont de si bonne compagnie qu’ils se suffisent à eux-mêmes ! Parole de convaincue 😉

En résumé

Je vous avoue que je ne m’attendais pas à un tel coup de cœur ! Je suis – presque – tombée amoureuse de ce rustre et pédant laideron amateur de chats et de champignons. La prose léchée comme les dialogues incisifs m’ont convaincue d’entrée de jeu. Comme c’est bas et vil de ravir ainsi le cœur des lecteurs avec ce qu’ils préfèrent le plus : du rythme, de l’action, de la créativité, une intrigue savamment ficelée, du beau langage et un personnage aussi intelligent que controversé. Monsieur Martin, je ne vous renie pas, mais je ne vous félicite pas non plus ! Me voici devenue accro à votre art…

Ah, oui ! J’oubliais ! De nombreux personnages perdent la vie au fil de ces quelques centaines de pages… Étonnant, n’est-ce pas ?

Ma note finale

18/20

Mes autres chroniques de George R. R. Martin…

Pour le moment, j’ai principalement lu des pièces de son œuvre fantasy, et là je m’attaque peu à peu à ses œuvres de science-fiction.

D’autres avis éclairés

HerbefolLa rivière des motsLaurynLes chasseuses de livres – …

4 réflexions sur “[Chronique SF] Le voyage de Haviland Tuf, de G. R. R. Martin

    • J’ai aussi lu le Volcryn (ma chronique reste à venir), mais personnellement, je garde un faible pour Haviland Tuf. Je pense que c’est surtout dû à la personnalité du personnage central, parce que l’histoire du Volcryn est quand même assez top. N’hésite pas à me dire ce que tu en penses, si tu le lis un jour !

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