[Chronique fantastique] Les ombres d’Esver, de Katia Lanero Zamora

Bref, l’auteure nous paume complètement. Et dès ce moment, elle nous tient entre ses filets pour ne plus nous relâcher, nous pauvres lecteurs innocents transformés en marionnettes entre les mains infernales d’une auteure qui a conçu un script en béton armé.

Acherontia Nyx

Amaryllis, 16 ans, n’a jamais connu que la maison où elle est née, le domaine d’Esver, reculé, magnifique, mystérieux. Dans ce manoir où elle vit seule avec sa mère, elle étudie la botanique avec l’espoir d’en faire son métier, malgré des nuits hantées par de drôles de rêves… Le jour où elles reçoivent une lettre du père annonçant la vente du domaine et le mariage de force d’Amaryllis à un de ses associés, tout bascule. Derrière les portes fermées d’Esver, la jeune fille trouvera-t-elle de quoi échapper à son destin ?

La loi d’attraction universelle

J’étais contente de voir ce roman dans le catalogue de l’éditeur, puis de l’avoir entre les mains. Je remercie d’ailleurs chaleureusement les éditions ActuSF pour le service presse ! En fait, je connais l’auteur de nom pour l’avoir vue figurer dans la liste des auteurs issus de l’Université de Liège, là où je travaille. J’ai donc voulu pousser plus loin la curiosité, et lire une de ses œuvres, pour voir un peu ce que cela donnait. Au début, j’ai quand même un peu hésité, je vous l’avoue. Je trouvais la couverture un peu trop guimauve à mon goût (Alexandra V. Bach nous a déjà habitués à mieux, je pense…), et le résumé me faisait craindre une aventure un peu trop mièvre, trop légère, peut-être même trop « girlie ». Mes craintes étaient-elles fondées, ou suis-je tombée sur une bonne surprise ? Pour le savoir, il vous faudra passer la porte du domaine d’Esver…

Cult of decay

Elle s’appelle Amaryllis Dupont de Vincenaux et Yvelette du Framboisier de la Clairvoie. Amaryllis de Vincenaux pour les intimes. Elle habite un manoir gigantesque qui pourrait presque avoir les dimensions d’un château, cis sur un domaine dont elle ne connaît même pas les limites. Son père est un riche entrepreneur qui commercialise à l’international un produit pharmaceutique réputé miraculeux. On pourrait croire qu’elle coule des jours heureux, une petite cuiller en argent dans la bouche et des rêves plein la tête.

Les cuillers en argent et les rêves, Amaryllis les a. Mais le bonheur est parti au galop « ce fameux soir », comme l’appelle sa mère. Un soir dont on peine à comprendre la teneur, si ce n’est le départ de son père et la déchéance de sa mère. D’aucun parle même de malédiction. Depuis lors, la maison est restée en l’état, comme figée dans le temps. Même le salon où avait eu lieu le « drame » n’avait pas changé d’un iota, les verres à vin brisés encore au sol et les reliefs de nourriture séchés sur les belles nappes blanches. Le lierre a pris possession des murs, comme l’humidité, le froid, les moisissures.

Amaryllis et sa mère vivent seules dans la vétusté et le dénuement le plus complet, les derniers domestiques étant partis avec le père. Mère et fille ne travaillent pas, ou si peu. La mère doit sans doute recevoir une rente du père, mais toutes deux ont à peine de quoi subsister. Parfois, la mère tient le rôle de rebouteuse et faiseuse d’anges du village, et reçoit de ses services en échange un panier de victuailles. Mis à part ces villageois en détresse, et une dame qui leur apporte des victuailles une fois par semaine, mère et fille ne reçoivent aucune visite de l’extérieur, tout comme elles ne sortent jamais elles-mêmes du domaine.

Cette vie on ne peut plus inhospitalière trouve un parfait écho en la personne de la mère d’Amaryllis, qui se montre austère et froide à souhait envers sa fille. Tyrannique même, avec quelques fois une propension à la violence parentale.

Tous ces éléments concourent à plonger le lecteur dans une ambiance très gothique. Et je ne parle pas du gothique que l’on pense trouver dans les récits vampiriques. Je parle de la littérature gothique que l’on pouvait lire au 18e siècle, avec des romans tels que « le Château d’Otrante » d’Horace Walpole, « Le moine » de Lewis, etc… avec une ambiance se situant entre romantisme sombre et paysages lugubres, un château isolé, une jeune fille livrée à elle-même, des fantômes, des ombres que l’on prend pour des choses vivantes et monstrueuses. Si c’était bien là le but de l’auteure, l’immersion et le parallèle avec les anciens romans gothiques sont très réussis. En tout cas, j’ai beaucoup apprécié le voyage, même si le lecteur ne peut s’empêcher de se sentir prisonnier du domaine en apparence coupé du monde et de ses ombres trompeuses.

Une fleur parmi les ombres

Parlant des ombres, elles sont à couper au couteau dans le domaine d’Esver. Et elles peuvent aussi prendre vie. C’est du moins ce que pense Amaryllis, qui craint de voir le soleil se coucher sur le domaine. Il faut dire que, la nuit, Amaryllis fait des rêves étranges qui la plongent dans une transe glacée dans laquelle elle a l’impression de se noyer. Aux dires de sa mère, elle souffre d’une « maladie » qui l’oblige à ingurgiter un sirop dont elle seule détient la recette, et qui est censé aider la patiente à dormir. Mais le temps passant, Amaryllis commence à douter du bien fondé du traitement. Et si sa seule utilité était de l’empêcher de sortir de sa chambre la nuit venue ? Même sa porte semble gardée par une ombre qu’elle voit s’animer la nuit tombée, comme un cerbère silencieux. Se fait-elle des films, ou est-elle réellement gardée prisonnière par sa propre mère ?

Bien sûr, en journée, le quotidien d’Amaryllis est rythmé par les tentatives maternelles de lui inculquer des rudiments de botanique, en vue de l’envoyer passer l’examen d’entrée de la plus prestigieuse école de France en la matière. Mais les rudiments, pour la mère d’Amaryllis, consistent en fait en une étude pointue de la branche, avec à la clé maints travaux pratiques dans la serre. Jusqu’au dénouement final, on ne sait trop que penser de cette lubie maternelle. Essaie-t-elle d’emmener sa fille là où elle a elle-même échoué ? Cherche-t-elle à brider la curiosité d’Amaryllis en l’occupant ainsi toute la journée, puis en l’assommant à coup de sirop la nuit venue ? Ou bien fait-elle simplement le travail de tout parent, en permettant à son enfant de se sortir d’une situation familiale et économique difficile, par le biais de l’apprentissage de la seule matière qu’elle maîtrise ?

Quoi qu’il en soit, on sent Amaryllis prisonnière de sa situation, de nuit comme de jour, géographiquement comme économiquement, et même affectivement parlant. Elle ne maîtrise rien de sa vie, et la situation ne lui convient pas. Elle a pourtant déjà tenté de s’échapper du domaine pour aller jusqu’au village, mais à chaque fois, elle se perd et ne parvient jamais jusqu’à la grille de l’entrée. Cette thématique de l’enfermement est parfaitement cauchemardesque, et totalement maîtrisée par l’auteure, qui parvient à faire naître le malaise et le doute chez le lecteur.

Délires d’ado… ou réalité magique ?

Très vite, Amaryllis tente d’échapper à la vigilance de sa mère et à la camisole chimique qu’elle lui impose chaque soir. C’est une jeune fille qui a la chance d’être intelligence, et courageuse de surcroît. Alors que le doute s’insinue dans son esprit quant au sirop qu’on lui fait boire pour l’aider à dormir, elle décide de s’en débarasser d’une façon ou d’une autre une fois qu’elle a fait croire à sa mère qu’elle l’avait prit. Dès lors, elle a tout le loisir d’explorer les recoins interdits du domaine d’Esver, à commencer par l’aile des domestiques et les nombreux couloirs de service dissimulés derrière les murs des pièces.

Ce qu’elle va découvrir derrière ces murs interdits, ainsi que dans le parc, va l’amener vers des aventures nocturnes complètement fantastiques et rocambolesques. Et c’est là que le récit commence à gagner en densité, en tention, en intérêt. Car les visions de nuit d’Amaryllis, ses aventures, les personnes qu’elle pense rencontrer, disparaissent le matin venu. Il y a bien une trace ou l’autre, parfois, mais si ténues qu’elle finit par douter de sa propre intégrité mentale. Le lecteur aussi commence à en douter. On ne sait plus trop ce qui est réel, ce qui ne l’est pas, où s’arrête la réalité et où commence la fiction. On se questionne sur le fameux sirop d’Amaryllis, sur sa soi-disant maladie. On ne peut s’empêcher de se demander qui de la mère ou de la fille a raison, si la fille ne fait finalement un déni de sa propre maladie. Bref, l’auteure nous paume complètement. Et dès ce moment, elle nous tient entre ses filets pour ne plus nous relâcher, nous pauvres lecteurs innocents transformés en marionnettes entre les mains infernales d’une auteure qui a conçu un script en béton armé.

La chute est juste magistrale. Après s’être fait retourné comme un gant, on finit par entrevoir les tenants et les aboutissants de l’intrigue. On peut enfin discerner le vrai du faux, et faire des parallèles entre les deux. Un petit conseil, si vous n’avez pas encore entamé la lecture de ce roman : soyez attentif à tous les éléments dès le début du roman. Il y a dans ce texte beaucoup de symbolique au travers des thématiques abordées et des éléments fantastiques mis en scène. Gardez bien en tête cette symbolique, cela pourrait vous aider à mieux comprendre la fin. Fin qui est limpide, selon moi, mais qui mérite d’être appréciée à sa juste valeur, justement par l’analyse de cette symbolique très forte qui suinte par tous les pores du texte.

En résumé

Je me suis faite embarquer par le récit et la plume de l’auteure dès les premières lignes du roman ! Cela faisait un petit moment que je n’avais plus lu un récit qui vous englue à ce point l’âme et le cœur. C’était comme si les ombres d’Esver s’étaient liquéfiées et coulées dans mes veines. J’ai aussi beaucoup admiré la délicatesse d’écriture et la poésie de Katia Lanero Zamora, et surtout… surtout sa capacité à emmener le lecteur à son total insu là où elle le désire. Sa trame tissée de fils serrés et solides ne laisse décidément aucun répit !

Ma note

17/20

À propos de l’auteure

Katia Lanero Zamora est une Liégeoise née en 1985.

Diplômée de l’Université de Liège en langues romanes et littérature, suivie d’un master de communication en métiers du livre.

Cette formation lui permettra de devenir agent de relation à la Maison des Auteurs (SACD-SCAM*) à Bruxelles.

Source : Babelio.com

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