[Ciel, mon cryptide ! | Saison 1] Chapitre 6, On poisoned ground

…où Abigaïl connaît une chute apparemment sans fin, où elle découvre l’usage d’une curieuse mécanique qui lui joue maints tours et la fait se sentir ridicule au possible, où elle se retrouve prisonnière de pans de tissus dont elle ressort échevelée, et où on lui prête secours, mais peut-être en apparence seulement.


♫ « On poisoned ground » est un morceau du groupe Cloak, parue sur l’album « The burning dawn »… ♫

Quelque part entre Ostende et Bruxelles, dans les bas-fonds

La chute paraissait interminable. 

Abigaïl se serait presque ennuyée, si son esprit n’était pas autant anesthésié par l’adrénaline. Quelque part, dans un coin de son cerveau, elle se promit de calculer la hauteur entre le baleinon dirigeable et les bas-fonds dans lesquels elle était en train de tomber. C’était vertigineux ! 

Elle rebondit sur quelque chose de cylindrique et tendu qui lui meurtrit le dos, probablement une chaîne d’arrimage. Son corset avait atténué le plus gros du choc, mais les baleines, malgré leur gaine de tissu, avaient cruellement mordu sa peau. Elle se demanda si, malgré sa collerette en tissu renforcé, elle allait se rompre les vertèbres en atteignant le sol. 

Mais le sol ne vint pas. 

Abigaïl fut retenue par ce qui ressemblait à un filet, solide, souple. Élastique, même. Qui se distendit tellement qu’elle finit par passer au travers. Un filament frôla sa joue poudrée, s’y englua l’espace d’une seconde, puis la libéra, lui laissant une traînée de mucus blanchâtre. D’autres filaments similaires s’étaient collés à son backpack, qu’elle avait totalement oublié dans la frénésie de sentiments qui accompagnait irrémédiablement sa chute. Avec la traction exercée, le contenu du backpack vrombit légèrement, tirant la jeune femme de sa torpeur délétère. 

Dans un réflexe soudain, elle prit une prise plus ferme sur l’anneau logé dans sa main, et tira enfin. Le mouvement était maladroit et un peu faiblard, mais cela suffit à achever le travail entamé par les filets gluants. Le backpack s’ouvrit d’un coup, libérant deux magnifiques ailes de cuivre articulées qui se mirent à battre follement dans son dos, au rythme de la mécanique du moteur à présent lancé à plein régime. 

Abigaïl partit en vrille, à son grand désarroi. Elle n’avait jamais manipulé un engin de ce type, et ne savait guère comment le piloter. Par pur réflexe, elle ouvrit les bras à la manière d’un équilibriste sur un fil. Ou à l’instar d’une pintade qui apprend à voler, c’est selon. Cela eut pour effet de la stabiliser un peu, mais cela ne l’aida pas à se diriger. Elle évita de justesse le bord d’une morcelle, dont les roches vinrent égratigner ses avant-bras. C’est en basculant son corps sur le côté pour éviter l’obstacle qu’elle comprit comment s’y prendre avec ses ailes. Il fallait qu’elle dirige son corps dans la direction voulue, et les ailes feraient le reste. 

Alors qu’elle basculait lentement vers l’avant afin d’atteindre le sol et s’y poser en douceur, deux événements presque simultanés la plongèrent dans un profond désappointement. En se penchant vers le bas, elle eut une vue dégagée sur ce qui l’attendait sous ses pieds. Et cela ne se présentait vraiment pas bien. Non seulement le gouffre était plus profond qu’elle l’avait cru, mais en plus le sol sombre semblait grouiller de vies qu’elle n’avait nullement l’intention de rencontrer. Tandis qu’elle analysait sa situation, un « whoufff! » tonitruant retentit à sa gauche, légèrement au-dessus de sa position. Le cœur battant la chamade, elle releva la tête et vit le baleinon dirigeable qui se précipitait vers le sol, un gigantesque parachute de toile crème le retenant d’une chute trop rapide et brutale. Abigaïl eut une pensée éclair pour Onésime et Phoebe encore présents à bord. Du moins était-ce les dernières nouvelles qu’elle avait d’eux. Voyant le baleinon passer devant elle bien plus rapidement qu’il n’aurait dû, elle ne put s’empêcher de crier. 

– Onésime ! Phoebe ! J’arrive, tenez bon ! 

Mais l’expression de son désespoir se perdit dans l’air empuanti et glutineux à couper au couteau. D’ailleurs, parlant de puanteur, c’était vrai qu’à bien y réfléchir, cela sentait mauvais. Et encore, c’était un euphémisme ! Abigaïl hésita brièvement entre comparer ces miasmes à ses propres chaussettes de laine après une longue randonnée, de la viande avariée laissée longtemps au soleil, et une canalisation bouchée. Elle opta finalement pour un mélange des trois, plus un léger relent végétal qui cadrait mal avec les effluves précitées.

Quelques secondes plus tard, le coussinet d’air de sécurité se déploya sous le baleinon et la nacelle. L’engin volant se reçut durement au sol, dans un grand fracas de branches cassées, avec un curieux petit bruit de succion qui ne plut pas à la cryptozoologue. Abigaïl piqua du nez vers le lieu du sinistre. Elle agita machinalement ses jambes pour tenter d’avancer plus vite, mais cela ne fit aucun effet, et elle se sentit vite plus ridicule qu’autre chose.

– Il n’y a donc aucun moyen de régler la vitesse de ce ratakinia de moteur ?! pesta-t-elle à haute voix, peu soucieuse d’être entendue. Où donc est le bouton du boosteur ?

Sa main tâtonna à l’aveuglette dans son dos, palpant la moindre arrête du backpack. Chou blanc de ce côté-là. Elle se rappela alors la présence de la manette circulaire logée dans son autre main, qui devait sans doute agir à la manière d’une télécommande. En effet, les boutons étaient intégrés de manière subtile dans l’anneau de traction, qui était fait d’une espèce de matière lui évoquant du cartilage mou. D’une pression, elle ordonna aux ailes mécaniques de se replier de façon à ce qu’elle puisse descendre en piqué. Manœuvre qui fonctionna un peu trop bien, puisqu’elle ne trouva pas le bouton d’arrêt au bon moment. Elle fonça donc tout naturellement tête baissée vers le parachute de toile du baleinon, dans lequel elle s’empêtra.

Alors que la jeune femme se débattait entre plusieurs couches de parachute, de coussinet gonflable et de jupons, une main secourable vint soulever le surplus de tissu juste au-dessus de sa tête chapeautée. Abigaïl profita de l’ouverture pour sortir en trombe, ses cheveux bordeaux en pagaille et sa collerette de travers.

– Onésime ! Onésime, répondez-moi ! Que s’est-il passé à bord de se satané engin volant ? Quelqu’un est-il blessé ? Oné…

Abigaïl s’arrêta net. La « main » secourable qui tenait encore le tissu entre ses griffes n’avait rien d’humain. À bien y réfléchir, elle n’avait peut-être rien de secourable non plus. Pas si l’on considérait sa forme raide, dépourvue de doigts. Son aspect rigide, comme une carapace d’insecte. Et ses poils, longs, noirs, aussi durs que des épines, dont suintait une humeur blanchâtre aux relents acides.

La jeune femme déglutit péniblement. Mis à part les mugissements sourds et étouffés du baleinon, elle n’entendait aucun son en provenance de la nacelle. Elle ne savait donc pas s’il y avait des survivants au crash de l’appareil.

Et pour couronner le tout, un cliquetis de mauvais augure dans son dos l’avertit que ses ailes mécaniques étaient endommagées.


Nota Bene

Cette histoire, les idées et les personnages qu’elle contient sont la propriété exclusive d’Acherontia Nyx. Toute tentative de « copillage » (copie du texte, des images, des concepts, des personnages, des patronymes inventés…), que ce soit à des fins commerciales ou non, est strictement interdite.

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