[Ciel, mon cryptide ! | Saison 1] Chapitre 5, So falls the world

où des navigateurs de l’air jouent un mauvais tour à Phoebe, où un incident technique très fâcheux survient, obligeant Léontine à prendre des risques inconsidérés, où Abigaïl s’insurge à nouveau en pensant qu’on remet en cause ses compétences scientifiques, puis se ravise devant la gravité de la situation, et enfin où Onésime se voit contraint de prendre des mesures extrêmes…


♫ « So falls the world » est un morceau du groupe Ulver, parue sur l’album « The assassination of Julius Caesar »… ♫

Abigaïl s’était réfugiée sur le pont supérieur de la nacelle arrimée au baleinon dirigeable. Elle savait qu’Onésime la trouverait aisément à cet endroit, mais elle ne cherchait ni à se cacher, ni à être trouvée. Tout ce qu’elle désirait sur le moment était d’observer le paysage nocturne et l’équipage qui s’affairait.

Tout à son habitude, Phoebe, surexcitée par le voyage aérien et le miellat sucré dont elle s’était empiffrée au repas, repoussait sans cesse le sommeil. Abigaïl tentait de canaliser son énergie, mais elle n’en faisait qu’à sa tête, utilisant les cordages du dirigeable comme des lianes.

— Phoebe ! Descend de là tout de suite, c’est dangereux !

— Laissez, Madame !

Un des membres de l’équipage venait de les rejoindre. Derrière son dos, il dissimulait un seau d’eau glacée.

— J’ai de quoi calmer votre fauve, susurra-t-il d’un air de connivence.

Abigaïl voyait parfaitement où il voulait en venir, et agréait complètement à l’idée. Elle acquiesça, et le contenu du seau vint s’écraser sur Phoebe, qui s’en trouva trempée de la tête aux tentacules. Surprise, elle lâcha un nuage de poudre noire puis tourna les ventouses, furieuse de ce mauvais tour.

L’aéronaute ricanait ouvertement, son seau vide bien en vue, et le regard blessé que Phoebe lui jeta en s’éloignant fit mal à Abigaïl.

— Je vous remercie pour votre aide, dit-elle, mais n’en faites pas trop tout de même. Vous connaissez la susceptibilité des poulpes… Je ne voudrais pas avoir à tirer un boulet ronchon derrière moi toute la journée.

— Oui, désolé, madame… Je comprends, acquiesça-t-il, même s’il cachait mal son hilarité. Désirez-vous profiter de la vue encore un peu ? Pour l’instant, le ciel est dégagé, mais le fond de l’air est humide, et bientôt le temps va se gâter. Nous aurons de la pluie d’ici demain matin, je pense.

La cryptozoologue considéra le ciel outremer percé de mille étoiles coruscantes, et le filet lâche des nuages vaporeux qui couvraient partiellement la lune. Onésime lui avait tant de fois vanté les mérites des voyages aériens nocturnes. Voici à présent qu’elle pouvait y goûter à son tour. Et il avait raison : c’était de toute beauté. Mais le manque de sommeil commençait à se faire sentir, et elle redoutait la journée de demain, où il lui faudrait mettre en place sa propre équipe de scientifiques, envoyer des invitations, des offres de recrutement…

— C’est magnifique, je vous le concède. Mais je préfère retourner à ma cabine et prendre un peu de repos tant que je le peux encore. Je vous souhaite la bonne nuit, ainsi qu’au reste de l’équipage.

— Comme vous voudrez, Madame. Et… Remettez mes excuses à Phoebe. Je ne voudrais surtout pas m’attirer ses poudres.

Abigaïl sourit, amusée par le jeu de mots.

— Ne craignez rien. Phoebe est têtue et fière, comme la plupart des poulpes, mais elle ne partage heureusement pas leur côté rancunier et revanchard.

— Vous m’en voyez ravi !

Lorsqu’Abigaïl réintégra sa cabine personnelle, le petit poulpe avait trouvé le sommeil, mais avait boudé sa couchette, sans doute trop près de celle de sa maîtresse à son goût. Elle s’était pelotonnée sous l’escalier de service, les tentacules étroitement roulées en boule.

Sa position de bouderie préférée.

Abigaïl se prépara mentalement à avoir une longue discussion avec elle à l’atterrissage le lendemain matin. Elle se dirigea vers sa couchette, prête à entrouvrir les couvertures, mais un cri retint sa main. Il provenait de l’équipage, et ne ressemblait pas aux ordres habituels. Alertée, elle sortit et monta derechef sur le pont supérieur.

À l’agitation qui régnait, elle su instantanément que quelque chose ne tournait pas rond.

Cinq mètres plus loin, elle vit Onésime sortir en trombe de sa propre cabine, talonné par Léontine. Celle-ci pointa quelque chose du doigt, au-dessus de leurs têtes, vers le baleinon…

Le baleinon ! Il était en train de virer de cap ! Mais pas seulement. C’était comme si l’animal se tordait sur lui-même. Une torsion plus brusque que les autres fit dangereusement pencher la nacelle. Les câbles grinçaient, leurs articulations et leurs boulons malmenés. Tant bien que mal, Abigail se hissa à la hauteur de ses deux collègues, des points d’interrogation plein les yeux.

— Il semblerait que le baleinon ait été touché par un mal dont on ignore encore la nature, annonça Onésime en réponse à sa question muette.

— Qu’allons-nous faire, alors ?

Bête question, la cryptozoologue le savait. Mais elle n’avait pu s’empêcher de formuler ainsi son inquiétude.

— Léontine va accompagner l’équipe de maintenance pour inspecter l’état du baleinon via les différentes échelles de secours.

— Je viens avec !

— Non !

Onésime parut lui-même étonné par sa propre exclamation.

— Parce que Léontine est océanologue et qu’elle saura mieux que vous déterminer les causes du malaise du baleinon.

— Cessez votre charabia, Onésime ! Vous savez aussi bien que moi que je suis aussi qualifiée qu’elle en faune marine ! Je suis en bonne partie responsable de l’émergence des NAAC dans notre société ! Qui mieux que moi peut comprendre le fonctionnement de ce baleinon, à votre avis ?

— Abby, ce n’est vraiment pas le moment de vous insurger !  Nous avons une situation plus grave sur les bras, ne croyez-vous pas ?

Cette fois, Abigaïl eut le bon goût de ne pas insister. Le bois de la nacelle craqua sinistrement, en contrepoint à l’avertissement d’Onésime. Léontine, elle, n’avait pas attendu la fin de leur argumentation pour voler vers son devoir.

— Que puis-je faire, dans ce cas ?

— Réunissez tout ce qui peut être sauvé en cas de crash. Prenez deux membres d’équipage avec vous, et rassemblez les bagages dans la soute, elle a été conçue pour que son contenu soit protégé en cas d’accident. Et gardez les NAAC près de vous, tentez de les calmer si besoin. Quant à moi, je vais sonner l’alerte et organiser les équipes !

Abigaïl jeta un dernier regard au baleinon avant de filer. Celui-ci commençait à pencher dangereusement sur le côté gauche, une nageoire relevée contre son flanc comme pour se protéger d’une agression. Ou pour juguler une forte douleur. La cryptozoologue pensa immédiatement à un dysfonctionnement du dispositif alchymique qui permettait à la créature marine de voler à l’air libre. Le Telesma – tel était le nom de ces sphères de verre reliées les unes aux autres – se logeait sous le cœur de l’animal, précisément à l’endroit que la nageoire protégeait.

Elle courut jusqu’à sa cabine, en sortit Phoebe de force alors que celle-ci se cramponnait au fer forgé de l’escalier, attrapa sa valise au vol et déguerpit en direction de la soute, poulpe et bagages sous le bras. Phoebe fit crisser son bec sous l’effet de la peur, mais sa maîtresse n’avait guère le temps de lui expliquer la situation. Tout ce qu’elle put lui dire fut :

— Bon, Phoebe, tu vas m’écouter attentivement. Le baleinon  dirigeable rencontre un problème qui pourrait nous mener à l’accident. J’exige de toi que tu restes cachée ici. C’est l’endroit le plus sécurisé de la nacelle. Je compte sur toi !

Abigaïl referma le hublot de la soute en toute hâte. Elle s’apprêtait à repartir en direction du pont supérieur lorsqu’elle se ravisa.

— Oh, au fait… lâcha-t-elle en rouvrant le hublot. N’aie pas peur. Je t’aime. Et désolée pour tout à l’heure.

Phoebe n’eut pas le temps de réagir. Sa maîtresse était déjà partie braver les dangers de la navigation aérienne. Bientôt, d’autres bagages vinrent s’empiler autour du poulpe, qui n’eut d’autre choix que de se trouver un petit coin douillet et d’y attendre la fin de la crise.

Sur le pont supérieur, les soubresauts allaient crescendo. Onésime, qui supervisait les opérations depuis le pont supérieur, restait stoïque malgré les gouttes de sueur qui perlaient à son front et que la douceur de la nuit de juillet venait sécher. Quant Abigaïl le rejoint, elle lut tout de suite sur son visage que la situation s’annonçait mal.

— Léontine est toujours sur le baleinon. Je n’ai guère de ses nouvelles pour l’instant. J’imagine qu’elle cherche une solution au problème, si elle en a trouvé la source.

— Onésime…

Le ton grave de la jeune femme força le directeur à se retourner. Son visage était de la couleur du linge fraîchement lavé.

— Abigaïl, qu’est-ce que… ?

— Oni, je sens mon estomac. Il remonte dans ma poitrine. Je crois que… nous sommes en train de tomber !

Leur embarcation dépassa un autre vaisseau NAAT aéroporté, mais à la verticale cette fois. Ils se regardèrent tous deux, et l’espace d’un fragment de seconde, beaucoup de choses passèrent dans leurs yeux, des souvenirs, des regrets, des adieux. Onésime poussa un hurlement d’alerte pour les membres d’équipage alentours, puis s’empara de la corne de brume d’urgence. l’alarme retentit dans tout l’espace aérien, un son riche et profond qui fit frémir Abigaïl jusqu’au tréfonds de son être.

Elle sentit qu’on lui passait quelque chose aux épaules, une espèce de grosse malle carrée et lourde qui lui blessait les omoplates. Les sangles en cuir étaient trop serrées autour de ses épaules, mais elle ne parvenait pas à les ajuster. Ses doigts étaient gourds et son électroencéphalogramme était tombé assez prêt du degré zéro. Elle fut guidée sans ménagement jusqu’à une bordure où elle avait du mal à tenir en équilibre. Autour d’elle, tout lui semblait étrangement gris et cotonneux. Elle avait du mal à respirer, un peu comme quand on passe sa tête par la fenêtre d’un véhicule qui roule vite. Un objet circulaire se plaça dans le creux de sa main droite. Ou est-ce elle qui s’y était agrippée sans s’en rendre compte ?

Tout à coup, on la poussa dans le dos. Elle se sentit chuter à une vitesse vertigineuse, ses organes internes remontant d’un coup dans sa cage thoracique.

Au-dessus d’elle, loin au-dessus, quelqu’un cria :

— Tire, Abigaïl ! Tire !


Nota Bene

Cette histoire, les idées et les personnages qu’elle contient sont la propriété exclusive d’Acherontia Nyx. Toute tentative de « copillage » (copie du texte, des images, des concepts, des personnages, des patronymes inventés…), que ce soit à des fins commerciales ou non, est strictement interdite.

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