[Ciel, mon cryptide ! | Saison 1] Prélude, Into the unknown

…où Ernest Tinkelcrow, entomologiste de son état, évoque quelques éléments cruciaux et confidentiels du passé, dans une lettre passionnée et passionnante.

♫ »Into the unknown » est un morceau du groupe de metal gothique allemand, The Vision Bleak, sorti sur l’album The Unknown ♫

 • Archives de l’État à Bruxelles, extrait des archives de la famille Tinkelcrowe, document corr_ET2019-013456 • 

Lettre ouverte à ceux qui suivront

par Ernest Tinkelcrowe

Bruxelles, le 31 août 2019

Le monde n’est plus ce qu’il était.

N’allez cependant pas me prendre pour un vieux blasé. Si je vous dis cela, c’est parce que c’est totalement vrai. En l’espace d’un siècle, le monde tel que je l’ai connu a radicalement changé, et deux fois de suite qui plus est. Je ne sais si c’est un bien ou non. Pas encore, du moins. L’avenir seul nous le dira.

Il faut toutefois que vous compreniez bien une chose. Attention, c’est capital. Pour le moment, vous ne connaissez que votre petit univers étriqué, où tout tourne autour de l’argent, du sexe, et de la fée électricité. C’est cru, mais au fond de vous, vous savez que c’est ainsi. Pourtant, depuis des années, on vous ment éhontément. On vous mystifie. Ouvrez, par exemple, un manuel d’histoire, n’importe lequel. Vous pourrez y lire que Charles X, roi de France, a abdiqué le 2 août 1830. Mais en fait, pas du tout ! On a toujours dit que la révolution de juillet avait renversé Charles X, ce qui n’est certes pas faux. Sauf qu’il faut le prendre au sens littéral du terme, puisqu’il a été renversé par-dessus bord. Il n’est donc pas mort du choléra en 1836, mais bien d’une chute de deux-cent mètres six ans plus tôt. Il a, comme beaucoup d’autres, été victime du Grand Incident de 1830, celui au cours duquel la terre a tremblé si violemment que des morceaux se sont détachés et se sont mis à flotter dans les airs. Haha ! Ça vous la coupe, ça, hein ?

Je vous entends déjà d’ici… « Comment ?! Mais mon cher, vous divaguez ! Il est tout à fait impossible qu’un tel événement soit passé inaperçu, qu’on nous l’ait caché. Et toutes les preuves qui nous viennent de l’époque, alors ? Tous les témoignages du passé, qu’en faites-vous ? » Oui, c’est vrai, il y a des preuves de ce passé que je vous dis être faux. Si vous allez dans une bibliothèque, dans un centre d’histoire ou dans un musée, ce ne sont pas les ouvrages qui manquent. Des livres, des périodiques, des manuscrits et autres documents fourmillent. Les instruments et bâtiments du passé sont aussi toujours bien là. Mais il y a également les autres preuves, celles que l’on vous dissimule depuis des décennies. Qui les dissimule ? Voici une question à laquelle il ne m’appartient pas de répondre. Peut-être qu’un jour ces personnes prendront l’initiative de se dévoiler, mais en attendant, je suis tenu au secret. Pourquoi sont-elles dissimulées, et quelles sont-elles ? Voilà qui est autrement plus pertinent, et aussi plus de mon ressort. Mais d’abord, laissez-moi éclairer votre lanterne au sujet des événements de 1830.

La vérité, c’est que deux mondes se sont concaténés. Mieux encore, ils ont carrément fusionné. Avant le Grand Incident de 1830, le monde était tel que vous le connaissez, tel que décrit dans les livres d’histoire. La société était en pleine mutation, mais elle ne s’imaginait pas encore à quel point le monde allait basculer. Cela a commencé par des séries de tremblements de terre, de plus en plus forts. Des bizarreries se sont manifestées un peu partout. Des voix et des cris qui semblaient sortir de nulle part. L’apparition, dans les bibliothèques, d’ouvrages que l’on n’avait encore jamais vu, et qui traitaient de sujets inconnus. Pire encore, certains de ces livres étaient rédigés dans des langues parfaitement inintelligibles. D’autres émergences, plus fantasmagoriques encore, ont porté ce sentiment d’étrangeté à son comble. Des spectres entraperçus le soir, lorsque le ciel était entre chien et loup, des créatures de cauchemars et d’autres chimères dont on ne pouvait que soupçonner la présence. Si la population des campagnes s’en est inquiétée, les citadins, eux, n’y ont vu que du feu, trop occupés à révolutionner le système. Seuls une poignée d’hommes de sciences se sont penchés sur la question, ont observé les phénomènes qui s’offraient à eux, les ont mesurés, quantifiés. Mais n’y ont pas trouvé d’explication plausible.

Et puis c’est arrivé, sans qu’on s’y attende le moins du monde. La terre s’est soulevée, tout simplement, comme si tel avait toujours été son dessein. Ce fut le séisme de trop. Sa puissance n’avait rien de commun avec ce que l’on avait pu observer jusqu’alors. Dans les villes, le sol s’est fissuré. Des lézardes se sont creusées. Elles sont devenues des ravins, puis des gouffres. Et quand les morceaux de terre ainsi découpés se sont envolés dans les airs, les gouffres sont devenus abîmes. Mais ce ne fut pas tout.

Des hordes d’animaux fantastiques sont sortis des entrailles chthoniennes ainsi révélées. En peu de temps, Paris, Bruxelles, Londres… furent envahis d’une masse grouillante de démons, de gargouilles, de dragons, d’elfes, de fées grimaçantes, et de créatures plus délirantes encore. La terreur a engendré le chaos. Le chaos a abouti à l’anéantissement.

De nombreuses personnes sont décédées ce jour-là, précipitées dans le vide, broyées sous les gravats des bâtiments qui n’avaient pas tenu le choc, ou tout simplement dévorées par les légions de bouches démoniaques affamées. Ceux qui sont restés debout, malgré la stupeur, ont profité de la situation pour renverser la monarchie ou pour prendre de force leur indépendance, comme ce fut le cas pour la Belgique.

Il a fallu quelques jours aux morceaux de terre ainsi arrachés pour se stabiliser. Quelques jours au cours desquels le peuple a enterré ses morts comme il l’a pu. Une sépulture décente a pu être offerte à ceux qui étaient les moins abîmés. Pour les autres, naturellement, ils ont été balancés par-dessus bord et ont servi de pâture aux hordes de créatures afin de calmer leur faim et de limiter leur rage envers les survivants.

Le monde était alors à refaire. Les morcelles, ainsi que les habitants appelèrent ces bouts de terrain flottants, devaient être arrimées au sol afin de ne pas les perdre dans l’azur. Il fallait aussi trouver des moyens efficaces pour se déplacer d’une morcelle à l’autre, et pour ravitailler ceux dont la demeure se trouvait désormais à six pieds au-dessus de la terre. Ce ne fut pas une mince affaire, car les moyens techniques de l’époque étaient assez limités. À partir de là, les sciences, et en particulier le génie civil, connurent un véritable âge d’or. De nombreuses inventions furent créées et brevetées en très peu de temps. Le progrès s’est mis d’un coup au grand galop. C’est dans ce contexte que naquirent les premiers aéromécaniciens et aérotechniciens. Mais soit, je ne suis pas là pour vous donner un cours de sciences, même si l’envie me démange de vous parler de toutes ces merveilles de technologies qui ont vu le jour dans les années 1835-1840. Moi, je suis ici pour vous parler des causes et des conséquences du Grand Incident de 1830.

Nous avions donc deux mondes, deux univers en un seul, qui se chevauchaient, s’interpénétraient. Une jolie métaphore procréatrice, s’il en est. D’où venait cet univers, quel était-il, et pourquoi était-il entré en contact avec le nôtre, nous n’en savions rien à l’époque. Mais malgré cela, nous avons bien été forcés de cohabiter.

Oh, vous vous doutez bien que cela n’a pas été simple, au début ! Nombre des créatures nouvellement apparues n’étaient pas bien méchantes. Tout au plus essayaient-elles de survivre avec ce qu’elles trouvaient chez nous. D’autres, en revanche, étaient infiniment plus dangereuses. On peut dire que la pyramide alimentaire s’en est trouvée complètement chamboulée. D’autant plus que toutes ces créatures sorties du néant avaient une caractéristique en commun, un argument de poids contre lequel aucun de nos animaux ne pouvaient lutter : la magie… Ah, vous pensiez que c’était un produit de l’imagination collective ? Un concept sorti tout droit de l’âge de bronze qui a longtemps servi aux Hommes pour expliquer les phénomènes naturels incompréhensibles sans les sciences actuelles, et qui est devenu un gentil motif de conte de fées ? Mais pas du tout ! Si elle a aujourd’hui disparu, la magie a bel et bien existé. Ce fut particulièrement flagrant au 19e siècle, depuis la fulgurance du Grand Incident.

Bien entendu, il a fallu se défendre. Et pour ce faire, nous devions d’abord connaître notre ennemi, les cryptides, ainsi que nous avons choisi de les appeler. Apparurent alors les premiers cryptoscientifiques, et avec eux les expéditions cryptonaturelles. Ce sont eux les pionniers des cryptosciences, et donc nos maîtres à penser. Nous n’avons fait que continuer leur recherches. Avec d’autres chercheurs, j’ai été mandaté dans les années 1880 pour participer à un projet de vaste envergure. Il s’agissait d’étudier les cryptides, de les échantillonner, de les classer, puis de les préparer en vue de la création d’un musée d’histoire cryptonaturelle. C’est pour ce projet que l’Aréopage Chimérique est né. J’en faisais partie en qualité de cryptoentomologue, puisque ma spécialité de base était l’étude des insectes. Et tous ensemble, nous avons découvert bien plus que nous l’espérions. Sur les cryptides comme sur l’origine du monde bis.

C’est cette histoire qu’il me tarde de vous conter aujourd’hui. Notre histoire, celle de notre équipe de choc, et à travers elle, celle du monde tel qu’il fut avant que tout ne change à nouveau.

Vous vous demandez encore pourquoi le monde a fait machine arrière à un moment donné ? Vous ne comprenez pas pourquoi les morcelles ont aujourd’hui disparu, et pourquoi on ne parle plus de ces créatures que comme des rebuts de légendes ? Ne vous tracassez pas, les explications viendront en temps voulu. Nous avons encore quelques siècles devant nous, et une tonne d’indices encore à déterrer. Laissez-moi juste être votre guide…

Nota Bene

Cette histoire, les idées et les personnages qu’elle contient sont la propriété exclusive d’Acherontia Nyx. Toute tentative de « copillage » (copie du texte, des images, des concepts, des personnages, des patronymes inventés…), que ce soit à des fins commerciales ou non, est strictement interdite.

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