[Ciel, mon cryptide ! | Saison 1] Chapitre 3, Concealed revulsions

…où Abigaïl se fait remonter sévèrement les bretelles sans penser que cinq minutes plus tard, elle va connaître une joie intense à l’annonce d’une nouvelle de taille, où Onésime montre les crocs et, surtout, où il est en fin de compte l’objet d’un insidieux « snifage ».

Concealed revulsions est un morceau du groupe de doom death Ghost Brigade, parue sur l’album Isolation songs…

Ostende, le 22 juillet 1886.

Les genoux de Léontine faiblirent soudain, et la jeune femme s’affaissa sur place, les yeux fermés et la main au front. Remmerswaal la rattrapa de justesse et posa son séant sur le dernier siège libre. Son poisson-chat lui-même ne semblait guère vaillant et vacillait dans les airs, comme aux prises avec une brise imaginaire. Tandis que De Zwemer et Anton regardaient la scène bouche bée, le commissaire héla une personne du service médical, qui était sur place pour aider les rescapés de l’attaque mummontalo. L’océanologue fut dès lors soignée aux petits oignons et ranimée à grand renfort de poudre de camphre. 

Quant à Onésime, il attrapa le bras d’Abigaïl, furieux, et la força à se lever de sa chaise pour mieux l’entraîner jusque dans les cuisines. Le lieu empestait le fruit de mer trop cuit, la sauce homardine et la graisse rance des fritures. Devant le regard couleur d’orage de son directeur, Abigaïl se ratatina. Il lâcha son bras, mais la coinça de son corps contre un plan de travail en cuivre brossé : 

– J’exige une explication ! gronda-t-il, les dents serrées.

– Je… je ne sais pas ce qui s’est passé !

– Ne me faites pas ce coup-là, Abigaïl ! Vous pouvez leurrer le monde entier, mais pas moi ! Je ne suis pas dupe !

La jeune femme gardait les yeux baissés, de peur de rencontrer la colère justifiée de son supérieur. Comme elle ne daignait pas répondre, il continua à la charger :

– Vous avez utilisé votre pouvoir à mauvais escient, une fois de plus. Et sur la mauvaise personne, qui plus est. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

– Ce n’est pas ce que vous croyez…

– Bien sûr que si ! Je ne suis ni stupide, ni aveugle ! Il s’agissait de votre pouvoir nécrosant, ni plus ni moins ! 

– Bien sûr, mais… je n’ai jamais voulu que cela arrive… cela s’est fait malgré moi ! 

– Non, non et non ! Je ne peux pas accepter ça. Je ne peux plus accepter ! 

Mal à l’aise, Abigaïl se contorsionna contre la plaque métallique du plan de travail, qui chuinta pour marquer sa désapprobation. Il était vrai que la tournure de la cryptozoologue prenait une place certaine. 

– Je suis désolée, Oni… 

Sans y penser, elle venait d’utiliser le petit nom affectueux qu’elle ne donnait à son mentor et ami que dans des moments de connivence et de partage. Nullement dans une scène de dispute, et encore moins dans un lieu où les murs pouvaient avoir des oreilles. La jeune femme se crispa, s’attendant à ce qu’il s’en offusque. Contre toute attente, le sobriquet lui arracha un zeste de sourire. Il parut d’ailleurs se radoucir. Rien qu’un tantinet. 

– Bon, écoutez, tempéra-t-il en se passant une main impeccable dans sa courte barbe blond vénitien. Je vous connais depuis… quoi ? Quatre ans ? Cinq ? Je vous ai suivie tout ce temps. Je vous ai vue évoluer. 

Abigaïl approuva de la tête, tout en gardant baissé son regard bordé de larmes naissantes. 

– C’est d’ailleurs votre pouvoir nécrosant qui nous a réunis. Et je me souviens de vous, à l’époque. Vous étiez terrifiée et perdue. Je vous ai prise sous mon aile pour vous sortir de la mouise dans laquelle vous vous trouviez. Et, dans un sens, je savais ce que je faisais. J’avais conscience de vos incroyables possibilités et de ce qu’elles pourraient apporter au Muséum d’histoire naturelle. Mais aussi, j’avais conscience que ce ne serait pas tous les jours une partie de plaisir. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour trouver l’origine de cet étrange pouvoir – et sur ce point, c’est toujours un échec cuisant. Mais nous avons tout de même réussi à l’apprivoiser un peu. Et si peu que ce soit, c’est déjà beaucoup. 

Il haussa un sourcil broussailleux en signe d’encouragement. 

– En temps normal, je ne vous en aurais pas autant voulu de n’avoir su maîtriser ce pouvoir dont nous connaissons encore si peu. Mais il se fait qu’aujourd’hui, ce n’était malheureusement pas du tout le moment. De un, parce que nous avons eu de nombreux témoins de la scène, et non des moindres. Le directeur de l’aquarium De Sweemer, un inspecteur de police… Cela ne va pas être une mince affaire de leur faire oublier ce qu’ils ont vu. Mais il y a pire encore…

Abigaïl, qui commençait à se détendre peu à peu, se raidit à nouveau. Bientôt, se dit-elle, je vais finir aussi amidonnée que les cols en dentelle de mamie Claudine…

– Léontine den Adel, contre qui votre pouvoir s’est manifesté… Nous allons devoir continuer à travailler avec elle pour la suite de nos projets. Ordre du Roi… 

La cryptozoologue sentit sa mâchoire tomber plus bas que le dernier bouton de son col montant de soie. 

– Travailler avec elle? Mais bon sang, vous n’y pensez pas !

– Nous n’avons pas le choix, Abigaïl. Léontine est la filleule de la Reine, il est normal qu’elle bénéficie d’un petit coup de pouce pour travailler sur des projets prometteurs et passionnants. 

– Sauf votre respect, mon cher, vous êtes en train de pratiquer la langue de bois ! Vous avez toujours été contre ce genre de politique ! Vous l’avez dit vous-même, vous jugez cela discriminatoire pour les personnes réellement compétentes ! 

– Tout est dans ce que je viens de dire à l’instant ! Pas. Le. Choix. C’est aussi simple que cela. Il faudra vous y résoudre, accepter la situation, et surtout… surtout ! Faire taire votre aversion mutuelle. Suis-je clair ?

– Très clair, Monsieur Watteyn, opina Abigaïl qui, pour une fois, n’usait pas du nom de famille de son directeur par taquinerie. (Elle releva le menton, un peu plus enhardie que précédemment, et frôla du regard le visage d’Onésime.) Mais il faudra expliquer cela à Phoebe. Il semblerait que nous ayons le même genre d’aversion, à cela près que dans son cas, c’est le poisson-chat qui passe mal. 

Nouveau haussement de broussaille sourcilière. Cette fois plus par agacement que par encouragement.

– Vous savez fort bien que Phoebe n’écoute que vous, très chère. D’ailleurs, qui d’autre que vous peut comprendre ce qu’il passe par la tête de ce poulpe ! 

– Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire, Monsieur le Directeur ? 

– Qu’entendez-vous par « tout » ? C’était déjà beaucoup, me semble-t-il. Mais… Non, il y a encore autre chose. Autant que vous le sachiez maintenant, car après, je ne sais pas si j’aurai encore l’occasion de vous en faire part. J’aurais aimé vous apprendre cela dans d’autres circonstances, vraiment, mais là…

– Allons, Onésime, crachez le morceau… Qui est mort ?

– Qui est… hein ? Quoi ? Mais personne, voyons !

Voyant la jeune femme esquisser une pointe de sourire entre deux fossettes jusqu’ici bien dissimulées, il pouffa à son tour.

– Tsss… Oh, vous alors ! Toujours cet humour noir ! Personne n’est mort, non, vraiment… Je voulais surtout vous parler d’une petite négociation faite avec le Roi récemment. Vous me connaissez, je ne puis envisager une transaction qui ne rentrerait pas dans le cadre de l’échange équivalent… Et donc, j’ai accepté de prendre Léontine dans mon équipe à une condition : qu’il y ait effectivement une équipe. 

– L’aréopage… ?

– Oui, l’aréopage. Le projet est accepté. Un arrêté royal proclamera bientôt la formation de notre aréopage, avec vous à sa tête en tant que chercheuse et meneuse de projet. En outre, il fixera nos objectifs, ainsi qu’une première mission…

Il n’en fallait pas plus à Abigaïl. Elle sauta au cou d’Onésime, qui vira au rouge piment. 

– A… Abigaïl ! Je ne vous savais pas si familière ! Vous m’aviez toujours dit que… le contact physique avec des humains vous posait problème…

Mais la cryptozoologue n’entendait pas décoller de sitôt. Elle venait de se rendre compte qu’un de ses rêves était sur le point de devenir réalité. Que l’anxiété subie deux minutes plus tôt venait de se métamorphoser en ineffable joie. Surtout, que l’eau de toilette d’Onésime sentait fort bon. 

Et qu’ainsi placée, le nez fourré entre sa peau et son col de chemise, elle avait tout loisir d’en profiter à sa guise. 

Nota Bene

Cette histoire, les idées et les personnages qu’elle contient sont la propriété exclusive d’Acherontia Nyx. Toute tentative de « copillage » (copie du texte, des images, des concepts, des personnages, des patronymes inventés…), que ce soit à des fins commerciales ou non, est strictement interdite.

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