[Ciel, mon cryptide ! | Saison 1] Chapitre 2, Hello darkness my old friend

…où Abigail découvre une spécialité locale tandis que Phoebe se fait offrir des cadeaux, où il est question d’une mystérieuse malédiction liée à un fameux whisky belge, où Abigaïl et Onésime se frittent avec les autorités, ce qui, il faut l’admettre, est une situation typiquement belge, et où Léontine den Adel et son poisson-chat font une apparition fulgurante, avec une surprise à la clé.

♫ « Hello darkness my old friend » sont les premières paroles de la chanson intitulée « Sound of silence », d’abord chantée par Simon and Garfunkel, puis reprise par Disturbed, notamment. 

• Ostende, Belgique, le 22 juillet 1896 

– Ch’est délichieux, vraiment ! s’exclama Abigaïl, qui mâchait une babelutte à grand renfort de bruits de succion.

Après leur affrontement avec le kraken mégalomane, Abigaïl s’était sentie soudainement tremblante. Anton en avait déduit que la demoiselle manquait de sucre, et il lui avait naturellement offert quelques friandises pour la remettre sur pied. Elle qui était pourtant venue à maintes reprises en visite à la côte belge n’avait encore jamais goûté aux sucreries locales. Anton paraissait aux anges.

– Je suis ravi que cela vous plaise ! Je ne pensais pas qu’il était encore possible de trouver des belges pour qui la dégustation de babeluttes est une première…

– Oh, il n’y a rien de bien étonnant à ça. Nous en avons parfois dans les boutiques de Bruxelles, mais étant donné que je ne fréquente que peu l’extérieur du Muséum où je travaille, je ne suis pas souvent amenée à en trouver. Ceci étant, je retiens cette découverte ! C’est un excellent moyen de se remettre d’aplomb après des mésaventures pour le moins décoiffantes…

Avec un petit rire crispé, Anton remit en place sa mèche de cheveux blonds détrempée. Sa récente rencontre avec Haliphron le Mummontalo ne lui avait rien apporté de bon, et sa coiffure avait pris un sérieux coup dans l’aile. La faute aux éclaboussures marines qui lui avaient laissé quelques petits cadeaux floraux et iodés, des stries d’algues vertes du plus bel effet dans sa chevelure soigneusement peignée.

Phoebe, quant à elle, ne riait pas du tout. Les yeux tombant en signe de lassitude, elle se traînait le long de la digue en laissant derrière elle un sillon humide et malodorant dont elle se serait bien passée. Anton avait voulu la gâter aussi mais, son bec de poulpe ne lui permettant pas de mastiquer des caramels, elle avait hérité d’une jolie ombrelle en dentelle lilas qui atténuait un tantinet son calvaire solaire. C’était toujours ça de pris.

– On dirait qu’elle n’apprécie guère son cadeau… s’étonna Anton, un peu dépité.

Laissez ! Elle boude, tout simplement. Vous savez, deux baignades forcées et une rencontre paternelle non annoncée, cela fait beaucoup pour un jeune poulpe. Sans compter la canicule qui fait rage.

– Anton hocha la tête mais ne trouva rien à ajouter.

Encore pantelants de leurs mésaventures littorales, ils prirent tous trois la direction du restaurant où Madame Steufel avait rendu son dernier soupir entre deux bouchées de paella. Abigaïl souhaitait en effet s’entretenir avec les autorités qui venaient d’arriver sur place, et surtout prendre tous les échantillons nécessaires à l’étude des Mummontalo. Quelle ne fut sa surprise de découvrir que deux personnes de marque les y attendaient déjà avec impatience. Un Monsieur De Zwemer dont l’aspect austère se voyait adouci par un air profondément choqué par la scène de carnage, et un Onésime Monteyne qui, lui, affichait une mine franchement inquiète. Ce dernier, voyant approcher Abigaïl et son poulpe, vint rapidement aux nouvelles.

– Abigaïl ! Vous m’avez fait une de ces peurs ! Comment vous sentez-vous ? Rien de cassé ?

Son regard parcouru l’esplanade ensanglantée du restaurant, les restes des rejetons Mummontalo affalés sur la digue, puis la plage détrempée où le cadavre mutilé du marin s’était finalement échoué.

– Comment ! Vous êtes déjà au courant ? s’étonna Abigaïl, qui roula de grands yeux. Je ne comprends pas, vous étiez censés être en mer…

– C’est vrai, mais nous avions ceci avec nous…

Onésime brandit sous son nez un étrange appareil muni d’une boule en cristal et de deux antennes terminées par une sorte d’entonnoir.

– Un commutateur/récepteur de pensées ! Voilà qui est ingénieux ! Où l’avez-vous donc trouvé ?

– J’en suis l’heureux possesseur, intervint De Zwemer. (Son maintien était rigide, presque amidonné, mais pourtant fier et altier.) Et si vous vous montrez loquace quant aux événements qui se sont déroulés ici, je vous laisserai peut-être l’essayer, madame…

– Walravens, fit Abigaïl en tendant une main gantée de dentelle noire. Mademoiselle Walravens, pour être exacte.

De Zwemer prit une mine déconcertée.

– Mademoiselle ? Mais c’est que…

– …que je n’ai pas de chaperon ? Je le sais bien, mais non, je n’en ai pas besoin. J’ai toujours trouvé cette tradition encombrante et ridicule, de toute façon. (Devant l’air choqué du gentleman, elle crut bon d’ajouter 🙂 Si cela vous chiffonne, dites-vous que Phoebe ici présente est tout à fait à même de protéger ma vertu si cela s’avérait nécessaire.

Elle allait continuer sa diatribe, mais un regard ferme d’Onésime l’en dissuada fissa. Son supérieur avait décidément l’art du regard qui assassine, même si, la plupart du temps, l’océan de ses yeux n’était rien moins qu’un miroir de douceur où le soleil aimait à se mirer. Elle tenta de se rattraper. Rien qu’un peu.

– Mais nous avons plus important à traiter, je pense, que mon statut non marital. Monsieur de Zwemer, avez-vous vu ce splendide spécimen de poulpe qui a fraîchement envahi votre aquarium ?

– Un poulpe ? Quel poulpe ? (Il fixa son technicien en chef avec des points d’interrogation dans les yeux 🙂 Anton, que signifie ceci ?

Anton se dandina d’un pied sur l’autre, mal à l’aise.

– C’est que je n’ai pas encore eu le temps de vous en parler, Monsieur, et je suppose que les gars de mon équipe non plus. C’est en rapport avec nos aventures d’aujourd’hui, si je ne m’abuse.

De Zwemer ferma les paupières en soupirant. Il paraissait plus âgé, tout à coup, comme si le poids du monde venait brusquement d’atterrir sur ses seules épaules.

– D’accord. Suivez-moi !

D’un pas guindé, il gagna une table un peu en retrait de l’agitation du restaurant, et fit signe à ses trois invités de prendre un siège. Au passage, il glissa quelques mots au serveur du bar, qui prit quatre verres larges et se mit à les remplir d’une liqueur ambrée, probablement du whisky.

Les voyant s’éloigner, un gars de la police habillé de beige les héla.

– Dites ! Je compte sur vous pour rester dans le coin, et surtout pour garder les idées claires ! Lorsque nous aurons fini de nettoyer la scène de crime, il sera temps pour moi de vous cuisiner un peu.

– Pas de souci, commissaire ! assura De Zwemer avec une voix harassée. De toute façon, nous avons nous-même à débattre des mêmes événements. Vous savez où nous trouver lorsque vous aurez besoin de nous.

– Vous pourriez même vous joindre à nous, proposa Abigaïl, qui ne perdait pas le nord. Je m’apprêtais justement à relater nos mésaventures à nos amis ci-présents. Ainsi ne serai-je pas obligée de répéter deux fois mon récit.

– Eh bien… (Il hésita l’espace d’un instant, son long manteau crème battant au courant d’air des portes laissées grandes ouvertes.) C’est d’accord. Un peu de repos ne me fera pas de mal après tout ce remue-ménage. Au fait, je suis le commissaire Remmerswaal.

Tout en prenant place, il fit cependant un petit geste de négation au serveur qui venait amener les quatre verres d’alcool.

– C’est une gentille attention, mais jamais pendant mon service ! (Ses narines frémirent doucement au contact des émanations de whisky qui venaient d’envahir la tablée.) Même si je dois bien avouer que c’est très tentant ! C’est du Belgian Uisk, n’est-ce pas ?

– Du douze ans d’âge, Monsieur. Vieilli en fût de mirandier, comme le veut la courte mais inégalable tradition.

Le mirandier faisait partie de ces essences d’arbres apparues aux alentours de 1830 avec le Grand Incident. C’était un arbre de solide constitution, au bois acajou, presque violacé, et très parfumé. Ses branches donnaient naissance à de belles fleurs en trompette de couleur violette au printemps, puis à de petits fruits en grappes que l’on appelait des mirandes. Et les Uisk n’étaient autres que les habitants de ces arbres, de petits êtres difformes qui se fondaient dans l’écorce aussi sûrement que des phasmes.

Le commissaire sourit dans sa courte barbe grisonnante.

– On m’en a offert une bouteille, une fois, pour un anniversaire. La bouteille contenait un Uisk séché, à la manière des poires William. Je n’ai pas eu le cœur d’y goûter.

– Oh, vraiment ? s’exclama Abigaïl. Mais quelle hérésie, Monsieur, de dédaigner pareille merveille ! Il me faudra savoir où votre ami vous a dégoté ce trésor !

– Je crains de ne pouvoir le lui demander, car rien de bon ne lui est arrivé depuis. Certaines connaissances ont même avancé la thèse d’une malédiction lancée sur quiconque possède ce type de relique en bouteille. Vous comprenez bien que je m’en suis vite débarrassé.

– Oh… Je pense qu’il nous faudra creuser ce point, vous et moi, lorsque nous en aurons fini avec l’affaire qui nous occupe actuellement.

– Si vous le souhaitez, mais je ne pense pas vous être d’une grande aide. (Puis, s’adressant à la tablée 🙂 Bien ! Et si nous commencions ce compte-rendu ?

Peut-être était-ce les effets du whisky qui commençait à se faire sentir, ou peut-être était-ce le fait d’avoir une assistance avec les oreilles grandes ouvertes rien que pour elle… toujours est-il qu’Abigaïl était plus pétillante que jamais. Elle raconta de façon épique et avec des étoiles plein les yeux sa rencontre avec Haliphron, chef attitré des Mummontalo. Bien sûr, elle n’épargna aucun détail sanglant et gluant à ses auditeurs. À l’issue du récit, Monsieur De Zwemer était littéralement vert. Onésime triturait nerveusement un pan de sa veste de costume anthracite en dardant son regard bleu sur la cryptozoologue tandis qu’Anton restait le nez plongé dans son verre pour n’avoir pas à s’exprimer et que Phoebe sifflait du sucre en poudre avec une paille qu’elle avait tous deux chipés. Quant au commissaire Remmerswaal, il maintenait son crayon en suspension au-dessus de son calepin, l’air concentré et pensif.

Tout à coup, Abigaïl sentit dans son échine comme un fourmillement électrique. Un affreux NAAC* aux petits yeux vicieux venait de pénétrer dans le restaurant et ondoyait au-dessus des tables. Il était suivi à bonne distance par sa propriétaire, une jeune femme plutôt menue, mais à la silhouette svelte et au visage exquis. Les deux déplurent d’emblée à la cryptozoologue.

– Ah ! s’exclama Remmerswaal. Voici notre invitée du jour ! Madame, Messieurs, je vous présente Léontine Den Adel, brillante océanologue spécialiste de la faune maritime. Je l’ai appelée en renfort pour travailler avec moi sur cette enquête.

Il présenta ensuite chaque personne présente autour de la table. La nouvelle venue gratifia l’assemblée d’une pichenette sur le bord de son petit chapeau à voilette. Son NAAC se déplaça pour être visible de tous. Lorsqu’il perçut la présence de Phoebe, il s’approcha pour la frôler des barbules. Le petit poulpe se rétracta violemment et émit un sifflement aigu. Exactement comme Abigaïl s’y attendait.

– Madame, fit-elle d’un ton mordant. Je vais vous demander de garder votre NAAC à distance. De toute évidence, lui et Phoebe ne sont pas faits pour s’entendre.

L’intéressée eut un désagréable sourire pincé.

– Et si nous les laissions faire connaissance, avant de porter un jugement trop hâtif ?

– C’est que je me méfie des poissons électriques. Ils sont connus pour être retors et difficiles à éduquer.

– Difficile, certes, mais pas impossible. Le mien a reçu le dressage le plus strict.

– Strict, certes. Mais je vois que votre animal est un malapterurus electricus, un poisson-chat électrique capable d’envoyer un courant de 350 volts au bas mot.

– Oh ! Je vois que vous vous y connaissez en faune aquatique !

– Que oui ! D’ailleurs, je me demande ce que fait une océanologue avec un poisson d’eau douce pour animal de compagnie.

– Vous êtes bien curieuse ! J’ai ramené cet animal d’un voyage en Égypte, figurez-vous, et j’ai…

– Suffit !

Onésime s’était levé de sa chaise pour interrompre la conversation dont il sentait le ton monter.

– Laissons les NAAC faire gentiment connaissance, et imitons-les. Si vous commenciez par vous saluer toutes deux dignement en vous serrant la main ?

Les deux jeunes femmes hésitèrent une seconde mais résistèrent à leur envie de regimber. Chacune tira ses gants, comme le voulait la tradition, et serra la main de l’autre. 

Au moment de la rencontre de leurs deux paumes, Léontine hurla. Un cri bref et aigu qui surprit toute la tablée. Elle retira vivement la main et lorgna sur la naissance de son poignet, incrédule.

– Vous… Vous m’avez blessée ! Comment…?

De fait, la peau, à cet endroit, avait subitement pris une coloration violacée et elle était devenue comme flasque. On aurait dit à s’y méprendre la peau d’une prune périmée. 

NAAC est un acronyme signifiant Nouveaux Animaux Amphibies de Compagnie.

Nota Bene

Cette histoire, les idées et les personnages qu’elle contient sont la propriété exclusive d’Acherontia Nyx. Toute tentative de « copillage » (copie du texte, des images, des concepts, des personnages, des patronymes inventés…), que ce soit à des fins commerciales ou non, est strictement interdite.

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