[Chronique fantastique] Le dieu dans l’ombre, de Megan Lindholm

Au final, à bien y réfléchir, je pense avoir eu entre les mains un authentique roman féminin qui tend à dénoncer l’enfermement de certaines femmes dans des rôles qui ne leur conviennent pas et qui leur laisse trop peu de place pour s’exprimer et se sentir libres.

Acherontia Nyx

Loin de ses forêts d’Alaska natale, Evelyn est propulsée dans le monde de Tom, son mari, avec son fils Teddy. Coincée dans la vie quotidienne de sa belle-famille, la jeune femme ne se retrouve pas dans la place de femme et d’épouse qui lui est assignée. Fuyant les tâches ménagères et le désœuvrement, elle replonge dans ses souvenirs d’enfance qui oscillent entre nature et poésie, aux côtés de son ami Pan, le faune mystique avec qui elle a grandi. Lorsque celui-ci réapparaît, des envies de liberté mêlées de rêves sensuels s’agitent en elle. Á mi-chemin entre la civilisation et la nature, sous le couvert des arbres glacés, Evelyn devra faire face à deux choix terribles. Trouvera-t-elle son chemin dans l’ombre ?

La loi d’attraction universelle

Je ne vais bien sûr pas cacher que ce qui m’a le plus attirée dans ce roman, c’est la renommée de son auteure. Comment ? Megan Lindholm, ça ne vous dit rien ? Et si je vous dit Robin Hobb, du coup, ça vous parle plus, hein ? Vous le comprendrez, je ne pouvais décemment pas passer à côté d’un roman de celle qui m’a fait vibrer avec sa série « L’assassin royal »…

Puis il y a le fait que la maison d’édition de la présente traduction, ActuSF, que je salue et remercie au passage pour le service presse, a su m’allécher avec un résumé mijoté aux petits oignons, qui oscille entre onirisme, paganisme, nature, recherche d’émancipation et récit de femme. Sans compter que lire Robin Hobb s’essayer au fantastique, elle qui est une vraie légende de la fantasy, cela valait franchement le détour !

Récit d’un constant tiraillement

Selon moi, le plus intéressant, dans ce récit, c’est la constante dualité qui fait office de fil rouge. Il y a même plusieurs dualités : celle entre simplicité de la nature et nécessités de la vie civilisée ; celle entre désirs/liberté et obligations/devoirs ; celle entre désir d’un retour aux sources, à ses origines, contre sa vie actuelle où on ne trouve pas sa place ; celle, aussi, qui mêle une réalité jugée trop dure, trop éloignée des désirs de liberté de l’héroïne, et les rêves, la réalité fantasmée dans laquelle se mêlent paganisme et soif de liberté sauvage.

Du tout début à la toute fin du récit, l’héroïne sera sans cesse tiraillée entre ses obligations et ses désirs, créant ainsi différents contrastes très intéressants à observer. C’est donc un roman tout en nuances et en finesse que l’auteure vous propose, un roman qui cherche plus du côté psychologique que de celui du fantastique, même si certains éléments merveilleux sont bel et bien présents.

D’entrée de jeu, on retrouve Evelyn forcée de quitter ses terres et sa nature natales pour se rendre dans le fief de sa belle-famille. Une belle-famille dont elle se sent particulièrement étrangère et incomprise, puisqu’ils ne partagent rien, que ce soit les centres d’intérêt ou les valeurs. Nous y reviendrons un peu plus loin dans cette chronique. Elle n’en a pas envie, elle a peur du résultat, et pourtant elle le fait, par égard pour son mari, qui sait très bien la rassurer pour mieux l’emmener avec lui (même si, à mon sens, cela relève plus de la manipulation). Il en ira ainsi durant toute la première moitié du roman, jusqu’à ce que…

Bourreaux et marâtres

A priori, on pourrait se dire que la situation d’Evelyn n’est finalement pas si mal. Elle troque temporairement une vie au fin fond du trou de cul du monde (passez-moi l’expression, mais l’Alaska, tout de même, on a déjà vu plus civilisé) pour une vie entourée de personnes qui lui veulent du bien, qui vont faire du shopping avec elle, qui prennent soin de son fils pour lui laisser un peu de temps libre… Oui, mais il y a un « mais »…

Cette jolie vie si idéale va rapidement virer à la cage dorée, et c’est d’ailleurs ce que redoutait Evelyn en arrivant dans sa belle-famille. Bien vite, on s’aperçoit que les gentilles attentions de la belle-famille ne sont en fait que de douces violences, une façon de la manipuler et de l’amadouer pour parvenir à leur fin. Et quelle fin ? Celle de s’approprier (ou de se réapproprier) son mari Tom, fils de la famille dont le départ a été très regretté, et son fils Teddy, digne héritier de la famille. Mais elle, dans tout ça, n’est jamais que l’étrangère, celle qui prétend à entrer dans la famille qui ne pourra jamais y parvenir, faute de ne pas être assez bien pour ce faire.

Résultat des courses, Evelyn est sans brimée, culpabilisée, que ce soit sur sa façon de faire le ménage dans la petite maison qu’elle occupe avec son mari et son fils, sur sa façon de s’occuper de Teddy et de Tom, sur le fait qu’elle ne travaille pas, qu’elle n’est pas assez « sophistiquée », pas assez coquette, etc. Pire encore, on la manipule. On multiplie les occasions de la pousser à l’erreur pour mieux la pointer du doigt ensuite. Et quand Evelyn cherche de l’aide auprès de son mari, c’est pour être mieux repoussée par lui, car il est lui aussi victime de la manipulation insidieuse de sa famille. Bientôt, ce qui devait être un séjour de deux mois s’éternise en six mois, puis en une année complète. Evelyn est coincée par les manipulations sans cesse subies, et cette culpabilisation constante dont elle est la victime. En fait, avec le recul, je m’aperçois que tous agissent comme des pervers narcissiques. Je vous assure que cela fait froid dans le dos. Et ce qui fait plus mal encore, c’est de voir qu’Evelyn est seule contre tous. Tous, ils m’ont donné envie de leur donner des baffes nombreuses et bien senties, à commencer par les parents de Tom.

L’échappée belle

En parallèle du récit du calvaire d’Evelyn, l’auteure nous relate son passé par flashbacks réguliers, sa vie dans sa famille, ses jeux dans les forêts d’Alaska, et surtout le faune avec qui elle était amie jadis et qu’elle nommait Pan… Oui, un faune, tout à fait ! Avec des cornes tordues, des sabots fendus et toute la pilosité possible et imaginable. Réalité ou fiction ? C’est la question que tout le monde se pose sans jamais parvenir à y répondre…

Seule solution possible à ce beau merdier : le retour aux sources. Evelyn s’échappe de plus en plus souvent, au propre comme au figuré. Elle fuit vers la nature, son premier amour, et elle se retranche également dans sa tête, dans son imaginaire, ses rêves, ses fantasmes. Le faune refera d’ailleurs son apparition, achevant de dérouter notre héroïne, qui se sentira dès lors tiraillée entre les devoirs envers sa famille et ses parties champêtres avec son ami d’enfance. Ce que l’on sens, c’est qu’Evelyn est on ne peut plus proche de dire merde à tous ces tyrans.

Quand tout bascule

C’est précisément au moment où le tiraillement entre devoirs et liberté est à son comble qu’arrive l’événement central du roman. Celui auquel on ne s’attend absolument pas et qui fait tout basculer. Là on l’on avait le sentiment que l’histoire s’enlisait, qu’il n’y avait aucune issue possible, voici que l’auteure nous propose un monumental coup de théâtre qui remet tout en question en faisant trembler les bases auxquelles le lecteur s’était habitué. Dès lors, tout est remis en jeu. Et là où on s’attendrait à ce qu’Evelyn agisse « enfin » comme sa belle-famille le souhaite, ou en tout cas comme le lecteur pourrait le supposer, la voilà qui prend la tangente. Littéralement. Double coup de théâtre, donc.

Je ne peux bien sûr pas vous en dire plus. Cela gâcherait bien trop l’effet de surprise et le déboussolement que cela provoque. C’est une séquence très profonde, riche en émotions variées mais d’une force extraordinaire. Megan Lindholm a su me bouleverser comme jamais avec des phrases simples mais touchantes, des mots savamment choisis, des sentiments décrits avec une grande justesse.

Suite à cela, l’histoire ne sera plus jamais la même. Là où le récit commençait vraiment à tirer en longueur (seul point négatif de ce roman, à mon sens), l’auteure a su remettre un peu de piment à la sauce qui s’affadissait progressivement, en mettant à notre héroïne la baffe qu’on rêvait de lui assener depuis le début dans l’espoir de la réveiller. Dès lors commencera la véritable quête initiatique d’Evelyn, qui sera guidée par Pan, son ami de toujours. Le lecteur ira de surprise en surprise, et ce n’est pas rien de le dire… Plus encore, en suivant Evelyn dans ses pérégrinations champêtres, c’est au plus profond de son âme qu’il va pénétrer, à la source même de sa nature à elle.

En résumé

Vous l’aurez compris, nous avons ici affaire à un roman psychologique plus que fantastique. Certes, la présence du faune est presque continue, en pointillé durant la première moitié du roman, puis omniprésente durant la seconde moitié. Ce que j’apprécie, avec la façon dont Megan Lindholm met en place ces éléments fantastiques, c’est qu’on ne sait jamais si le faune est réel, ou s’il sort de l’imagination d’Evelyn, un peu à la façon d’une figure amicale, voire plus si affinités, à laquelle elle se raccrocherait dès que la réalité lui semble trop difficile à supporter. La fin du roman me fait pencher pour la seconde solution, mais il s’agit d’une fin relativement ouverte, donc on peut s’imaginer ce que l’on veut.

Je ne peux pas vraiment dire que j’ai accroché avec le personnage d’Evelyn, en particulier durant la première partie de récit, parce que sa soumission me donnait envie de la réveiller en la secouant comme un cocotier. En même temps, lorsque l’on se retrouve aux prises de ce type de personnalité manipulatrice et culpabilisatrice, je ne sais que trop bien à quel point il est difficile de s’en sortir. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle m’agaçait, en fin de compte, parce qu’elle avait un petit quelque chose qui me rappelait moi à une certaine époque. Quoi qu’il en soit, elle a su rebondir et gagner, si pas mon affection de lectrice, au moins mon estime devant sa résilience.

Au final, à bien y réfléchir, je pense avoir eu entre les mains un authentique roman féminin qui tend à dénoncer l’enfermement de certaines femmes dans des rôles qui ne leur conviennent pas et qui leur laisse trop peu de place pour s’exprimer et se sentir libres. En cela, j’ai beaucoup repensé à une ancienne lecture, « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés, où il est question d’analyse de contes, mais surtout de la nécessité pour les femmes actuelles de retrouver leur moi profond, leur part sauvage qui fait leur force et leur liberté.

Ma note

16/20

À propos de l’auteure

Robin Hobb, ou Megan Lindholm, de son vrai nom Margaret Astrid Lindholm Ogden, est une écrivaine américaine de fantasy.

Née en Californie, elle quitte cet État pour partir vivre à Fairbanks, en Alaska, à l’âge de dix ans. Elle a étudié au lycée Austin E. Lathrop.

Diplômée de l’Université de Denver, elle s’installe en Alaska où elle épouse à l’age de dix-huit ans un pêcheur, Fred Ogden. Mère de quatre enfants, elle a vécu à l’île Kodiak.

Elle commence à écrire sous le pseudonyme de Megan Lindholm pour des revues en 1971. Entre 1983, année de publication de ses premiers textes, et le milieu des années 90, elle a donné le jour à une vingtaine de romans notamment les cycles « Le Peuple des rennes » (The Reindeer People, 1988) et « Ki et Vandien » (The Ki and Vandien Quartet, 1983-1989). Fantasy initiatique, fantasy médiévale, fantasy urbaine ou bien préhistorique, et même science-fiction, elle explore le vaste champ de l’imaginaire, dans des romans et des nouvelles dont les ventes restent modestes.

Au milieu des années 90, elle publie les premiers tomes d’un nouveau cycle, « The Farseer Trilogy », cette fois-ci sous le nom de plume de Robin Hobb, à la demande de son éditeur qui souhaitait marquer une rupture entre les deux facettes de son œuvre.

Les trois volumes de cette saga, sortis respectivement en 1995 (« Assassin’s apprentice »), 1996 (« Royal assassin ») et 1997 (« Assassin’s quest »), propulsent Robin Hobb au sommet des ventes. En l’espace de quelques mois, elle sort de l’anonymat pour devenir l’un des auteurs les plus en vue de la fantasy américaine.

Elle a depuis publié d’autres cycles prenant place dans le même univers que « The Farseer Trilogy » qui ont rencontré le même succès : « Les Aventuriers de la mer » (The Liveship Traders Trilogy, 1998-2000), « Le Soldat chamane » (The Soldier Son Trilogy, 2005-2007), « Les Cités des anciens » (The Rain Wild Chronicles, 2009-2013).

Elle figure désormais régulièrement sur les listes des best-sellers en France, aux États-Unis, en Angleterre et en Allemagne.

Elle vit à Tacoma, Washington.

site de Megan Lindholm
site de Robin Hobb

Source : Babelio.com

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