[Mois de l’imaginaire 2019] 4 octobre – La lune seule le sait

Un ciel jaloux de la mer accueillit le Saint-Michel en rade de Brest, ce matin-là. À l’horizon, le gris des flots se mêlait au lavis de la toile tendue entre l’océan et les étoiles mourantes. Un jour terne pointait, accordé au diapason de l’humeur des hommes d’équipage. Sur le pont du navire, les marins s’activaient en silence, le geste lourd de la fatigue accumulée ces dernières semaines. Ils avaient quitté les langueurs tropicales dans la précipitation, un mois plus tôt, après que leur capitaine eut reçu par câble sous-marin un message l’enjoignant de regagner la métropole dans les plus brefs délais. Depuis, le vieux baroudeur était resté reclus dans sa cabine, penché sur sa table de travail, sa silhouette massive ployée sous le feu de la lanterne qui avait brûlé presque sans interruption.

Le Saint-Michel, troisième du nom, rejoignit l’appontement poussé par un vent tiède, où flottaient les effluves d’épices imaginaires. C’était un fin trois-mâts, racé et effilé, dont la coque avait mouillé dans les ports des cinq continents. À ses côtés, les puissants vapeurs caparaçonnés d’acier alignés dans la rade semblaient des monstres sortis des entrailles du Léviathan. Le siècle finissant s’habillait de métal. Le vieux capitaine di voilier regrettait les parfums du goudron qui calfeutrait jadis les robes de bois précieux parant les coursiers des sept mers. Mais il ne cédait pas à la nostalgie ; son esprit demeurait résolument tourné vers les promesses du futur. L’avenir, il l’avait rêvé, il l’avait décrit à longueur de milliers de pages noircies nuit après nuit, il l’avait annoncé avec la clairvoyance d’un prophète de la science, même si la réalité avait fini par dépasser ses plus folles espérances. Aujourd’hui encore, à soixante-dix ans passés, il oeuvrait pour façonner l’avenir de l’humanité à l’image de ses espoirs.

Johan Héliot, in La trilogie de la lune. Tome 1, La lune seule le sait. Mnémos, 2016.

N’oubliez pas de vous joindre à mon concours pour ce mois de l’imaginaire !

D’ailleurs, le cadavre exquis de ce roman donnerait ceci :

« Alors même que j’avais fait un bisou à ma mère ce matin, j’ai hargneusement mordu Billy Idol en me déplaçant comme une araignée, mais il m’a mis une mandale mémorable.« 

Acherontia vous propose un chouette extrait du roman de Johan Heliot « La lune seule le sait »

Une réflexion sur “[Mois de l’imaginaire 2019] 4 octobre – La lune seule le sait

  1. Pingback: #PartageTaVeille | 07/10/2019 – Les miscellanées d'Usva

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