[Chronique nouvelles] Dragon de glace, de G.R.R. Martin

Si vous sentez la température de la pièce baisser lors de votre lecture, si votre haleine se met à tracer des volutes devant votre roman ouvert, point d’étonnement ! C’est juste le talent d’un maître de la fantasy qui est à l’oeuvre…

Acherontia Nyx

Au sommaire:
– Dragon de glace
– Dans les Contrées Perdues
– L’Homme en forme de poire
– Portrait de famille

« D’un blanc cristallin, ce blanc dur et froid, presque bleu, le dragon de glace était couvert de givre ; quand il se déplaçait, sa peau se craquelait telle la croûte de neige sous les bottes d’un marcheur et des paillettes de glace en tombaient. Il avait des yeux clairs, profonds, glacés. Il avait des glaçons pour dents, trois rangées de lances inégales, blanches dans la caverne bleue de sa bouche. S’il battait des ailes, la bise se levait, la neige voltigeait, tourbillonnait, le monde se recroquevillait, frissonnait. S’il ouvrait sa vaste gueule pour souffler, il n’en jaillissait pas le feu à la puanteur sulfureuse des dragons inférieurs. Le dragon de glace soufflait du froid. »

La loi d’attraction universelle

J’avoue avoir déjà lu une version de cette nouvelle… C’était une édition illustrée par Luis Royo (miaouw !!!) et éditée par Belgique Loisirs. Je ne sais plus trop si j’en avais parlé sur le blog à l’époque, mais toujours est-il que l’histoire m’avait plu, et que j’avais envie de la redécouvrir sous une autre forme, non illustrée (si ce n’est la couverture, très bien foutue) et agrémentée de trois autres nouvelles que je ne connaissais absolument pas. Pour ce service presse (et je remercie d’ailleurs encore les éditions Actu SF pour l’envoi !), mon choix a donc été vite fait…

J’ai particulièrement aimé, comme dans les autres nouvelles d’ailleurs, la façon dont Martin dépeint les personnages : tout en finesse, avec une économie de mots incroyable où tout est dit en l’espace de quelques phrases bien senties, mais surtout avec une richesse et une densité qui m’ont laissée pantoise. J’ai été très impressionnée par les techniques d’écriture de l’auteur, en fait. Certes, je le connaissais déjà un peu au travers du Trône de Fer, dont j’avais lu les deux premiers tomes. Mais l’art de la nouvelle est très différent de celui du roman. Ici, tout doit être dit en peu de mots, et tout doit être fait pour accrocher le lecteur et le surprendre. Dans ce domaine, Martin déploie un talent hors du commun qui m’a complètement bluffée.

Dragon de glace

Le conte était tel que je m’en souvenais : glaçant et inquiétant, étrange mais à la fois attendrissant.

Le personnage d’Adara a tout de fascinant. Son étrangeté, sa froideur (dans tous les sens du terme), son quasi-mutisme et ses attitudes incompréhensibles de la plupart de ses proches la rendent particulièrement intrigante et intéressante pour le lecteur. Sa relation avec le dragon de glace, qu’elle apprivoise peu à peu, est captivante en tous points. Je pense que le plus beau, dans cette fable, est de voir comme l’étrangeté de la fillette trouve son contrepoint dans cette relation. De ce qui peut paraître un défaut, l’on finit par s’apercevoir qu’il s’agit plus d’une particularité très utile. C’est, au final, une jolie apologie de la différence que je ne peux qu’apprécier.

Et à nouveau, l’auteur nous dépeint tout un contexte de guerre, de famine, de peur… le tout en quelques paragraphes seulement. Comme quoi, il est tout à fait possible de dépeindre une grande fresque fantasy avec peu de mots. Personnellement, ce qui m’a le plus touchée, c’est le travail fait autour de la description du froid, de l’hiver, que l’on finit par ressentir jusqu’au fond de ses os tant il se ressent au moindre coin de phrase. Si vous sentez la température de la pièce baisser lors de votre lecture, si votre haleine se met à tracer des volutes devant votre roman ouvert, point d’étonnement ! C’est juste le talent d’un maître de la fantasy qui est à l’oeuvre !

Dans les contrées perdues

« Alys la Grise peut tout vous procurer, quels que soient vos rêves. Mais pourtant, on dit qu’il vaut mieux ne jamais franchir sa porte. Dame Melange envoya Jerais le Bleu son champion pour demander à Alys le pouvoir de se changer en loup. Comme elle ne refuse jamais une requête, Alys la Grise quitta sa demeure de pierre pour aller au nord, dans les contrées perdues.« 

À mon sens, il s’agit de la nouvelle la plus « faible » de ce recueil. Mais encore, faible est un bien grand mot ! Moi-même, je ne suis pas certaine de pondre un jour une nouvelle de cette qualité. Pourtant, j’ai trouvé qu’il y manquait un petit je-ne-sais-quoi qui aurait pu rendre l’histoire plus dynamique, plus accrochante encore.

Ceci étant, je tiens à dire que le concept de l’histoire est très chouette, l’ambiance est vraiment au top, certains passages m’ont beaucoup plu… Bref, si je dis que c’est la nouvelle la plus « faible », c’est simplement parce que les autres, en regard, sont extraordinairement bonnes !

Par contre, je n’ai pas tout compris à la chute… C’est grave, docteur ?

L’homme en forme de poire

« Jessie et Angela emménagent dans un nouvel appartement. Jessie travaille à domicile et remarque rapidement un homme étrange, en forme de poire, qui est toujours là dès qu’elle sort de son appartement et qui insiste pour lui parler ou la faire venir chez lui. Elle tente d’en savoir plus sur lui et cela commence à l’obséder au point d’affecter son travail et ses amis.« 

Ah ! Que cet « Homme en forme de poire » était jouissif d’un point de vue littéraire ! (Hey ! What did you expect ?) Ici, la plongée dans le fantastique se fait très progressive, comme un bébé qu’on habitue peu à peu à la température du bain. Il y d’abord la vie normale de deux amies, certes bouleversée par un déménagement, mais qui n’est pas si mal que cela au demeurant. Puis la rencontre avec cet homme en forme de boire vient faire basculer le réel vers l’irréel, le fantastique. Petit à petit, on bascule dans la psychose de l’héroïne. C’est comme un très mauvais rêve dont on ne parvient pas à s’éveiller. La frontière même entre réalité et fantasme angoissant devient de plus en plus floue. Jusqu’à cette finale magnifique, terrifiante et totalement inattendue dont je tairai le moindre mot…

Je n’ajouterai qu’une chose, et c’est l’auteur lui-même qui le dit : « Tout le monde connaît au moins un homme en forme de poire… » À bon entendeur !

Portrait de famille

« Richard Cantling, écrivain célèbre et un peu taciturne de 52 ans, a quitté New York pour se retirer dans une petite maison à Perrot dans l’Iowa. Divorcé puis veuf, il a des rapports tendus avec son unique fille, Michelle. Un soir, il commence à recevoir des tableaux par la poste, ce qui aura une influence sur sa vie.« 

Tu parles ! Et quelle influence ! Alors, autant vous le dire tout de suite, cette nouvelle-ci est ma préférée du recueil ! Je suis restée scotchée à mon roman jusqu’à la toute fin, et je ne l’ai déposé qu’après avoir poussé un grand waouh ! Alors, celle-là, vous êtes priés de la lire, mes petits poulpes !

Ce texte est d’une intensité ! Et ce suspens insoutenable jusqu’au dernier mot ! Outre le fait qu’ici aussi les frontières entre réel et irréel sont totalement floues, on a aussi une magnifique construction en flashback, une petite merveille rédactionnelle et stylistique dont je ne vous dis que du bien ! Cette construction en flashback va permettre justement de perdre un peu plus le lecteur, de le maintenir dans une tension constante en lui dissimulant des éléments clés de l’histoire qui ne viendront qu’en un temps voulu, c’est-à-dire tardivement… pour notre plus grand plaisir !

En plus d’un côté fantastique très prégnant, il y a une dimension émotionnelle et psychologique très forte qui bouleverse le lecteur et l’emporte comme une vague dans la dernière partie de l’histoire. On ressent le désarroi, la révolte, l’amertume, la trahison, les blessures… tout ! Et à nouveau, tout cela se fait dans une parfaite économie de phrases qui me laisse baba d’admiration. Quel art faut-il pour développer tant de sentiments aussi puissants, tant d’ambiances aussi pesantes, en l’espace d’une trentaine de pages ! Dès lors, je comprends que deux des nouvelles de ce recueil aient reçu des prix littéraires…

Ma note

18/20

À propos de l’auteur

Nationalité : États-Unis
Né(e) à : Bayonne (New Jersey) , le 20/09/1948
Biographie :

George Raymond Richard Martin est un écrivain américain de science-fiction et de fantasy, ainsi qu’un scénariste et un producteur.

Dans les années 1980, il a travaillé pour la télévision comme scénariste pour plusieurs séries dont certaines de science-fiction. Une de ses nouvelles fut adaptée au cinéma pour le film Nightflyers. Il a également été journaliste ainsi que professeur de journalisme et superviseur de tournois d’échecs.

En 1996 George R. R. Martin retourne à l’écriture de roman en entamant le cycle de fantasy « A Song of Ice and Fire (littéralement « Un Chant de Glace et de Feu »), intitulé en français « Le Trône de Fer », qui est également le nom du premier volume paru en français. Certains tomes de la série ont été récompensés par le prestigieux Prix Locus du meilleur roman de fantasy. Notons qu’en France, les cinq volumes sortis aux États-Unis, sont découpés en plusieurs tomes, pour finalement être regroupé en quatre intégraux, qui sont finalement les cinq tomes non découpés des romans…

Il est également l’auteur d’un grand nombre de nouvelles dont certaines se déroulent dans le même univers que sa saga (« Le chevalier errant », « L’épée lige ») ainsi que de romans totalement indépendants comme « Riverdream » ou encore « Armageddon Rag ». G. R. R. Martin a également assuré le rôle de directeur de publication de plusieurs anthologies, dont récemment l’anthologie consacrée à Jack Vance (Chansons de la Terre Mourante) publiée en France en trois volumes.

Plusieurs de ses nouvelles et romans ont été récompensées par les prix « Nebula », « Locus », « World Fantasy » et « Hugo », notamment pour « Chansons pour Lya », « Blood of the dragon, » « Par la Croix et le dragons ». Il a aussi eu un prix « Bram Stocker » de la meilleure longue nouvelle pour « L’homme en forme de poire » en 1987.

Il vit maintenant à Santa-Fé, et y continue d’écrire sa longue saga de « A song of Ice and Fire. »

« Le Trône de Fer » a remporté un grand succès public et a été adapté en série télévisée sous le titre « Game of Thrones ».

Source : Babelio.com

2 réflexions sur “[Chronique nouvelles] Dragon de glace, de G.R.R. Martin

  1. Pingback: #PartageTaVeille | 24/09/2019 – Les miscellanées d'Usva

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