[Chronique fantasy] L’envolée des Enges, de Claire Krust

Je me suis trop souvent trouvée déboussolée par les changements soudains de rythme, par les personnages que je ne cernais pas toujours, par l’univers qui n’était pas encore assez abouti et où je me promenais en aveugle.

Acherontia Nyx

Tome 1, L’envolée des Enges

Depuis des décennies, les Enges vivent en paix en haut de leur pilier, en totale communion avec le vent, exilés du reste du monde dont ils n’ont que faire. L’Envolée est proche, ce rite qui leur permet d’acquérir leurs ailes d’or et de s’élancer vers les cieux. Mais le cœur de Céléno n’est pas à la fête. Rejetée par ses pairs, privée de ce droit, elle est sur le point d’assister au départ de l’homme qu’elle aime en secret. C’est alors que l’impensable se produit. Les hommes, ces êtres qu’ils ne connaissent que dans les légendes, surgissent et mettent leur pilier à feu et à sang.
Précipitée sur la terre ferme, parachutée dans un monde qu’elle ne comprend pas et qui veut sa mort, Céléno est sauvée in extremis par Sujin l’Être de l’eau. Ensemble, ils vont remonter les traces des derniers Enges captifs et tenter de les libérer. Mais que peuvent deux parias contre la folie des hommes ?

Tome 2, Les secrets d’Éole

Le Raniarque, qui avait ordonné le génocide des Enges, est mort. C’est à son petit-fils Hélias, né de l’union d’un humain et d’une Elbe, que revient la charge. Céléno, Sujin et les leurs y voient là la possibilité d’écrire une nouvelle page de leur histoire et de sauver ceux qui peuvent encore l’être : pour la première fois en un siècle, les enfants d’Hélias décident d’unir leurs efforts pour reconquérir leurs droits bafoués. Mais si le jeune Raniarque est sensible à leur cause, ce n’est pas au goût de tous. Les massacres dans Rania se multiplient et les nobles voient d’un mauvais œil cette politique qui les prive peu à peu de pouvoir.

L’avenir des enfants d’Hélias semble bien incertain. D’autant que les secrets sur l’origine du cataclysme découverts sur le pilier où Céléno a grandi pourrait bien redistribuer les cartes et changer leur destin à tous… L’histoire est-elle vouée à se répéter ?

La loi d’attraction universelle

C’était la petite nouveauté du début d’année, la sortie du deuxième tome de ce diptyque de Claire Krust. L’auteure m’avait enchantée avec ses Neiges de l’éternel, et j’avais envie d’aller plus loin dans son univers, histoire de voir si la suite est aussi bonne que le premier roman. C’est donc avec enthousiasme que je me suis attaquée à ce récit angélique.

Démarrage dans la douleur

Finalement, je suis parvenue à prendre goût au récit, et à terminer mon roman, mais cela ne s’est pas fait sans heurts.

Quelle n’a été ma surprise lorsque j’ai constaté, dès les premiers chapitres, que je peinais à accrocher à l’histoire et aux personnages. Le monde dépeint par Claire Krust était justement trop angélique pour moi, trop beau, trop poétique, trop lumineux… trop éthéré, en somme. Cela manquait cruellement de hargne, de ton incisif, de ténèbres, de sang. Moi qui préfère les univers sombres, les personnages torturés, je n’étais clairement pas servie ! Même les personnages, de parfaits éphèbes, doux et intelligents, me semblaient creux et manquaient d’intérêt à mes yeux. Certes, il y avait « le traître », dont on ne connaissait pas grand-chose, mais dont on se doutait qu’il allait être un des grands « méchants » du récit, et puis Céléno, qui oscillait entre bien et mal et qui restait difficile à définir. Mais rien qui accroche réellement mon attention de lectrice. Même les deux personnages centraux de ce début de roman, Borée et Éole, avec leurs doutes concernant la maternité de Borée, me semblaient un peu trop fades. Je me suis même dit : « Ben zut ! Si c’est comme ça tout au long du récit, je vais sans doute décrocher avant l’heure. »

Et puis paf ! Les humains débarquent, font la guerre aux Enges pour une raison encore très obscure, tuent sans pitié, gâchent l’envol qui allait avoir lieu. Et voilà, on y est, cela devient tout doucement intéressant. Enfin, il y a de l’action et du sang ! Oui, mais il y a un « mais »… Car les deux personnages que l’on suivait au début, Borée et Éole, disparaissent complètement au profit de Céléno, qui tombe comme un cheveu dans la soupe. Tomber, c’est le cas de le dire, puisque la « pauvrette » tombe du haut de son pilier et se fracasse sur les arbres en contrebas. Bon, difficile de la plaindre, parce qu’elle l’a cherché, pour une raison que je vous laisse découvrir. Même pas d’empathie possible avec ce personnage, ou si peu. De plus, elle occulte totalement l’histoire du bébé de Borée, dont on aurait voulu savoir la conclusion malgré tout. Double déception, donc. Mais ce n’est pas tout.

Par la suite, l’histoire fait mine de s’enliser, de perdre de la vitesse, à tel point que j’ai souvent envie de sauter des paragraphes, voire des chapitres entiers. Cela ne me ressemble pas, je m’accroche et tiens bon. Et je m’aperçois que j’ai bien fait, car à partir de la seconde partie du roman, l’histoire d’Arhan vient remettre du piment et du rythme à l’histoire. Finalement, je suis parvenue à prendre goût au récit, et à terminer mon roman, mais cela ne s’est pas fait sans heurts. Alors, que manque-t-il à ce roman pour en faire une bonne lecture ?

Défauts de rythme

Il manque un bon rythme, déjà. Un peu de syncope ne fait pas de mal, mais point trop n’en faut. Dans ce diptyque, on passe trop facilement d’un personnage à un autre, on rebondit de situation en situation. Soit l’auteure s’attarde trop sur un personnage ou une action, et les longueurs sont alors au rendez-vous, donnant au lecteur l’envie de tourner les talons. Soit elle ne s’attarde pas assez, et on n’a pas le temps de cerner le personnage, de s’y attacher, quand il ne manque pas des informations capitales pour le comprendre. Bref, soit on a le temps long, soit on a trop peu de cartes en main. Mais quoi qu’il en soit, on est sans cesse ballotté d’un rythme à l’autre, d’une grappe de chapitres lents au possible à un ou deux chapitres éclairs. Il y a de quoi en perdre le Nord, ses ours et ses icebergs !

Manque de détails

On en arrive même à avoir le sentiment d’être coupés du monde, isolés dans un univers un peu hermétique qui ne nous livre pas tous ses secrets.

Autant j’ai beaucoup admiré le talent de Claire Krust à nous immerger dans un Japon féodal fantasy, avec son roman Les neiges de l’éternel, autant son diptyque des Enges est plus faible d’un point de vue worldbuilding. Nous rencontrons donc les Enges, pas trop mal dépeints en début de roman, même si l’on aimerait un peu moins de lumière et d’éther, et un peu plus d’infos terre à terre. On comprend qu’ils ressemblent un peu aux Anges que l’on connaît, mais de loin seulement. Ils ont quelques petites différences, notamment leur technique d’envol et d’appropriation des ailes qui sont plutôt originales. Leurs pouvoirs, aussi, peuvent passer pour sympas.

Le reste, on l’apprend plus tard, grâce notamment aux textes en tête de chapitres. Si le concept n’est pas mauvais, personnellement, je préfère quand tout est expliqué dans le récit même. On apprend notamment qu’il existe d’autres êtres comme les Enges : les Elbes, équivalent des elfes, ou presque, et les Êtres de l’eau. Les trois « races » forment ce qui s’appelle les Enfants d’Hélias, dont je vous laisse découvrir l’origine du nom. Par la suite, on découvrira qu’ils ne sont pas vraiment les seuls à posséder des pouvoirs, qu’il y a d’autres « créatures mythiques », etc. Mais mon but n’étant pas de vous spoiler, je vais en rester là pour ce sujet.

Ce qui m’a réellement gênée, ce n’est pas tant le manque d’infos par rapport aux races présentées, puisqu’on les trouve au fur et à mesure de l’histoire. C’est surtout le manque de détails de l’univers en lui-même. L’auteure nous parle d’une péninsule, de villes, de peuples… c’est très bien, mais ce n’est pas suffisant. Il n’y a que peu de descriptions des paysages, des villes, de leurs habitants. On en arrive même à avoir le sentiment d’être coupés du monde, isolés dans un univers un peu hermétique qui ne nous livre pas tous ses secrets. On a le sentiment de suivre les protagonistes à la loupe, sans pouvoir avoir une vue d’ensemble, ce qui a amené chez moi une sensation de presque claustrophobie. Je ne dis pas qu’une carte est indispensable dans tous les romans de fantasy, mais ici, plus de détails et de descriptions auraient permis une meilleure immersion. Je ne parvenais même pas à rattacher le récit à une époque donnée. Était-ce de la medieval fantasy, ou était-ce plus tardif, genre gaslight fantasy ? Je crois que je ne le saurai jamais. Il y avait certes des éléments intéressants, comme les pharmacies transformées en boutiques d’artificiers, tenues par prêtres-mages, des artificiers et des apprentis. Mais rien de très marquant, malheureusement.

Ce manque cruel de détails est dommage, car il empêche le lecteur de se plonger totalement dans l’histoire, alors qu’elle a beaucoup de belles choses à livrer. Car, comme souvent en fantasy, il s’agit d’un monde qui reflète le nôtre et tend à pointer des problèmes de société tels que le racisme, la xénophobie, l’esclavage, la ségrégation, la cruauté et le manque de discernement de l’homme, la haine de l’autre, la violence, la soif de pouvoir… Un meilleur worldbuilding aurait permis de mieux diluer les messages à faire passer. Ici, tout ça est amené avec trop de lourdeur, comme un prof qui répète trois fois une leçon mal apprise, sans compter que le parallèle avec notre univers est à peine dissimulé. L’ensemble est donc un tantinet indigeste, et la sauce peine à prendre chez moi.

Personnages sur le fil

Au niveau des personnages aussi, j’ai rencontré des difficultés. J’aurais dû m’attacher au moins à l’un d’entre eux, et finalement, cela n’a jamais vraiment été le cas. Céléno est trop sur le fil du rasoir pour que je la comprenne et l’apprécie vraiment. De plus, on ne connaît son histoire personnelle que vers le milieu du second tome, ce qui est très gênant pour dire de la cerner. Dans le premier tome, l’auteure insiste sur ses cheveux coupés courts, et le fait que cela a une signification bien précise qui a toute son importance. Le hic, c’est que l’on n’apprend cette signification que très tard dans l’histoire. Ce n’est donc pas toujours facile de comprendre sa psychologie et sa façon d’agir, ce qui la rend finalement assez peu attirante. Je crois que le seul Enfant d’Hélias auquel je me sois attachée est Sujin, un Être de l’eau qui aide Céléno tout au long de l’histoire. Il a un côté paternel et rassurant qui fait de lui un personnage-pilier, pratiquement le seul sur qui le lecteur peut compter pour mieux comprendre l’univers déployé. Quant aux deux frères Elbes, Egil et Ygil, ils m’ont plus tapé sur les nerfs qu’autre chose avec leur haine et leur hargne continuelle.

L’histoire d’Arhan, quant à elle, est à mon sens plus intéressante. Déjà, elle est plus rythmée, même si ça part un peu dans tous les sens vers les deux-tiers du premier tome (un peu trop, même). Je pense surtout qu’elle m’a plu parce qu’elle constitue une cassure dans le récit. On passe avec bonheur du récit des tourments des Enges, qui commençait à tourner en rond, aux malheurs d’Arhan qui viennent remettre du piment là où la sauce s’affadissait. De plus, pour notre plus grande joie, on découvre un nouveau pan de l’univers, avec la boutique du prêtre-mage et de ses artificiers. Le personnage d’Arhan n’est ni bon ni mauvais. En fait, il oscille entre le gentil looser qui essaie de tirer son épingle du jeu, et le mauvais gentil qui se découvre des pouvoirs qu’il ne soupçonnait pas. C’est ce côté bigarré, à l’instar de la couleur de ses yeux, qui le rend intéressant, et par-là même attachant.

Quelques bons points

Ceci étant, il y a tout de même du bon dans ce diptyque, sinon je ne l’aurais pas lu jusqu’au bout. Le récit des tourments des Enges, premièrement, qui est très réaliste, bien rendu, et au final très poignant. L’auteure parvient à nous faire ressentir l’injustice, la douleur et la colère de tout un peuple, et ça, c’est beau. Il y a notamment quelques scènes intéressantes de torture (non, je ne suis pas tordue ! Enfin, si, un peu…). Quelques concepts intéressants, ensuite, comme les pouvoirs des Enges, des Elbes, des Êtres de l’eau et des autres « créatures » tels les empathes ou les métamorphes. Au niveau des personnages, à défaut d’être attachants, ils ont le mérite d’être nuancés et de ne pas trop rentrer dans les habituels clichés. L’écriture de l’auteur, enfin, reste très sympathique, fluide, relativement rythmée, et se veut même parfois poétique.

En résumé

Je ne suis pas vraiment parvenue à rentrer dans l’histoire. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle n’était pas faite pour moi, parce qu’elle avait trop de défauts à mon goûts, ou les deux. J’ai tout de même connu quelques bons moments de lecture, c’est une certitude, mais je ne peux pas dire que cela me laissera un souvenir impérissable. Je me suis trop souvent trouvée déboussolée par les changements soudains de rythme, par les personnages que je ne cernais pas toujours, par l’univers qui n’était pas encore assez abouti et où je me promenais en aveugle. Au final, j’ai fini par mentalement décrocher. Donc, si je devais vous conseiller un roman de Claire Krust, je vous conseillerais plutôt son premier roman, Les neiges de l’éternel.

Ma note : 13/20

À propos de l’auteure

Claire Krust a commencé à écrire à l’âge de dix ans des histoires qu’elle ne terminait pas. Plus tard, elle découvre les littératures de l’imaginaire avec des auteurs de fantasy jeunesse (Pierre Bottero, Erik L’Homme, J. K. Rowling) puis à des auteurs adulte (Louise Cooper, Robin Hobb). Ces lectures lui ont permis de porter un regard critique sur son écriture et ses histoires. Dans une interview, Krust déclare avoir complètement réécrit Les Neiges de l’éternel, son premier roman, après avoir lu L’Assassin royal.

L’histoire de ce premier livre est née vers 2008, quand elle était au lycée, sous forme de nouvelle écrite pour un concours d’écriture. Quelques années plus tard, elle reprend l’histoire avec l’envie d’en raconter la suite et de développer d’autres personnages.   
Dans ses récits, les fantômes ont une place importante. En effet, Krust se passionne pour ces êtres morts mais toujours encrés dans la vie, pouvant être terrifiants ou amusants et dotés d’un point de vue particulier. Elle en fait une source d’inspiration inépuisable, pleine de potentiel.

En parallèle de sa nouvelle carrière d’auteure, Krust est rédactrice web chez Kreatic SAS.

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