[Chronique SF] BIOS, de Robert Charles Wilson

C’est un très beau roman pour qui sait voir au-delà des apparences, au-delà du « simple » récit SF, même si je dois dire que le worldbuilding est excellent (quand bien même on manque parfois un peu d’explications) et qu’il séduira plus d’un lecteur assidu du style.

Acherontia Nyx

La lointaine Isis est un monde luxuriant, à l’écosystème complexe. Un monde classé zone de biomenace de niveau 4. La moindre molécule de son biotope suffit à tuer un être humain au terme d’une horrible agonie.
Et pourtant, Isis constitue la découverte la plus prometteuse de ce XXIIe siècle : berceau d’une vie fondamentalement différente, elle pourrait en miroir éclairer notre propre nature.
Zoé Fisher a été conçue pour explorer Isis. Son organisme a été génétiquement optimisé pour s’adapter à l’environnement inhospitalier de cette planète ; sa personnalité patiemment construite autour de cette seule mission.
Quels dangers imprévus Zoé devra-t-elle affronter sur ces terres grandioses et meurtrières ? Lui faudra-t-il sacrifier son humanité, voire son existence même, pour en découvrir tous les secrets ?

La loi d’attraction universelle

Ce qui m’a fait opter pour ce roman, parmi tous ceux de ma liste de services presse disponibles, c’est une phrase du résumé. Une petite phrase qui a emballé mon imagination au-delà du possible… Personne ne s’en étonnera, j’en suis sûre ! Il s’agit de « La moindre molécule de son biotope suffit à tuer un être humain au terme d’une horrible agonie. » Quoi quoi quoi ?!? Biotope ? Horrible… AGONIE ?! Bon, autant vous dire qu’il ne m’en fallait pas plus 😉 Je ne suis pourtant pas une arpenteuse de mondes SF, mais qu’à cela ne tienne ! J’ai revêtu mon scaphandre intergalactique, me suis munie de ma fusée à réaction aéthérique, et je suis partie à l’aventure…

Sous l’océan

Il est une chose qui m’a véritablement frappée dans ce roman : cette propension à nous présenter des surfaces d’aspect lisse, puis à nous plonger sous ces surfaces et nous montrer à quel point les apparences peuvent être trompeuses. Ma métaphore ne vous parle guère pour l’instant, n’est-ce pas ? Ce n’est pas grave, vous allez comprendre en lisant la suite de la chronique !

Un poisson nommé Zoé Fisher

Au tout début du récit, un minuscule grain de sable vient s’immiscer dans la machine bien huilée qu’est la conquête d’Isis. Un grain de sable infime, mais qui va s’avérer d’une importance capitale.

Première surface lisse dont les eaux se révèlent bien plus complexes et tourmentées : Zoé Fisher.

D’emblée, on ne peut que s’attacher à son personnage. Loin des clichés superficiels de la SF concernant les gonzesses, qu’elles soient « badasses » façon Princesse Leia ou « bonnasses » comme dans certains Space Opera, Zoé Fisher apparaît comme un être particulièrement complexe. Au début, elle est clairement formatée pour s’acclimater à la planète Isis au biotope si délétère. Tous les moyens sont mis en oeuvre pour parvenir à cette fin : combinaison dernier cri qui se révèle aussi pratique et étanche que sexy, éducation et formation à la vie/survie sur Isis, implants qui augmentent et régulent le métabolisme et qui rendent le caractère de Zoé aussi lisse qu’une fesse de bébé… Ceci étant, la technologie est ce qu’elle est : puisque créée par l’homme, imparfait par définition, elle ne peut donc être totalement infaillible.

Au tout début du récit, un minuscule grain de sable vient s’immiscer dans la machine bien huilée qu’est la conquête d’Isis. Un grain de sable infime, mais qui va s’avérer d’une importance capitale. Imaginez ce qu’il se passerait si les fameux implants de Zoé étaient défectueux, ou pire… manquants ? Que se passerait-il si son organisme n’était plus régulé et lissé ? Si son caractère reprenait peu à peu le dessus ? Si ses doutes, ses peurs, ses vieilles blessures… refaisaient subitement surface et qu’il lui fallait gérer des sentiments qu’elle n’avait jusque là jamais connus ? Pourrait-elle bon gré mal gré poursuivre sa mission, voire la mener à bien ? Vous tenez là l’élément principal de ce récit qui oscille entre SF biotechnologique et humanisme.

Je vous le dit tout de suite, j’ai a-do-ré le personnage de Zoé ! Elle ne paie pas de mine, au début, tant elle est formatée à sa mission, coulée dans le moule de la société qui l’emploie. En réalité, je me suis même demandé s’il ne s’agissait pas d’un robot qu’on nous ferait passer pour une humaine, tant son caractère est égal. Et puis… Bon, arrive le cas de figure que je vous ai décrit plus haut. Et là, assez rapidement, son personnage se métamorphose, prend de l’ampleur, devient peu à peu attachant. Son esprit, jusque là régulé par des hormones, commence à connaître le doute, l’angoisse, la peur. Elle se remémore progressivement des périodes douloureuses de sa vie, son enfance en tant que bébé-éprouvette, puis cet horrible endroit où elle fut envoyée pour être mieux cassée et rendue manipulable à souhait.

Isis mortifère

C’est beau, c’est réjouissant, et l’on ne peut que s’émerveiller devant l’étendue de l’intelligence humaine.

Hum hum… Laissez-moi rire !

Autre surface lisse : la situation sur Isis. Au début du roman, nous découvrons donc une planète on ne peut plus inhospitalière, puisque la moindre parcelle de peau humaine exposée mène à une mort certaine. Ceci étant, l’Homme étant ce qu’il est, avec ses envies de colonisation et ses rêves d’expansion, il faut que cette planète soit domptée. Une plateforme hautement sécurisée a donc été construite sur Isis afin d’y faire habiter une poignée de scientifiques et de techniciens. Des combinaisons lourdes ont été mises au point afin de permettre un peu de marche bucolique parmi les campagnes létales, avec prise de notes et d’échantillons à la clé. Tout semble aller comme sur des roulettes, on se croirait en plein Roller Derby sur un piste graissée à l’huile d’olive, bref… C’est beau, c’est réjouissant, et l’on ne peut que s’émerveiller devant l’étendue de l’intelligence humaine.

Hum hum… Laissez-moi rire ! Nous ne sommes que des humains, après tout ! Comme je le spécifiais plus haut, nous sommes par définition imparfaits. Et là encore, sous des aspects d’expérience très réussie, tout va foirer dans les grandes largeurs. Parce qu’il est des erreurs d’appréciation qui coûtent cher, parce que la lutte pour le pouvoir se fait parfois au détriment de la sécurité, parce que personne ne pouvait prévoir que la planète et ses habitants se montreraient plus intelligents que nous, au final. La petite vie sur la plateforme d’Isis, celle-là même qui semblait si bien rouler, va s’avérer être un véritable enfer. Et les formes de vie sur Isis, qui semblaient relativement pacifiques au début, cachent peut-être un caractère plus retors qu’on ne le penserait. En témoignent ses « Mineurs », créatures anthropomorphes que les scientifiques observent avec assiduité.

La fumisterie d’Isis

Mais les choses sont plus compliquées encore ! Ce ne serait pas comique, sinon…

Nous voici donc avec, d’un côté, une planète pratiquement inexplorable car la moindre de ses particules est mortelles, et d’un autre côté, un joli jouet technologique, Zoé Fisher, qui va s’avérer défectueux. Pas de chance pour les espoirs placés sur ses (frêles ?) épaules. Mais les choses sont plus compliquées encore ! Ce ne serait pas comique, sinon… Car les Trusts, ces sociétés qui fomentent ces plans expansionnistes, celles-là même qui ont créé Zoé Fischer de toutes pièces, veillent à leurs intérêts. Très vite, le lecteur se questionne. Car on se rend bien sûr compte que la mission de Zoé (tester une nouvelle armure capable de résister à l’environnement d’Isis) n’est qu’un leurre. Mais quel est le but réel de sa présence sur Isis ? Et est-elle au courant de ce but, ou n’est-elle qu’une marionnette placée entre les mains des Trusts ?

En résumé

Nous sommes ici en présence d’un récit qui comporte plusieurs facettes : un récit humaniste qui interroge la place de l’Homme dans l’Univers, qui s’intéresse à notre complexité, et surtout à nos faiblesses ; un récit politique, qui pointe les dérives d’une société hyper coloniale dirigée par la soif du pouvoir ; un récit écologiste qui tend à démontrer que l’Homme n’est pas forcément au centre de tout, qu’il n’est pas maître de son environnement et que celui-ci peut très bien l’envoyer paître si cela lui chante ; un récit psychologique enfin, puisque l’on explore différents types de relations humaines dans toute leur complexité, la difficulté ici étant que tout le monde est confiné dans un espace clos censé assurer leur survie, et que cette survie même est menacée.

C’est un très beau roman pour qui sait voir au-delà des apparences, au-delà du « simple » récit SF, même si je dois dire que le worldbuilding est excellent (quand bien même on manque parfois un peu d’explications) et qu’il séduira plus d’un lecteur assidu du style. L’écriture fluide et rythmée, l’absence de temps morts en font un page turner de qualité que je me dois de vous recommander ! Même si la fin était moins à ma goût et m’a laissé un goût d’inachevé…

Ma note : 17/20

À propos de l’auteur

Robert Charles Wilson est un auteur de science-fiction canadien. 

Jusqu’en 1962, ce fils d’un salarié d’une société d’édition de cartes de vœux vit en Californie. Il émigre à neuf ans au Canada, dans la ville de Toronto. En 2007, il est naturalisé canadien. 

Son premier récit publié, sous le pseudonyme Bob Chuck Wilson, s’appelle « Equinocturne ». Il est paru dans le magazine américain « Analog » en février 1975.

Il s’est fait réellement connaître en France grâce à la parution de son roman de science-fiction « Darwinia », publié aux États-Unis en 1998. Il a remporté le prix Aurora du meilleur livre en anglais (Best English Long Form) 1999 et a été nommé pour le prix Hugo du meilleur roman 1999. 

Plusieurs de ses œuvres ont reçu des récompenses littéraires, dont la plus prestigieuse dans le domaine de la science-fiction, le prix Hugo, pour son roman « Spin » (2005) en 2006. 

Le roman, qui a obtenu également le Grand prix de l’Imaginaire du meilleur roman étranger 2007, marque le début d’une trilogie qui se poursuit avec « Axis » (2007) et « Vortex » (2011).

Père de deux fils, il vit à Concord, au nord de Toronto, avec son épouse. 

Source : Babelio.com

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