[Chronique steampunk] La forêt des araignées tristes, de Colin Heine

Alors, oui, je l’admets, ce début de roman m’a déstabilisée, m’a même fait craindre pour la suite de ma lecture. Il y avait trop d’inconnues pour que l’équation me semble apte à aboutir à quelque chose de bon. Et pourtant… L’univers proposé était si délicieusement mystérieux, me donnait tant envie d’en goûter plus, que je me suis finalement laissée embarquer. Le voyage en valait-il la peine ? Ça, c’est ce qu’on va voir…

Acherontia

Synopsis

Bastien est paléontologue : sa spécialité ? Étudier les créatures étranges qui naissent de la vape, ce mystérieux brouillard aux propriétés énergétiques extraordinaires qui a recouvert le monde et menace de l’engloutir un peu plus chaque jour. Tour à tour victime d’un dramatique accident en apparence banal duquel il réchappe de justesse et témoin d’un attentat, où sa survie ne tient à nouveau qu’à un fil, il voit son destin basculer. Le voilà pris dans l’engrenage d’une affaire d’espionnage d’envergure internationale, sous les feux croisés d’une société secrète d’assassins, de brutes armées et d’une agence de détectives aux méthodes douteuses. Sans compter qu’une créature cauchemardesque, tout droit venue des Vaineterres, ces zones perdues dans un océan de vape, semble bien décidée à lui faire la peau…

La loi d’attraction universelle

J’ai reçu ce roman dans le cadre de mon partenariat avec les éditions ActuSF. Je remercie d’ailleurs chaudement Samantha Caulderon, qui fut mon interlocutrice pour le premier trimestre de cette année. Si j’ai jeté mon dévolu sur ce roman en particulier, c’est parce que j’ai été très intriguée par le synopsis. Parlez-moi de scientifiques, d’explorateurs, de bestioles étranges sorties d’un méphitique brouillard, de sociétés secrètes d’assassins, et je suis votre homme ! Enfin, plutôt votre femme… Et, il faut bien l’admettre, la couverture est juste miaouw ! Chapeau bas, d’ailleurs, à l’illustrateur !

Un début chaotique

Et pourtant, à l’entame de ce roman, rien n’était vraiment tel que je l’avais espéré à la lecture du synopsis. Enfin, quand je dis « rien », j’exagère un tantinet. Tout n’était pas rebutant, loin s’en faut. L’univers, surtout, était intriguant à souhait. Je vous en parlerai un peu plus loin… Ceci étant, plusieurs éléments m’ont gênée, au début de ce roman. Les personnages, de un, et en particulier celui d’Agathe, une gouvernante qui se permet bien des largesses à l’égard de son employeur. Nous le verrons plus loin dans le paragraphe concernant les personnages.

De deux, il y a ce moment « what the fuck? », le truc complètement improbable qui tombe sur la tête du personnage central, et où l’on ne peut s’empêcher de se dire que l’auteur a peut-être bien fumé la moquette… c’est le curieux accident de Bastien (et non du chien), à bord de ce ballon dirigeable guidé à distance. L’engin volant aurait été attaqué par une gargouille. Une gargouille, OK, je vois, après tout, pourquoi pas ? C’est imaginatif, tout ça tout ça. Oui, mais… Une gargouille EN RUT ?! Qui essaie de « féconder » la nacelle du dirigeable ? Là, faut qu’on m’explique. Parce que ça sent le délire intergalactique à plein nez. Je vous avouerais qu’au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’une plaisanterie. D’une sorte d’humour à la Zazie dans le métro, ou à la Monthy Python, un trait d’humour complètement décalé, à la British ou à la belge, c’est selon. Je m’attendais donc à ce que le récit continue sur ce ton léger et décalé. Et en fait, non, pas du tout. Le récit qui suit se veut plutôt sombre, sans vraiment donner dans l’humour, fut-ce-t-il noir.

Et là, ça m’a perturbée, parce que je n’ai pas tout de suite su comment me positionner face au récit que j’avais entre les mains. Avais-je affaire à un roman sombre, ou léger ? Était-ce une enquête sur fond de fantasy steampunk, le récit d’une exploration, ou… ? Et dans tout cela, la question principale restait… Où l’auteur voulait-il me mener ? Et de quelle manière allait-il le faire ? Serait-ce un voyage léger et blaguouilleur ? Non, de toute évidence… Y aura-t-il une logique solide, un fil rouge qui me guidera dans cette vape littéraire ? Non plus, décidément. Alors, oui, je l’admets, ce début de roman m’a déstabilisée, m’a même fait craindre pour la suite de ma lecture. Il y avait trop d’inconnues pour que l’équation me semble apte à aboutir à quelque chose de bon. Et pourtant… L’univers proposé était si délicieusement mystérieux, me donnait tant envie d’en goûter plus, que je me suis finalement laissée embarquer. Le voyage en valait-il la peine ? Ça, c’est ce qu’on va voir…

Personnages « too much » vs. personnages insipides

Remettons sur le tapis le cas « Agathe ». Non, mais sérieusement, avez-vous déjà vu une gouvernante invectiver un employeur, ou un de ses amis ? On se demande d’où elle tient une langue si bien pendue, et surtout, pourquoi se permet-elle de tels écarts sans qu’il ne lui soit fait la moindre réprimande ? Y aurait-il un détail que j’aurais manqué ?

Par la suite, son personnage ne s’améliorera pas, que du contraire. Certes, un encart est proposé au lecteur concernant son passé, on en apprend plus sur le pourquoi de sa psychologie belliqueuse et, oserais-je le dire ? Assez misanthrope, au final. Mais à mon sens, cela ne suffit pas à expliquer son attitude, et encore moins à l’excuser. Car, malgré un passé douloureux, on peut évoluer, on peut changer en prenant conscience de ses erreurs. Mais Agathe, qui est pourtant à l’aube du troisième âge, semble s’entêter dans son caractère de chien enragé et dans cette haine de l’humain. J’irais presqu’à dire qu’elle s’y complaît. En cela, son personnage m’a paru antipathique tout au long du récit. Elle est certes bien campée, si son rôle avoué était de nous taper sur les nerfs, mais ce n’est pas l’impression que j’ai eue. Je dirais plutôt, mais je peux me tromper, que l’auteur a cherché à nous faire part de son caractère en ajoutant des couches et des couches d’attitude revêche et de remarques déplacées. L’ensemble me laisse le goût d’un personnage « too much », qui en fait de trop, et surtout qui pousse le bouchon tellement loin qu’elle en paraît improbable. Elle rend même les autres personnages insipides, puisqu’ils ne se défendent que très peu face à ses invectives musclées, voire irréels, parce qu’une personne normalement constituée l’aurait déjà, à tout le moins baffée pour ses propos irrespectueux (j’en ai eu très souvent l’envie au cours de ma lecture), si pas blâmée ou pire, puisque l’action se situe tout de même dans le milieu bourgeois d’un 19e siècle alternatif. Moi, je vous avoue qu’elle m’a carrément donné des envies de meurtre ! Notamment dans ces longs passages de conversation entre elle, Bastien et Ernest, où elle devenait franchement insupportable.

Parlons justement de Bastien, que l’on pourrait nommer personnage central du roman, même si plusieurs personnages se relaient pour raconter l’histoire. D’aucuns pourraient y voir un caractère falot, fade, insipide. C’est un homme très introverti, il est vrai, mais ce n’est pas cela qui m’a le plus gênée dans son caractère. Après tout, je suis moi-même très introvertie, et je ne vais certainement pas cracher mon venin sur d’autres qui le sont aussi. Non, ce qui m’a chiffonnée, c’est qu’on a souvent le sentiment qu’il se laisse conduire par sa vie plutôt que d’en prendre les rennes d’une main ferme. Il est indécis, doute sans cesse de lui-même, de ses capacités à assumer certaines tâches, du bien-fondé de ces tâches elles-mêmes. Sait-il seulement ce qu’il veut, à la fin ? Au final, il erre dans sa propre vie comme un explorateur taillerait sa route dans un banc de vape très dense – à tâtons, en ayant peur de tout et de tout le monde. Résultat des courses, il reste cloîtré chez lui et en lui.

Je peux dire que ma « rencontre » avec le personnage de Bastien fut un électrochoc. J’apprends toujours de mes lectures, fussent-elles purement littéraires et non informatives. Parfois, la confrontation avec certains personnages, certains caractères, nous renvoit à des points de notre propre caractère, nous fait prendre conscience de choses que l’on soupçonne sans toutefois pouvoir mettre des mots dessus. Ce fut le cas avec Bastien. J’étais arrivée, dans mes projets artistiques, à un point où je ne parvenais plus à avancer de façon significative, où j’avais le sentiment de tourner en rond sans vraiment pouvoir briser le cercle qui m’enfermait. Je savais que cela venait en bonne partie de mon caractère, qu’il me faudrait travailler sur ma vision des choses pour pouvoir dépasser l’obstacle et reprendre ma route, mais je ne savais pas où le bât blessait. En lisant les aventures de Bastien, ses doutes, ses hésitations face à son travail et à son grand projet, je me suis vue. Et dès lors, j’ai su ce qu’il me fallait changer pour éviter de continuer à tourner dans ce cercle vicieux. Rien que pour cela, je dois une fière chandelle à Colin Heine, que je remercierai sans doute un de ces jours, au détour d’une séance de dédicace !

Donc non, au final, Bastien n’est pas le gars fade que vous imaginez. Le fait de devoir tout mettre en oeuvre pour protéger sa vie, celle de ses proches, et découvrir le fin mot de l’affaire dont il est le centre, va être l’élément déclencheur d’une belle évolution qui, je n’en doute pas, en captivera plus d’un.

Tomber dans les vapes

Parlons un peu « world building »… Je vais vous expliquer en quelques phrases l’univers de ce roman un peu particulier. Nous sommes donc dans un 19e siècle fictif, de la fantasy donc, bien mâtinée de steampunk. Bastien habite une ville nommée Gale, ville qui ressemble étonnement à notre Paris. Élément central de cet univers, la vape, une sorte de « smog » qui, au lieu d’être toxique, abrite des créatures sorties d’on ne sait où et dont on ne connaît pas grand chose. Pour se protéger de la vape, les grandes villes telles que Gale sont bâties sur de hauts piliers. La bourgeoisie habite bien sûr le haut du panier, puis des bâtiments sont fixés aux piliers eux-mêmes qui, vous l’aurez compris, sont de plus en plus miteux et mal famés au fur et à mesure que l’on s’approche du sol. Une sorte de métaphore fantasy de la lutte des classes, sommes toutes assez attendue, mais bien amenée. Cette vape est régulièrement sondée par des gens comme Ernest, des explorateurs et autres chasseurs de primes qui défrichent les territoires les plus envahis et qui échantillonnent ce qu’ils y trouvent de bizarreries, animal comme végétal. Pour couronner joliment le tout, il y a les gargouilles, ces dragons de pierre presque apprivoisés que l’on peut monter comme un cheval ailé afin de passer d’un pilier à l’autre. Cette partie-ci de l’univers est à mon sens la plus ingénieuse et la mieux développée, surtout avec ce système de « gargouilleries », des sortes d’auberges où les montures minérales sont prises en charge aussi bien que les voyageurs.

Voici, sommes toutes, pour cet univers. Ajoutez à cela une organisation d’assassins qui se refilent le sale boulot par quidam recommandé, un musée qui collectionne tout ce qui sort de la vape, une grosse entreprise qui mandate des explorateurs pour défricher les terres lointaines prises par la vape, un inventeur vachement chelous, une guerre internationale qui couve… et vous obtenez un joli mélange plutôt consistant à se mettre sous la dent. Consistant certes, mais peut-être pas encore assez pour les grands amateurs d’univers fantasy. Je pense que certains concepts auraient mérité d’être poussés plus loin encore. Mais quoi qu’il en soit, le pari est plutôt gagné pour l’auteur, puisque le lecteur en redemande !

En résumé…

Au final, j’ai envie de dire qu’on pourrait presque voir dans la vape une métaphore de la brume mentale de Bastien, mais surtout du côté nébuleux de l’histoire. Car malgré un fil rouge plutôt bien visible, on ne sait jamais vraiment où l’auteur souhaite nous emmener. L’intrigue est dense, mais elle nous laisse le sentiment d’être menés un peu à l’aveuglette. Ou si l’auteur sait très bien où il veut en venir, pour le lecteur, cela reste très obscure. C’est principalement ce que je reprocherai à ce roman, au demeurant agréable à lire, mais à qui il manque une petite étincelle de clarté. Et je ne parle même pas du côté « trompeur » de la couverture et du titre, qui nous vend de l’araignée à tour de bras, alors que celles-ci sont finalement assez peu présentes.

Ma note : 14/20

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