[Chronique fantasy] Les questions dangereuses, de Lionel Davoust

Synopsis

1637 : Qui a assassiné le docteur Lacanne, en plein château de Déversailles ? Pour connaître la réponse à cette question, le mancequetaire Thésard de la Meulière, son libram à la main, est prêt à résoudre les énigmes les plus perfides… jusqu’aux confins de l’indicible.

La loi d’attraction universelle

Ce roman est ma première lecture de janvier pour mon partenariat avec les éditions ActuSF. Merci à Samantha de m’avoir permis cette lecture ! Si j’ai choisi ce roman parmi leur catalogue, c’est avant tout parce que j’ai déjà beaucoup entendu parler de l’auteur, Lionel Davoust, sans avoir jamais eu l’occasion de le lire. Je voulais simplement remédier à ce grave manquement dans mes connaissances des littératures francophones de l’imaginaire. Et je n’ai pas été déçue !

L’importance du Verbe

Ce qui frappe d’entrée de jeu, dans ce roman, c’est son concept central. Dès la première page, oubliez tout ce que vous pensez connaître des Trois mousquetaires de Dumas et des combats au fil de l’épée. Ici, les jeux de mots sont rois. Je dirais même plus, les batailles de mots, puisqu’à la barbarie des rixes à l’arme blanche, l’on préfère s’affronter à coup de Questions. Une Question invoque un vide qu’il importe de combler par une Réponse. Si trop de Questions sans Réponses se succèdent, le vide devient trop important, et la personne interrogée commence à souffrir de pression aux tempes, puis de maux de têtes et de saignements de nez, et ce jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ici, le Verbe possède un pouvoir immense sur le réel. C’est un concept qui nous renvoie aux formules magiques d’antan, aux prières, au pouvoir de certains noms ou mots dits « de pouvoir ». C’est remarquablement bien amené, d’autant que l’auteur saupoudre son texte de délicieux jeux de mots, néologismes, mots-valises et autres. Ainsi ce magnifique « brhéteur », savant amalgame entre bretteur et rhéteur. Ou encore ce « mancequetaire », fusion de mousquetaire et de mancie (art divinatoire). Cet univers tout entier fourmille de similaires trouvailles qui ne pourront que ravir celles et ceux qui, comme moi, aiment jongler avec les mots de leur langue natale.

« Par tous les diables ! Du sang ! » murmura d’Arctangente d’une voix blanche, choqué, comme on l’imagine.

Celui de Thésard de la Meulière ne fit qu’un tour ; il fit volte-face, avisant une ombre qui saillait du mur d’enceinte et disparaissait déjà ; il dégaina le lourd volume relié de fer qui pendait à sa ceinture et l’ouvrit d’une main experte à la section des jeux arithmétiques. Mais son ami le comte, qui retrouvait rapidement ses esprits, lui plaqua aussitôt la paume sur la bouche.

« Non, la Meulière ! La Question risquerait de toucher quelqu’un dans l’assistance ! Poursuivez l’assaillant. Je me charge de la reine ! »

Lionel Davoust, in « Les questions dangereuses »

Influences diverses

Ce texte recèle de trésors de clin d’œil plus ou moins subtiles à différentes œuvres, auteurs ou personnages historiques. Ainsi verrez-vous passer un Jean de la Fontaine pour le moins décati, un Chateaubriand en version poète maudit, un Jacques Lacan en cible, un Sigmund Freud… mort… Et comme de bien entendu, deux des mousquetaires de Dumas mis sur l’avant de la scène ! Beaucoup de références à la littérature française classique donc, mais pas que… Là où j’ai été (très agréablement) surprise, c’est à l’apparition d’une des viles créatures sorties de l’imagination débridée de H. P. Lovecraft, le « papa » de Cthulhu ! Inévitablement, cela a de quoi surprendre. Du fond de mon canapé, j’étais littéralement ravie ! D’autant plus qu’à ce moment précis, la plume Lionel Davoust se métamorphose et se met à imiter les tics d’écriture de Lovecraft. Parfaitement délectable pour la fan que je suis !

La foudre s’abattit une nouvelle fois, illuminant la campagne et la Meulière crut que la torpeur de la mort commençait à s’emparer de sa vue. Au-dessus de la tour, là où M. de Spline concentrait son attention, une zone de ténèbres opalescentes résista à l’éclair, plus noires que les plus profonds abysses marins, que les gouffres nocturnes séparant les astres. Elle planait là, telle une brèche ouverte dans le tissu de la réalité, et une horreur viscérale monta dans l’être entier du mancequetaire, car ce phénomène semblait résonner de façon hideuse avec les déchirures qui éventraient son esprit, avec l’ignoble chaos qui battait comme une bête enragée derrière les dérisoires parois de sa raison.

Quand la nuit reprit ses droits, la nuée indicible étendait toujours ses ailes aberrantes sur la tour ancestrale, plus noire que l’obscurité même.

Lionel Davoust, in « Les questions dangereuses »

Un hommage à Dumas ?

Eh bien non, figurez-vous ! Enfin, oui et non… C’est ce que nous explique Lionel Davoust dans la longue interview qui se trouve en fin de roman. En fait, l’auteur a plusieurs fois tenté la lecture des Trois mousquetaires mais n’en est jamais venu à bout, à l’instar du Seigneur des anneaux de Tolkien. Je le rejoins totalement sur son avis concernant ces deux œuvres, et ce même si je reste une fan invétérée de Tolkien et de son univers.

Et pourtant, si j’ai la plus grande admiration pour Hugo versificateur et dramaturge, Hugo romancier me tombe des mains… et Le seigneur des anneaux fait partie, là encore, des rares livres que je n’ai jamais pu finir étant jeune (la marque de l’infamie suprême pour un auteur de fantasy). Est-ce que ça m’empêche de leur rendre hommage ?

Absolument pas. Ils ont débloqué des pans entiers de la créativité humaine, ils ont montré à toutes les petites fourmis comme moi qui les ont suivis des domaines nouveaux où aller s’ébattre. Ça, c’est pour l’aspect filiation littéraire, l’analyse, si tu veux, le placement dans l’histoire des idées. Mais à titre personnel, je m’ennuie en les lisant, la narration me paraît très datée : ce sont des textes fondateurs de l’histoire humaine, mais si tu cherches la manière actuelle dont on relate un récit, au XXie siècle à l’heure où la narration se nourrit de l’histoire littéraire mais aussi des séries Netflix, de la culture geek, du manga, du jeu vidéo, c’est nécessairement en décalage. Cela appartient à l’histoire – avec tout le respect qu’on lui doit, et certaines choses historiques vieillissent plus ou moins bien en fonction des goûts et des… choses dont on parle. Cependant, le présent est fait de choses différentes, de choix esthétiques différents, de directions que l’on ne saurait éclairer, finalement, que demain. Ces deux dimensions ne sont pas du tout incompatibles, et j’ai la faiblesse de croire qu’elles font même partie de la grande conversation de la littérature (c’est beau).

Lionel Davoust, in « Les questions dangereuses », entretien par Nicolas Barret

Force est d’avouer – et ce n’est pas la plus mince des affaires – que je commence à penser comme lui par rapport aux récits de Tolkien. Vous m’auriez dit cela dix ou quinze ans plus tôt, j’aurais crié à l’hérésie et commencé à préparer un bûcher fictif, fait de rodomontades et de preuves par l’exemple. À présent, après en avoir longuement parlé avec mon compagnon, qui lui non plus n’a jamais pu finir un Tolkien, je commence à me dire que, oui, effectivement, ces romans ont mal vieilli, dans l’écriture et la narration, s’entend. Après, cela ne m’a pas empêchée de lire Le seigneur des anneaux deux fois et demi !

Ceci, c’est pour la petite parenthèse digressive. Puisque l’auteur évoquait Tolkien dans son interview finale, je n’ai pas pu m’empêcher de rebondir sur ses propos. Mais le fait est qu’ici, dans les Questions dangereuses, il est avant tout question de Dumas. Alors, pourquoi Dumas ? Tout simplement parce que l’auteur devait écrire une nouvelle qui reprenait les caractéristiques des romans d’aventures et de cape et d’épée. Dans ce contexte, Dumas tombe sous le sens, vous en conviendrez.

L’élégance du format court

Moi qui suit plutôt réfractaire au format court d’habitude, plus habituée aux pavés et autres briques qui jalonnent ma bibliothèque et lui donnent un petit air de cathédrale romane, je dois dire que j’ai été enchantée par ce nouvel opus des éditions ActuSF. Car ici, en plus d’avoir accès à une novella (je la pense un peu plus longue qu’une nouvelle traditionnelle), l’éditeur offre à ses lecteurs une longue interview de l’auteur (elle est presque aussi longue que le récit en lui-même). Ce qui est intéressant, c’est ce vis-à-vis entre la production écrite et le travail de son auteur, sa vision sur son texte, sur son métier en général. On y trouve de nombreuses explications aux Questions que l’on pourrait se poser (ouf ! Vous imaginez, si nos Questions étaient restées en suspens ?), notamment l’origine des noms des personnages, les influences littéraires et historiques, les clins d’œil, la naissance de certains concepts. Et puis Nicolas Barret (celui qui mène l’interview) va plus loin et amène Lionel Davoust à nous parler de son métier d’écrivain et de traducteur. Le tout forme un ensemble cohérent, où l’interview vient appuyer le texte, et où le texte met en valeur l’interview (ou vice et versa).

En résumé

Les Questions dangereuses, c’est avant tout une lecture que j’ai trouvée passionnante de bout en bout. Elle m’a fait sourire, d’abord, puis franchement rire, avec ce concept totalement saugrenu de bataille de mots, et surtout… surtout avec la méconnaissance des protagonistes de tout ce qui touche au combat et à la guerre tels que nous les connaissons nous. Le fabuleux passage sur la flèche visant Jean Lacanne, ce curieux projectile de bois taillé et empenné de plume lancé avec on ne sait quel appareil de jet, en est un criant exemple. Les personnages de cette histoire pourraient justement paraître farfelus, mais il n’en est rien. Ils gardent tous une grande dignité et une superbe cohérence avec leur univers.

Je ne peux bien sûr qu’évoquer les qualités littéraires de cette novella. On sent que l’auteur manie à merveille le français tel que parlé à l’époque de Dumas et consorts. C’est d’autant plus appréciable que cette littérarité est merveilleusement mise en valeur par quelques trouvailles linguistiques qui réjouiront les mirettes des amateurs de néologismes et autres calembours. C’est fin, ça se mange sans fin, comme dirait l’autre.

Quant à l’histoire en elle-même, elle est bien ficelée et reste haletante de bout en bout, fut-elle une « simple » histoire d’enquête autour d’un meurtre. Ne vous fiez pas aux apparences, je vous assure qu’il va y avoir du grabuge à la fin, avec des éléments auxquels vous ne vous attendrez pas !

Et cette interview qui vient magistralement clôturer un rendez-vous littéraire si bien entamé. Ma foi, c’est un dessert des plus digestes, zesté comme il se doit de fines reparties et d’humour léger, qui vient à point après un agréable repas pris en bonne compagnie. On quitte le restaurant ActuSF avec un sentiment de douillette satiété, sans les lourdeurs qui suivent généralement.

Ma note : 18/20

Lu dans le cadre des challenges…

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Challenge en Terre du milieu

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Ligne 1, Adjectif : Les questions DANGEREUSES

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