[Chronique] Les filles de l’orage, de Kim Wilkins

[Chronique] Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Synopsis

Victime d'un sortilège, le roi du Thyrsland est plongé dans un coma dont pourraient profiter les ennemis du royaume. Ses filles entament un périlleux voyage vers les frontières du nord, où une mystérieuse magicienne a la capacité de guérir le roi. La férocité de la fille aînée, Bluebell, soldate et chef de guerre, et les secrets de ses soeurs Ash, Rose, Willow et Ivy ajoutent encore au péril.

[Chronique] Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

La loi d'attraction universelle…

Ce roman est mon sixième roman lu dans le cadre de mon partenariat avec les éditions Bragelonne/Milady/Castelmore pour ce second trimestre de l'année. Je remercie donc très chaleureusement les éditions Bragelonne pour ce partenariat et la découverte de cette lecture.

En choisissant cette lecture, je ne connaissais absolument pas cet auteur, et encore moins cette suite de romans, mais le résumé couplé à la couverture sont parvenus à me convaincre d'essayer!

Une plume séduisante…

Vraiment, la première chose qui m'a séduite, lorsque j'ai ouvert ce roman, c'est la plume de l'auteur. Jugez-en par vous-même… Voici les trois premiers paragraphes de l'histoire :

Mille fois, il avait murmuré son nom dans les ténèbres douces. Avant de l'oublier. Avant d'oublier son propre nom.
Il pleuvait derrières les volets en bois de la fenêtre arquée. Une succession de matinées sous des nuages gris et tourbillonnants, qui déversaient leur eau froide d'une extrémité à l'autre d'Aelmesse, transformant les routes en pistes boueuses. Gudrun ne pouvait faire appeler un médecin ni dire à personne qu'il était malade, car il était le roi. Elle ne pouvait même pas en parler à Byrta, sa conseillère, car celle-ci s'empresserait alors de faire appeler les filles de son époux.
Et Gudrun savait que ses filles la haïssaient.
Pendant trois jours, elle était restée enfermée dans cette longère sombre avec lui qui délirait. L'homme sauvage, dans le miroir, le faisait trembler de peur. Il criait des mots obscènes. Il pleurait comme un enfant en découvrant une couture défaite sur sa tunique. Elle le rassurait avec des mots doux et des mains fermes, même lorsqu'il lui donnait des coups de poing et l'accusait de voler sa nourriture. Ses crises étaient totalement imprévisibles ; elles s'arrêtaient aussi brusquement qu'elles survenaient. Il dormait pendant des heures sur ses couvertures en laine froissées, tandis qu'elle observait, ne reconnaissant ni sa peau ridée ni sa barbe grise.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

C'est simple, accessible à un large public, et pourtant effroyablement efficace. Il émane du texte une poésie ensorcelante, parfois fraîche comme un matin de printemps, parfois sombre comme une forêt de sapins au cœur de l'hiver, et c'est ce qui m'a touchée en premier. Car on sent derrière cette poésie une plume typiquement féminine, une plume intelligente et sensible qui sait dépeindre une scène ou faire passer une émotion en quelques mots seulement.

Une fantasy assez classique…

Certes, les thèmes abordés dans cette histoire sont assez classiques en fantasy : un roi malade, des ennemis suffisamment retors pour profiter de l'occasion, une famille royale éclatée, des mariages forcés, des guerres, de la magie et des sortilèges, des visions, une sorcière maléfique, une religion complètement zarbi pratiquée par des dérangés mentaux, des guerres, des combats, des longs voyages en chariot et à dos de cheval le long de sentiers boueux et chaotiques, des auberges pleines de malfrats, une héroïne guerrière, des chiens-loups, des princes ambitieux mais lâches, d'autres princes beaux à damnés mais inaccessibles…

Voilà, en partie, les éléments que l'on retrouve dans le début de ce roman. Mais s'ils paraissent banals à première vue, ne vous inquiétez pas, ils sont très bien amenés et ne rendent pas l'histoire trop indigeste. Moi qui, pourtant, fait parfois une allergie à la fantasy tant tous les romans de ce genre ont tendance à se ressembler, ici j'y ai trouvé mon compte sans problème. La fluidité du style d'écriture y est sans doute pour quelque chose, mais pas uniquement. Je pense que l'auteur a su déployé un minimum d'inventivité pour éviter que son récit ne soit trop téléphoné.

Wylm espionna la maison de l'amant de Bluebell toute la journée. Le fermier à la tête carrée et son fils. Peut-être celui de Bluebell. Plus il y pensait, plus il se persuadait que c'était vrai. Pourquoi, autrement, aurait-on laissé vivre ce simplet? Comme elle devait être embarrassée, comme elle devait être honteuse, car cet enfant ne serais jamais un guerrier. Imaginer la détresse de Bluebell lui faisait du bien. Il demanda à son cerveau fatigué de se concentrer. Il avait besoin de découvrir où se trouvait Bluebell et ce qu'elle tramait. Wylm se sentait capable de tirer les vers du nez d'un homme assez faible pour aimer quelque chose d'aussi vulnérable qu'un enfant handicapé.
Le fermier assit son fils silencieux sur un tabouret pendant qu'il réparait un panier en lui parlant. Comme il était relaxant de rester assis dans l'herbe humide derrière une haie ancienne parcourue de clématite et de les regarder vaquer à leurs occupations quotidiennes. De gros bourdons poilus voletaient autour de lui, et une odeur végétale de crottin de cheval lui picotait les narines. Dès qu'il se surprenait à ressentir de la pitié pour eux, il repensait à Bluebell et redevenait impitoyable.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Une sororité complexe…

Cette inventivité, on la trouve notamment dans la psychologie des personnages, très soignées et complexe. La maladie du roi est un prétexte à réunir ses cinq filles, nées de deux unions différentes. Cinq sœurs que tout opposent, et pourtant elles vont être contraintes de voyager ensemble et de résoudre l'histoire ensemble.

Je ne peux pas dire que j'ai aimé tous les personnages. Certains m'ont prodigieusement tapé sur le système, et mon petit doigt me dit que c'était l'effet recherché. Je veux parler bien sûr des deux jumelles, Ivy et Willow. Ivy l'éternelle adolescente qui cherche la séduction à tout prix, et Willow la grenouille de bénitier qui n'aime rien tant que de s'autoinfliger des châtiments corporels. Je me suis plus attachée à Rose pour son histoire d'amour impossible, à Ash pour ses dons de voyance qui la dévorent de l'intérieur, Bluebell même, qui sous des aspects très masculins et guerriers, n'en garde pas moins une humanité certaine.

Les sœurs avaient souvent des points de vue divergents. Les intérêts de l'une ne servait pas toujours ceux d'une autre, et cela créait des conflits qui était traités de façon très intéressante par l'auteur. Dans les disputes, il n'y a pas toujours une sœur qui a tort et une autre qui a raison, il y a des nuances, subtiles souvent. L'auteur parvient à nous rendre compatissants pour les demandes et les désirs non assouvis des sœurs, tout en nous amenant à comprendre pourquoi ils ne peuvent être assouvis. Ce qui amène le lecteur dans des scènes très humaines et très proches de la réalité. Rien que pour cet aspect-là, j'ai aimé lire ce roman.

Bluebell, un nom qui sonne faux…

Bluebell est la guerrière de la famille, celle qui a le rôle de leader tout au long du récit. Elle assume totalement son côté garçon manqué, ce qui ne l'empêche pas d'être une femme avec des émotions et des moments de faiblesse. Et c'est aussi pour cela qu'on s'y attache, parce qu'elle possède une sorte de dualité qu'elle parvient très bien à gérer.

C'est vrai que le nom "Bluebell" paraît gentillet, trop pour le personnage, mais cela ajoute justement du charme au personnage. Et du poids, aussi. Imaginez que ses parents l'aient appelée Molosse ou Dure à cuir? Pas très crédible, hein? Quel parent aurait pu deviner un caractère guerrier derrière le minois d'un nouveau né?

En revanche, et bien que l'illustration soit très bien réalisée, la couverture ne lui rend pas hommage. Elle paraît trop fluette, trop éthérée. Cela manque cruellement de muscles, de sueur, de cotte de mailles et de nez cassé…

Bluebell enfonça son visage dans la couverture rêche et s'autorisa à pleurer. Elle essaya de se remémorer la pire douleur qu'elle ait jamais ressentie. Une fois, bien avant le mariage de Rose et la signature de l'accord de paix, trois mailles de sa cotte s'étaient enfoncées dans la chair tendre de son ventre durant une escarmouche avec les hommes de Wengest. À cause de l'infection, elle avait eu de la fièvre pendant quatre jours et quatre nuits. Oui, cela avait été douloureux. Quand elle avait seize ans, elle avait demandé à un ami de lui casser le nez à l'entraînement – le but ayant été d'échapper à l'obligation du mariage. Cette douleur-là l'avait presque aveuglée. Elle s'efforça de se raccrocher à ces deux moments de sa vie afin de relativiser ce qu'elle ressentait à présent, mais cela ne fonctionna pas, ce qu'elle trouva horrible et fascinant – comment pouvait-on souffrir autant sans recevoir aucun coup? Sans ennemi sur lequel se venger?

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Rose, un impossible amour…

Rose a été un de mes personnages favoris. Son histoire d'amour impossible avec Heath m'a touchée. Emprisonnée dans un mariage forcé avec un homme qu'elle n'aime pas, obligée de se tenir éloignée de son amour pour le bien des deux royaumes, Rose se sent comme mise en cage par sa propre vie. Heureusement, sa fille Rowan est pour elle comme un rayon de soleil – au même titre que ses rares entrevues avec Heath…

– Tu ne comprends pas… Je ferais tout pour toi, mais je suis impuissant. Je ne peux rien à notre situation. Nous ne pouvons pas être ensemble, et je n'arrive pas à l'accepter. Mon cœur rejette cette interdiction, car un amour comme le nôtre devrait pouvoir…
Sa voix se tarit, les mots se coincèrent dans sa gorge.
Ils restèrent ainsi pendant quelques secondes à se regarder dans les yeux. La peau de Rose la brûlait. Il tendit la main vers elle. Ses vêtements étaient humides. Elle respirait bruyamment par la bouche. Le parfum de sa peau la submergea comme elle collait son corps contre le sien, pressant sa joue contre son épaule, plaquant ses mains contre ses flancs. Elle sentait ses doigts dans ses cheveux. Sa peau vibrait littéralement.
Soudain, des sifflets au loin. Thrymm et Thraec filèrent comme des flèches. C'était Bluebell.
Heath s'écarta de Rose comme s'il s'était brûlé. Son corps lui manqua aussitôt.
– Je suis désolé, dit-il, le regard couleur océan reflétant une tristesse infinie. Vraiment désolé.
– Ne t'en fais pas. Je vais m'éclipser. Fais comme si de rien n'était.
Il lui prit la main, la serra, puis se mit à courir derrière les chiennes. Elle le regarda s'éloigner en plaquant sa paume sur la bouche. Elle avait l'impression de sentir son odeur et le goût de sa peau – salée, masculine – sur ses lèvres. Un parfum de tristesse absolue.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Ash, une précoce visionnaire…

Ash aussi, est l'une de mes préférée. Affublée trop jeune de dons de vision qu'elle ne maîtrise pas ou peu, elle est la proie de cauchemars et d'événements étranges. Mais elle est aussi intelligente et incroyablement humaine.

– Yldra, Yldra, Yldra…
Le flot ininterrompu de syllabes résonnait comme un bourdon, et le nom perdit son sens, se désintégra, se disloqua en se dispersant dans les nuages. Le corps d'Ash devint insensible, et elle se sentit partir. Libérée d'une enveloppe charnelle qu'elle abandonna, elle s'éleva dans le ciel avec le prénom de sa tante. Vers le nord. Elle quitta la maison, quitta Blicstowe, longea la Route des géants, bifurqua vers l'ouest au-dessus de la forêt et des ruines blanches. Puis vers le nord. Bois et routes défilaient à grande vitesse autour d'elle. Avant de ralentir, de ralentir et de ralentir encore. Sa respiration redevint audible. Elle se trouvait à la fois dans la longère et à la limite d'une plaine sombre. Un grand rocher projetait une ombre noire sur le sol gris. Ash tendit les mains et, bien que le feu de cheminée soit juste devant elle, sentit la surface rêche et froide du monolithe. Elle baissa les yeux et avisa ses pieds nus dans l'herbe humide. Elle effleura ses cheveux détachés pour vérifier que la couronne de violettes était bien à sa place. Comme elle touchait les pétales, un choc aigu et brûlant se propagea dans ses doigts.
– Yldra? appela-t-elle en tournant lentement sur elle-même.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Willow et le Trimartyr…

Willow, comme je vous le disais tantôt, c'est la grenouille de bénitier. Celle qui entend les voix des anges et qui se fait un devoir de convertir les "païens" à sa dangereuse religion. C'est étrange comme ce personnage m'a rappelé l'actualité récente… Comme quoi, de tout temps, la religion a toujours été un sujet qui fâche. Un sujet qui tue. Et c'est bien dommage.

Alors, comme cela se produisait parfois, les voix se muèrent en grognements, et les mots devinrent inintelligibles – leur sens, toutefois, était évident, qui enflait dans son ventre, noir et froid. Maava n'était pas content d'elle. Elle avait un païen pour père. Des païennes pour sœurs. Elle n'avait pas suffisamment œuvré pour les guider vers la lumière de Maava. Elle porta le triangle à ses lèvres et pria, pria encore jusqu'à ce que le sentiment glisse derrière son cœur – il resterait là jusqu'à ce que Maava décide de la punir à nouveau.
Autodétestation, désespoir. Elle enfonça la pointe du triangle dans la chair molle de son poignet, où elle laissa une marque de plus au milieu d'une multitude de fines cicatrices. Elle sortit un couteau de sous le ruban qui lui enserrait la taille et dessina trois petits traits sur son poignet. De minuscules perles de sang apparurent. Elle rangea le couteau et lécha les gouttelettes rouges.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

Ivy et la séduction juvénile…

Ivy, c'est le côté passionné et irréfléchi de l'adolescence. Habituée à son confort et à son luxe, Ivy sort de sa cage dorée et découvre la vraie vie pour la première fois, ce qui la bouscule. Elle va découvrir qu'entre la réalité et son petit monde peuplé de fantasmes, le fossé est grand. Comme bon nombre d'adolescentes, Ivy aime séduire, mais bien sûr, il a fallut qu'elle jette son dévolu sur un monsieur des plus inaccessibles… celui dont Rose est amoureuse.

Lorsque Ivy se rendit enfin compte qu'elle était en danger, il était trop tard.
Quand elle vait quitté la ferme, il ne faisait pas encore nuit. Elle voulait laisser à Heath une avance confortable afin de le suivre de loin. Après tout, son objectif était de le croiser "par hasard" au milieu d'un champ de fleurs. Il l'aurait découverte, fière et belle, dans sa robe jaune aux manches brodées – une vraie femme, pas une petite fille – et il aurait admis qu'il avait eu tort de lui parler de la sorte. Sauf qu'il avait pris la direction du ruisseau et non celle des champs. De la boue et des pierres… Tant pis pour les broderies de sa robe.

Les filles de l'orage, de Kim Wilkins

En résumé…

J'ai été plutôt étonnée, et au final séduite par ce roman dont je n'avais jamais entendu parler mais qui a aiguisé ma curiosité.

Le style, simple, fluide, était emprunt d'une délicate poésie qui m'a beaucoup plu. Les personnages étaient magnifiquement brossés, travaillés, leur caractère et leur histoire personnelle étaient bien ficelés.

Si l'histoire paraît de prime abord relever d'une fantasy assez "bateau", il n'en est rien lorsqu'on creuse un peu sous le vernis d'intrigues politiques, de guerres et de magie. La psychologie fouillée et les relations entre les personnages y sont pour beaucoup. C'est pour moi le cœur de ce roman : une réunion de famille inattendue où les caractères et les intérêts parfois diamétralement opposés de chacun devront cohabiter.

C'est un roman au final assez fin, très féminin, que j'ai découvert avec le plus grand plaisir.

Ma note : 17/20

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À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques!

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