[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d’Anthelme Hauchecorne

Synopsis…

Ludwig grandit à Rabenheim, un petit bourg en apparence banal. Claquemuré dans sa chambre, il s’adonne au spiritisme. À l’aide d’une radio cabossée, il lance des appels vers l’au-delà, en vue de contacter son père disparu. Jusqu’à présent, nul ne lui a répondu… Avant ce curieux jour d’octobre. Hasard ? Coïncidence ? La veille de la Toussaint, une inquiétante fête foraine s’installe en ville. Ses propriétaires, Alberich, le nabot bavard, et Fritz Frost, le géant gelé, en savent long au sujet du garçon. Des épreuves attendent Ludwig. Elles seront le prix à payer pour découvrir l’héritage de son père. À la lisière du monde des esprits, l’adolescent hésite… Saura-t-il percer les mystères de l’Abracadabrantesque Carnaval ?

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La loi d’attraction universelle…

Ce roman fut avant tout, pour moi, une belle surprise reçue dans ma boîte aux lettres, en provenance directe de l’auteur lui-même. Reçu en échange de menus services rendus dans l’exercice de ma fonction de bêta-lectrice, l’ouvrage était joliment dédicacé de ces mots :

Pour Acherontia,
en remerciements de ses lumières, lesquelles jettent un jour nouveau sur mes écrits. À une fructueuse collaboration,
Amitiés,
Anthelme.

Anthelme Hauchecorne, dédicace de mon volume du Carnaval aux corbeaux

Et pour la beauté de l’écriture calligraphiée à la plume, je vous montre cette dédicace en visuel ^^ Vous remarquerez la plume de Nachtrabe glissée entre les pages de l’ouvrage, qui me fut très utile pour naviguer entre les mondes et entre les lignes.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Invitation à l’abracadabrantesque chronique du plus encore abracadabrantesque Carnaval aux corbeaux!

À tous les garnements, petits et grands,
Friands de frissons au temps de Toussaint,
Quand la terre s'ouvre sur les légendes d'antan.
Les troncs creux content les fables des Frères Grimm.
Aux veillées d'automne, les âmes paient la dîme,
Sueurs froides, effrois, tremblote et jus de frousse,
L'encre des cauchemars lancés à nos trousses.

Anthelme Hauchecorne, préambule au "Carnaval aux corbeaux".

Attention, mesdames et messieurs! Dans un instant, le show va commencer!

Êtes-vous bien installés, bien carrés dans le siège qui vous est attribué?

Comment cela, tous les sièges ont le même numéro? Oui, je sais, c’est assez ballot… Ne faites donc pas grise mine, pour compenser, nous ne vous laisserons pas crier famine… Au menu ce soir, nous vous proposons pommes d’amour, caramels, pop corn, chocolats noirs… Et pour les plus hardis d’entre vous, nous avons pensé à tout! Offrez-vous les douteuses douceurs de Berthie Crochue, ces dragées où les saveurs de fruits se disputent à celles, moins connues, de dégueulis, jus de poubelle, peau de morue. Effet de surprise garanti!

Nous vous rappelons, ce soir, chers visiteurs, deux-trois petites règles de savoir-vivre. Primo, veillez à laisser vos petons bien au chaud sous vos fauteuils. Le dossier d’en face et la tête du voisin ne sont ni des repose-pieds, ni des paillassons. Les impudents seront punis sur-le-champs, car les fauteuils ont des quenottes qui n’aiment guère qu’on les chipote.

Deuxio, vous serez priés d’éteindre vos appareils électroniques, électriques, mécaniques. GSM, tablettes, gramophones, limonaires, radios antiques, tout ce qui est susceptible de faire du bruit… Mais non, papy, laisser vos oreillettes n’est pas interdit! Quant à votre pacemaker, laissez-le bien tourner, si vous craignez pour votre cœur, autant vous protéger. Le spectacle qui va suivre contient son lot de terreur, de la plus petite peur à la très grosse frayeur, aussi vaut-il mieux être bien préparé.

Ce qui m’amène à un troisième point, et non des moindres… Les crasses en tout genre peuvent être laissées là où elles ont chu. La Direction s’enorgueillit d’un bien curieux tapis, un velu velours qui s’autonettoie grâce aux cancrelats. Les insectes sont nos amis, il faut les aimer aussi. Nourrissez-les de vos débris, miettes, papiers gras, dégobi, ex-petit ami… Ne les craignez point, ils sont d’excellente compagnie!

Fort bien, cher public, minuit approche! Si vous souhaitez que la vertigineuse plongée se fasse sans anicroches, veuillez boucler votre ceinture, nous envoyons la confiture!

Le carnaval aux corbeaux en portrait chinois…

Si Le carnaval aux corbeaux était une musique…

Sans hésitation, je choisirais « Secular haze » de Ghost (oui, je sais, encore eux ^^). La musique me rappelle celle que l’on entend dans les cirques ou dans les fêtes foraines, d’où mon choix.

Si Le carnaval aux corbeaux était un tableau…

Il s’agirait du Mat, une carte extraite du tarot illustré par Albrecht Dürer.

[Chronique] Le carnaval aux corbeaux, d'Anthelme Hauchecorne

Si Le carnaval aux corbeaux était un plat cuisiné…

Un bon potage au potiron, épais, fumant et odorant, le roi des mets typiques d’Halloween.

Si Le carnaval aux corbeaux était un film…

Je verrais plutôt ce roman comme un bon vieux Tim Burton, une sorte de facétieux mélange de Beetlejuice, de Sleepy Hollow et des Noces funèbres, en plus explosif.

Codex Carnelevarium Corvorum

Excusez mon maigre latin, cela fait bien quinze ans que je n’ai plus pratiqué… Vous l’avez peut-être compris, ce titre pourrait être traduit comme « Le livre du carnaval aux corbeaux » (bien qu’à mon avis, je me sois plantée dans les déclinaisons… ce n’est que misère de voir tant de belles connaissances partir en fumée sous le poids des années!).

Point il ne faut juger sur le simple physique, et pourtant… En lui-même, ce roman est beau à regarder, si bien que, sans même l’avoir ouvert, je sais d’emblée qu’il est fait pour me plaire. Il a tout a fait sa place dans la collection Graphicat des éditions du Chat noir, une collection qui recense des artbooks et des livres illustrés.

Où la rigidité est moins cadavérique que synoptique…

D’emblée, quelque chose me saute aux yeux lors de ma réception de l’ouvrage. Contrairement à nombre de romans, la couverture de celui-ci est cartonnée et rigide. Si le concept m’a un peu déconcertée au début, je peux dire après lecture que j’aime beaucoup. De un, il y a moins de chance que l’ouvrage s’abîme durant le transport. Pas de couverture pliée, pas de pages aux bords effrités ou déchirés, c’est juste parfait. Bon, c’est vrai, il faut dire que tout au long de ma lecture, j’ai apporté à l’ouvrage un soin tout particulier, ne le transportant qu’en sac fermé, et craignant même de le sortir dans les transports en commun. Sait-on jamais, que le passager de derrière viendrait à régurgiter son repas sur moi… Ben quoi? On a déjà vu plus étrange… De deux, l’ouvrage est agréable à tenir en main, l’ensemble est stable, et on ne doit pas étirer la reliure au maximum pour avoir accès au texte dans la pliure. De trois, je peux poser l’ouvrage à plat sur mon bureau et l’y laisser sans que les pages ne se tournent d’elles-même. Si les pages de ce roman sont animées d’une vie propre, c’est uniquement celle que la magie des mots y aura insufflé.

Où les illustrateurs pratiquent l’écriture automatique…

Si nous ouvrons le livre, on ne peut que tomber en pâmoison devant les somptueuses illustrations. Loïc Canavaggia et Mathieu Coudray ont mis tout leur cœur et tout leur talent au service de la plume d’Anthelme Hauchecorne, et le résultat est vraiment bluffant.

La collaboration entre l’auteur et monsieur Canavaggia ne date évidemment pas d’hier. Nous avons déjà eu l’occasion de constater les ravages commis par ses crayons dans d’autres romans, notamment Punk’s not dead et Âmes de verre. Et c’est à n’en point douter qu’à l’avenir, d’autres livres se verront à nouveau noircis à la poussière de carbone par la même main habile.

Mathieu Coudray, quant à lui, a tenté de se faire plus discret face à la graphiteuse furie de son collègue dessinateur. Peine perdue, monsieur Coudray, on vous a remarqué! Votre cheval blanc est vraiment de toute beauté, et votre auto-portrait… euh… rempli d’originalité?

Comme souvent dans les romans de monsieur Hauchecorne, des œuvres libres de droit viennent agrémenter les graffitis de nos contemporains. Il faut dire que l’auteur a vraiment bon goût d’un point de vue artistique. Gustave Doré et Théodore von Holst sont pour moi des choix de première qualité.

Où l’on voit fleurir entresorts, panneaux et écriteaux…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre auteur ne ménage pas sa peine pour nous livrer un objet-livre qui lui ressemble en tout point, un objet prompt à embarquer le lecteur dans son univers d’artiste. Je pense bien flairer là un nouveau cas de customite aigüe… Pour certains, ce sont les blousons en cuir que l’on customise à grand renfort de patchs rock, d’autres sont adeptes du DIY, ou « do it yourself », d’autres encore font du scrapbooking… Anthelme Hauchecorne, lui, affirme sa personnalité en customisant ses romans, ce qui en fait de très beaux objets d’art qui ont en plus l’agréable particularité de se lire.

On retrouve dans ce Carnaval aux corbeaux les éléments typiques de la patte hauchecornienne, ceux que l’on adore depuis le début et que l’on prend toujours beaucoup de plaisir à retrouver. Parmi ces éléments, il y a cette structure très particulière qui veut que le texte s’agrémente d’extraits de lettres, d’entresorts, de citations, et dans le cas de ce roman en particulier, de panneaux et autres écriteaux propres à l’Abracadabrantesque carnaval. En témoigne cet extrait, censé légender un tableau…

La prison chtonienne du monstrofroyant Balborgoth
par Karl Friedrich Schinkel (1781-1841)
Peint en 1853. Matériaux : cuir d'hydre chantante, pigments de Gömul et bile de cloporte.
Ne pas chatouiller, ne pas nourrir, ne pas provoquer.
La Direction décline toute responsabilité.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.7

Où la plume de corbeau s'envole très, très haut…

Dans ce Carnaval aux corbeaux, la plume de l'auteur est à nouveau à son plus haut niveau. Pour mon plus grand bonheur, j'ai retrouvé ici tous les éléments qui m'ont fait aimer ses précédents romans. Entre ce truculent style gouailleur qui fait mon ravissement, ces mots de vocabulaire peu usités ou malheureusement tombés en désuétude et dont je raffole depuis ma plus tendre enfance, ces locutions latines éparpillées de-ci de-là et dont je suis très friande également, le tout est d'un grand raffinement littéraire. Raffinement, oui, mais il y a dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne un petit plus qui pimente la sauce romanesque et qui fait frémir de plaisir mon labyrinthique encéphale. Un petit plus qui tient certainement dans l'emploi de certains termes plutôt argotiques, dans certaines tournures de phrases, dans les sublimes comparaisons et les époustouflantes métaphores dont le texte est truffé, et qui donne à l'histoire un aspect tragicomique absolument délectable.

Ludwig et le vieux Muller se cachent derrière un drap. Les pas se rapprochent. Les godillots usés de trois carnavaliers piétinent l'herbe autour du corps de leur camarade.
– Bonté divine! Le wisigoth! L'ostrogoth! Matez ce qu'il a fait à c'te pauvre fräulein Croûtebarbouille! Toute pleine de courants d'air qu'elle est, il nous l'a convertie en cornemuse!
– Plutôt en amuse-gueule avarié, si j'en crois mon nez. Malheureuse barbouilleuse, mais quelle fin pour une artiste! Très réussie, sa grimace d'agonie. Belle texture sa bave aux lèvres, bien glaireuse. Admirez le glauque de ses yeux, le tragicomique de son croupion levé. Mazette, en crevant, cette veinarde-là a réalisé son œuvre la plus remarquable! Que diriez-vous de l'empailler et d'en faire la pièce maîtresse du musée?
Ludwig entend l'un d'eux frapper le cadavre du pied.
– Vu le bestiau, ça va coûter bonbon en paille.
– On s'en fiche, tas de dégénérés! Concentrons-nous plutôt, chopons fissa ce sale assassin. Gibier de potence! Pendons-le par les orteils, caressons-lui la couenne à coups de bâtons pour l'attendrir. Inculquons quelque rude discipline à cette jeunesse rebelle. Chaque décennie, l'éducation va de mal en pis. Je vous le dis, le civisme part à vau-l'eau dans ce pays! Sus à l'ennemi! Madame Crayasse, surveillez l'entrée. Monsieur Babelgomme, suivez-moi…
Le trio se disperse, matraque, serpe et marteau au poing.
Ludwig s'aventure hors de sa planque. Il fait signe à monsieur Muller, resté caché, de l'y attendre. À pas de louveteau, il rejoint la défunte Croûtebarbouille. Mi-intrigué mi-écœuré, il extirpe un couteau de l'horrible blessure qui lui tient lieu de fourreau. Il range l'arme dans son pantalon, au cas où il aurait à se défendre. Puis il inspecte la plaie, étonné qu'elle ne saigne pas. À l'intérieur, il aperçoit une gelée verdâtre au fumet de flan moisi. Il sursaute lorsque l'horrible foraine hoquette. Débarrassée de cette lame qui lui crevait un poumon, elle respire de nouveau. Estomaqué, le garçon décampe. Il récupère le retraité blessé, qui prend appui sur lui.
En quête d'une sortie, Ludwig et le vieux Muller se réfugient dans un lieu à l'écart, aménagé en atelier de restauration. Ils se faufilent à travers un bric-à-brac de tableaux diversement dégradés, objets des soins jaloux de l'affreuse Croûtebarbouille, laquelle paraît raffoler des œuvres dangereuses. En témoignent les précautions qui entourent les pièces de sa pinacothèque : paysages enchaînés, portraits dotés de muselières, natures mortes mises en cage.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre V.9

Où le foisonnement des sujets fait la richesse de l’œuvre…

Ce qui ne cesse de m’étonner, chez cet auteur, c’est cette aptitude à parler de sujets diamétralement opposés et à les intégrer dans une histoire tout à fait cohérente. Dans le cas du Carnaval aux corbeaux, différents thèmes sont abordés, ceux des légendes germaniques, de la Toussaint, de la mort et des revenants, puis on voit poindre le thème des forains, des créatures bizarroïdes et des machines farfelues, celui du tarot aussi, le tout sous des relents de vieilles peurs de l’enfance, puis d’éléments plus psychologiques tels que l’abandon, la nostalgie, le vide affectif. On pourrait qualifier l’ensemble de grand foisonnement d’idées parfaitement ficelées.

C’est un travail magistral, vraiment, car rien n’est laissé au hasard. Chaque détail a son importance, même les plus infimes. Ils sont chacun une pièce de ce grand puzzle romanesque, et même si parfois on a l’impression de ne pas savoir où elles doivent s’emboîter, ne vous en faites pas, elles finissent toutes par trouver leur juste place.

C’est une particularité que j’ai déjà constaté lors de ma lecture d’Âmes de verre, et qui m’avait déjà beaucoup plu. Voici d’ailleurs ce que j’en disais à l’époque…

Et l'histoire, mes amis… Tout le génie de l'auteur est là également. D'éléments qui paraissent disparates au début, on s'aperçoit au fil de l'histoire que tout est mêlé et que chaque pièce a une place bien à elle. Mais le puzzle ne prend forme qu'à la toute fin du récit, nous tenant en haleine jusqu'aux dernières pages. Tout est minutieusement pensé, calculé. Dans ce roman, rien n'est laissé au hasard. Vous vous demandiez comment allier la féerie, la musique, le gore et les insectes dans un même roman? Voici la réponse à vos questions! Prenez-en de la graine! Tient, comme devoir à faire chez vous, essayez d'écrire une nouvelle qui allierait les thèmes du chant tyrolien, des trolls, du sucre en poudre et des tampons hygiéniques… Je serais surprise du résulat 😉

Acherontia, chronique d'Âmes de verre

Où Berthie Crochue propose ses dragées vermoulues…

Je n’ai jamais été très portée sur la Potter mania. J’aurais pourtant pu grandir avec le petit sorcier comme bon nombre d’ados de mon époque, mais je n’ai pas accroché avec les romans. Trop « à la mode » à mon goût… Tout le monde en parlait, tout le monde les lisait, il a évidemment fallu que je fasse tout le contraire. Enfin soit.

Pourtant, j’ai retenu l’épisode de Berthie Crochue et de ses dragées enragées. J’ai aimé ce concept de bonbons pouvant s’avérer aussi délectables que débectants. Les goûts disponibles, surtout, ont attisé le feu de mon imaginaire de fine amatrice de gougouilles halloweenesques. Eau d’égout, jus de poubelle, fourrage au vomi… Ben tient, ça me ressemble, ça… Plus c’est dégueu, et plus ça me prête à sourire. Où est-ce que je veux en venir, me direz-vous?

Lire Le carnaval aux corbeaux, c’est comme s’enfiler un plein sachet de ces friandises aux goûts variables. Un coup, on tombe sur un succulent extrait dont la crépusculaire poésie baudelairienne laisse sur le derrière, l’autre coup on se ramasse en plein dans les gencives un passage bien senti qui empeste le moisi. Non pas que ce soit mal écrit (hey, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit ^^), mais vous risquez de vous trouver surpris par la « craditude » du récit. L’auteur a depuis longtemps réussi haut la main son doctorat ès-gore et scatologie. Comme il le disait lui-même dans l’un des backstages de Punk’s not dead, il aime sortir de temps à autre sa tronçonneuse et son coussin péteur (enfin, dans le backstage, il expliquait plutôt qu’il les rangeait temporairement…).

Si vous souffrez d’une petite nature, n’appréciant que le marshmallow littéraire et la guimauve de scribouilleux, rappelez-vous ce que disait Tolkien… Tout ce qui est or ne brille pas… Bien qu’à mon sens, Anthelme Hauchecorne soit un auteur version « glow in the dark », il n’a pas son pareil pour briller dans les ténèbres que sa plume distille.

La cloche de l'église retentit, aussi lugubre qu'un tocsin clamant l'arrivée de l'ennemi. Six heures sonnent. Un coup, des oiseaux s'envolent à tire-aile. Deux coups, au loin, des jappements de chien. Trois coups, un bruit de vaisselle cassée. Quatre coups, madame Schaeffer aboie un terrible juron. Cinq coups, une note d'orgue forain…
Le sixième coup de la sixième heure sonne faux, la cloche de l'église donnant l'impression de s'étrangler. Madame Poe hoquette de douleur, elle tousse à s'en décoller les poumons. Sous le regard dégoûté de son fils, elle vomit quelques gouttes de liquide vert sombre, pâteux, que le garçon identifie aussitôt. De la peinture!
Ludwig n'a pas le temps de se remettre de sa surprise, sa mère crache un long jet de jaune citron, une très jolie teinte. La situation serait presque cocasse sans la douleur crispant les traits de la jeune femme. Son môme l'aide à gravir les marches.
– Courage! Nous sommes presque arrivés!
Lorsqu'ils atteignent le palier, Julia régurgite sur le blouson de son rejeton une grosse tache de rose bonbon à pois pistache.
Ludwig lui ouvre la porte des cabinets après que sa mère a laissé sur la moquette une longue vomissure de peinture rouge grenadine rayée de bleu électrique.
Morte de honte, la malade se barricade dans les toilettes, la tête enfoncée jusqu'aux épaules dans la cuvette. De l'autre côté de la porte, elle entend la voix de son fils.
– C'est la foire, Maman. Monsieur Alberich nous punit, il veut que je le rejoigne…
"Ne sois pas ridicule!" voudrait-elle rétorquer. Au lieu de quoi, elle dégobille une splendide nuance de marron acajou avec des spirales psychédéliques de parme.
Tout cela n'a aucun sens, ou plutôt si, ce vilain nain semble avoir décidé de lui faire payer son petit acte de vandalisme peinturier de la veille.
"Toute œuvre d'art implique de se sortir les tripes", répétait Charles Poe. Le visage barbouillé d'un charivari de couleurs, son ex-femme travaille d'arrache-pied à composer un poignant chef-d’œuvre.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VI.7

Où des sonorités se voient répercutées tel un écho démesuré…

Si l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux de nombreuses figures de style que nous connaissons déjà et dont nous nous délectons à chaque fois, cette nouvelle mouture recèle cependant d’une petite nouveauté. Tout au long du récit, j’ai pu admirer le merveilleux travail effectué sur la sonorité des mots. L’auteur joue énormément sur toute une palette de figures de style pour donner à son texte plus de vie et de rondeur. On y croise notamment des paronomases (jeu sur la proximité des sons), comme dans l’extrait cité ci-dessous… Je vous passerai volontiers la théorie littéraire accompagnée de ses noms barbares si chers à mon cœur (zeugme, oxymore, épanadiplose, hypallage, synecdoque, chiasme, homéotéleute… n’ont-ils pas fière allure, ces termes capillotractés?).

Ces jeux sur les sons sont surtout visibles dans les titres des chapitres et des sections…

« Où feux follets et féerie participent d’une fourberie« , « Où les eaux troublées rêvent de rails rouillés« , « Où les souvenirs sommeillent sous de noires merveilles« … « Gabriel – Mimine innocente et vieilles bisbilles« , « Ludwig – Sinistre cérémonie de céromancie« , « Ludwig – Marasme et ectoplasme« , « Ludwig – Le barbant baragouin du Baragroin« , « Gabriel – Sonnets de cuvette et vers à sornettes« …

Influences méphitiques, références nécrotiques…

Le petit théâtre d’ombres de sire Alberich…

Dans le portrait chinois, je vous parlais d’influences burtoniennes : Sleepy Hollow pour le côté « créatures de légende qui sortent de la tourbe putride », Beetlejuice pour le côté « vieux forain crade et un peu fêlé du coquillard », Les noces funèbres pour le côté « passage des vivants dans le monde des morts, et cohabitation des deux univers ». Ce ne sont évidemment pas les seules références que l’on retrouve dans le roman.

Une des influences les plus évidentes vient d’une série américaine appelée Carnivale (ou La caravane de l’étrange en français). Pour les non connaisseurs, en voici un petit résumé : « Cette série suit la route d’une fête foraine ambulante (Carnivàle) pendant le Dust Bowl des années trente aux États-Unis. Après la mort de sa mère qui le rejetait par peur et après la saisie de ses terres, Ben Hawkins, un jeune homme doté du pouvoir de guérison et de résurrection, évadé de prison, nouvellement sans domicile, trouve refuge au sein de la troupe afin d’échapper à la police. Il est tourmenté par des rêves étranges et prophétiques qu’il partage avec un prêcheur méthodiste, Justin Crowe, vivant en Californie. Ces deux personnages seront finalement réunis dans une lutte entre le Bien et le Mal qui est tout sauf manichéenne. » (Source : Wikipedia.fr)

Personnellement, je ne connais pas cette série – pas encore, du moins. Lors de la Foire du livre, l’auteur m’en a parlé comme de sa source d’inspiration pour le monde des forains décrit dans Le carnaval aux corbeaux. Enfin, du moins si j’ai bien compris ses propos, parce qu’avec mon oreille inversée, il arrive que je comprenne tout de travers (pour parfois créer l’hilarité générale si ce que j’ai compris s’éloigne trop de la réalité…). Quoi qu’il en soit, ce que j’en ai vu sur internet semble correspondre à ce que l’on retrouve dans Le carnaval aux corbeaux. Aussi je vous invite à découvrir cette série qui semble très chouette, et que je vais plus que probablement essayer à mon tour.

Romantisme sombre et vers d’outre-tombe…

Illustration : Der Erlkonig, de Julius von Klever.

Autres références, plus littéraires cette fois… À moins d’être totalement inculte dans cette matière, ou d’avoir vécu sur une autre planète depuis votre naissance jusqu’à maintenant, ou encore les deux, vous remarquerez vite que les noms des personnages principaux viennent d’écrivains connus. Les Poe et les Grimm, pour ne citer qu’eux. Monsieur Edgar Poe et son Corbeau, les frères Grimm et leurs contes, cela paraît logique, au vu de ce roman. L’on voit même apparaître un certain Christian Andersen en clin d’œil, mais chtttt, je ne vous ai rien dit, n’est-ce pas?

De façon plus indirecte (son nom n’apparaît pas texto dans le récit), l’auteur évoque également Theodor Storm, au travers de sa dernière nouvelle, Der Schimmelreiter.

Ces références à la littérature ne sont pas anodines, elles colorent le texte de leurs ambiances respectives. L’histoire entière est teintée de poésie sombre à la façon d’Edgar Poe et de légendes germaniques à la manière des frères Grimm, évoquant parfois le romantisme allemand, avec ses paysages désolés battus par la pluie, ses silhouettes solitaires que l’on voit se cabrer au bord des falaises, prêtes à choir dans le néant, ses personnages ténébreux au regard perçant, ses arbres crochus peints à l’encre de Chine sur des ciels éclairés de lumière vespérale, ses forêts rousses et brumeuses qui dissimulent bien des destins brisés… Très bel alliage, d’ailleurs, un mélange détonant à la crépusculaire beauté, froid et humide comme la forêt peut l’être en novembre, crépitant et coloré comme une citrouille d’Halloween. Une mixture littéraire qu’Anthelme Hauchecorne porte au paroxysme de sa beauté par l’intermède de sa plume déliée.

Le terreau fertile des légendes germaniques…

L’intrigue du roman se passe en Alsace, dans le petit village de Rabenheim. Et qui dit Alsace dit bien sûr culture germanique assez prononcée. Rien qu’à cette évocation, je salive d’envie et ne tient plus en place. Moi et la culture germanique, c’est une grande histoire d’amour, comme nous le verrons plus bas dans ma Belle histoire de Mamie Acherontia.

Schimmelreiter, Döppelganger, Poltergeist, Totenwoche, l’or du Rhin… sont autant de légendes des pays germaniques dont le récit regorge. À l’instar des meilleures pralines qui réservent à leur dégustateur, sous leur couche de chocolat croquant, un délicieux fourrage qui fond sous la dent, le lecteur découvre sous une histoire résolument moderne un truffage de récits traditionnels, façon « farce aux gnomes et champignons des bois, avec son supplément de poudre de fée ». Et quand le médiéval s’en mêle, avec des éclats de famine et d’élucubrations tarologiques, le tout devient d’autant plus appétissant.

Mention spéciale pour le tarot, d’ailleurs, car l’auteur est parvenu à me faire découvrir une notion que je ne connaissais pas encore, celle de « prudence »… C’est d’ailleurs sur cette carte de la prudence que je vais jouer, en ne vous en disant pas plus…

Tandis que sa mère conduit, Gabriel observe Rabenheim affairé dans les préparatifs.
La tradition de la Totenwoche, ou Semaine des morts remonte, para-it-il, à l'Antiquité. Sept jours durant, les Rabenheimois observent des règles farfelues que l'on trouve listées en lettres gothiques sur des panneaux de bois à l'entrée des maisons ou sur les éventaires des marchands. Trois mises en gardes mystérieuses qui suscitent les railleries des adultes, le respect des anciens et la crainte des chenapans.
1. Un bon feu protège ton logis aux heures froides de la nuit.
2. Nul mal n'adviendra aux corbeaux, hérauts ailés du long repos.
3. Puisse la forêt rêver en paix, ses racines embrassent trop de secrets.
Recommandations qui se traduisent par maints usages charmants. Les échoppes des artisans se remplissent d'objets décorés de corbeaux, suspensions à accrocher au-dessus des berceaux, flûtes en bois et mangeoires à oiseaux. Gabriel songe avec délice aux veillées au coin du feu, à griller des guimauves aromatisées à la fleur d'oranger ou au sureau.
Il suit sa mère au marché de la Totenwoche. À travers les stands en bois, les étals débordent de friandises monstrueuses et de jouets sinistres. Sa mère le gâte malgré l'interdiction paternelle. Les marchands de souvenirs exposent des peintures représentant des danses macabres, où vivants et morts valsent ensemble parmi les tombes au clair de lune.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre I.12

Atramentum mortis et corvi corax

Il m’est difficile de parler du Carnaval aux corbeaux de façon courte, claire, concise. Ce grand fourmillement d’éléments qui composent la trame de l’histoire est trop vaste pour être décrit en une seule petite chronique. J’aimerais énormément m’étendre plus sur le sujet, écrire un essai, une thèse même, sur ce seul univers si riche et si foisonnant qu’on en aurait le tournis. Oh oui, une thèse, tiens! Cela pourrait s’intituler « Du lien entre les Döppelgangers-potirons et les personnages principaux du récit, ou les renoncements nécessaires au passage à l’âge adulte : un essai d’analyse sémiotique et translittéraire » ou encore « Les Nachtraben et leur implication dans l’oeuvre romanesque d’Anthelme Hauchecorne : étude historico-folklorique, avec un supplément sur la morphobiologie de l’espèce Corvus Corax et une analyse textuelle des passages qui s’y rapportent« . Non, je n’ai pas abusé de la moquette, mais j’ai peut-être dépassé la dose recommandée d’encodage de travaux de fin d’étude…

En bref, je vais tenter une petite introduction à quelques éléments clés de l’histoire…

Ludwig Poe, ou le petit guide illustré pour parapsychologues et chercheurs de macchabées…

Ludwig est un adolescent bien perturbé. Abandonné à la naissance par son père pour des raisons qu’il ne s’explique pas, il cherche avidement une réponse par-delà le vide et le silence. À l’aide de sa vieille radio, il tente de capter la voix de Charles Poe, ou à tout le moins un bruit, un signal, une étincelle vitale… ou une preuve de sa mort. Quoique ce soit, pourvu qu’il découvre la vérité sur sa disparition.

Lors de ses séances parapsychologiques où il tente en vain d’épier les morts, Ludwig pratique l’écriture automatique, ou plutôt le dessin sous influence ectoplasmique. Le jeune Poe parvient à quelques occasions à obtenir des dessins qui filent le frisson… croquis honnis que sa mère, en bonne protectrice, s’empresse de détruire.

D’entrée de jeu, le récit fait mouche et parvient à me toucher. Lorsque je lis l’histoire de Ludwig, je ne peux m’empêcher de penser à moi au même âge… Non pas que mon père ait disparu et que j’aie tenté en vain de le chercher. Mais je présentais aussi ce goût étrange pour les morts et leurs secrets…

L’encre de mort vieille…

…ou l’écriture automatique version hauchecornienne, où le stylo bille se mue en plume de corbeau. Mais pas n’importe quelle plume de corbeau, bien sûr! Pour construire un pont entre le monde des vivants et celui des morts, nous avons besoin d’une authentique plume de Nachtrabe. Vous l’avez constaté en début de chronique, j’ai déjà la mienne. Si vous êtes jaloux, adressez vos doléances à l’auteur 😉 Reste à résoudre l’énigme ci-dessous…

Questions et réponses sont les deux visages d'une même page.
Pour déterrer les secrets, de la pointe de sa plume gratte le sage.
Nul mot n'atteint le monde de l'éternel sommeil,
Sinon ceux tracés à l'encre de mort vieille,
Si les trois mystères tu perces,
Si aux trois gestes tu t'exerces,
Pose ta lettre au pas de la porte des airs,
Où le messager noir la cueillera entre ses serres.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux

Un peu de théorie corvus coraxienne

Le carnaval aux corbeaux, c’est bien beau… Mais concrètement, à quoi servent-ils, ces sympathiques volatiles? Réponse par le grand Charles Poe en personne…

Toutes ces années, Ludwig, j'ai tenté de te mettre en garde. D'innombrables corbeaux t'ont été adressés, aucun n'a trouvé le chemin. Par une chance impensable, nous avons enfin noué contact. La magie de la Totenwoche y compte pour beaucoup.
Ces oiseaux demeurent des créatures capricieuses. Je les nourris, j'essaie de les dresser. Après de nombreux déboires, j'ai dû me résigner, ces corvidés suivent des desseins connus d'eux seuls. Ils seront mes yeux et mes oreilles ; grâce à eux, je puis te guider. Ne leur cause aucun tort, jamais, ni ne permets à quiconque de le faire. J'ai tant à t'apprendre, commençons justement par ces corbeaux. Ce sont des créatures psychopompes, des messagers entre ce monde et… d'autres lieux. Nous les nommons Nachtraben, des bêtes troublantes, redoutablement intelligentes. Si tu as l'occasion d'en étudier un de près, tu comprendras. Mais sans doute serait-il plus sage de t'en tenir éloigné.

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre III.4

Le zoo du Nibelung

Je voudrais adresser une mention spéciale, une sorte de gigantesque "like", pour ce qu'il convient d'appeler le grand zoo du Nibelung. S'il y a une chose que j'adore dans l'univers de cet auteur, c'est cette propension à faire intervenir dans l'histoire des créatures complètement biscornues. Des petites bestioles qui grouillent en tous sens aux léviathans des fonds marins, il y en a pour tous les goûts. On connaît évidemment depuis longtemps le penchant de Hauchecorne pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à un insecte (surtout depuis Âmes de verre). Monstres à six pattes miniatures, grosses tarentules velues, asticots nécrophages, humains insectoïdes qui se métamorphosent à l'envi, tout y passe. Sa nouvelle De profundis nous avait appris son admiration sans faille pour les monstres marins de gros calibre. Dans ce Carnaval aux corbeaux, on prend un peu des deux, on mélange le tout, puis on ajoute quelques nouvelles têtes au troupeau : poulpes, coquillages, chevaux, corbeaux… sans oublier les gentilles créations personnelles, du genre bouffeuses d'hommes… Le tout agissant, on se retrouve dans une sorte de grand cabinet de curiosité où les monstres en bocaux prendraient vie. It's alive! dirait Dr. Frankenstein…

Gabriel atteint les tréfonds de la déchéance lorsqu'on le charge de curer les cages aux fauves. Il déblaie à la fourche des monticules de paille souillée et de curieux excréments dont les formes et les couleurs étonnent. Sans mentionner les odeurs à lui recroqueviller les poils du nez. Quelle créature a pu pondre ces machin-choses? Pour unique indication, une enseigne pompeuse proclame :

"Reinhard Richter l'Explorateur présente…
le Zoo zinzin du Nibelung"

Le temps du grand nettoyage, les "fauves" ont été relégués dans des cachots de transit, sous des bâches à l'abri des curieux. Faute de les voir, Gabriel les écoute : aux gémissements des animaux déprimés répondent les gargouillis de leurs panses affamées. Pauvres bêtes que ces pingres de circassiens ne daignent nourrir.
Il approche d'une cellule occupée. Une pancarte zoologique indique :

"Grand fétide à barbillons
Abyssorum bestia foetida
Répartition : présent dans le Nibelung, sans doute endémique d'une autre dimension
Population : inconnue
Dentition : aucune (crache ses sucs gastriques sur sa proie)
Appétit : gargantuesque
Caractère : vicelard sans humour
Reproduction : révoltante
Attention : espèce menaçante!"

Anthelme Hauchecorne, Le carnaval aux corbeaux, chapitre VIII.10

Reinhard Richter le limbologue, explorateur et dresseur de créatures abyssales… voilà de quoi faire rêver mon imagination d’ex-directrice de museum de sciences naturelles (un poste ô combien fantasmé dans ma prime enfance). Parcourir les mondes à la recherche des créatures les plus fantastiques et des secrets les mieux gardés, voilà ce qu’il vous propose. Je vous promets un voyage haut en couleurs!

Doktor Mabuse…

Outre le limbologue, un autre de mes personnages préférés parmi les forains se trouve être le Doktor Mabuse. Rien d’étonnant à cela… Herr Mabuse a de quoi faire rêver, avec son goût prononcé pour les machineries steampunk, les mixtures bizarres et les potions qu’il distille en bon chimiste/apprenti sorcier. Connaissant mes goûts en la matière, ce sont des éléments qui ne peuvent évidemment pas me laisser de marbre.

De la parapsychologie à la psychologie tout court, il n'y a qu'un pas…

Vous pensez que Le carnaval aux corbeaux n'est qu'un patchwork de légendes et de références culturelles disparates? Une gentille histoire qui fait picoter la pulpe des doigts, un petit conte plaisant à lire au coin du feu le soir du 31 octobre? Hé bien, vous vous trompez. Ce roman est bien plus profond que cela, à peu près aussi profond que l'Elivágar, et ce n'est pas peu dire… Et la profondeur, on la trouve dans la psychologie des différents personnages.

Je me suis attachée à chacun d'eux, sans réserve aucune. Pour chaque, leur histoire personnelle m'a touchée, d'une façon ou d'une autre. Que ce soit Ludwig avec ses étranges lubies et la recherche de son père ; Gabriel, son meilleur ami, que tout le monde trouve banal et qui au final se révèle être parfaitement extraordinaire ; Julia Poe, touchante dans la façon qu'elle a de protéger son fils coûte que coûte, mais aussi dans sa courageuse acceptation du vide affectif que son mari a laissé ; les extravagants forains ont aussi leurs côtés touchants, notamment Fritz Frost et les gens de la compagnie Fredon-Fredaine ; le Schimmelreiter qui délaisse le massacre de masse pour le rôle de papa poule ; son fier destrié Bäckähast, cet empaffé de cheval au caractère de cochon ; les petits camarades d'infortune de Ludwig et Gabriel, Ombeline, Jason, Otto, qui ont vécu de tragiques expériences et qui en gardent les cicatrices… Celle d'Otto m'a évidemment beaucoup touchée, car cela rejoint mon propre vécu. La déception amoureuse d'Ombeline aussi, bien sûr, avec son content de déception et de dévalorisation. Celle de Jason m'a donné la larme à l'oeil, mais je n'en dirai pas plus. Je ne saurais évidemment pas les citer tous, mais chacun une histoire personnelle, un point de caractère, un petit quelque chose qui fait qu'on les aime et qu'il devient pénible de les quitter lorsque les dernières lignes du roman arrivent (trop tôt).

Il émane du récit une sorte de nostalgie du passé. De nombreuses choses qui ont été brisées et qui ne peuvent être réparées, des choses que l'on regrette et que l'on voudrait retrouver, des actes que l'on voudrait n'avoir pas commis, une vie que l'on aimait et qui nous a fui, des manques affectifs qui ne demandent qu'à être comblés, des deuils qui doivent être faits, parfois dans la douleur.

Un autre thème abordé, et non des moindres, est celui des renoncements nécessaires pour passer de l'enfance à l'âge adulte. Bien des épreuves attendent nos jeunes héros, des épreuves au cours desquelles ils devront identifier leurs fêlures, leurs manques, leurs peurs, puis les affronter pour mieux les terrasser et enfin les ranger au placard.

Car c'est bien de deuil dont il est question dans cet ouvrage. Le deuil dans toutes ses acceptations possibles. L'ambiance générale du récit nous mettait déjà la puce à l'oreille, le texte nous le confirme. Que ce soit le deuil d'un être cher, le deuil d'une relation, le deuil de son enfance et de ses facilités éphémères qui nous sont refusées une fois passé à l'âge adulte, le deuil d'une vie passée auquel on essaie de se raccrocher…

Dans l'écriture d'Anthelme Hauchecorne, il n'y a jamais rien de "bête". Tout a un sens, fut-il caché ou non, tout a une utilité, un message sous-jacent. Le Carnaval aux corbeaux, c'est bien plus qu'une simple histoire pour ado, une sorte de Chair de poule version "young adult". Il y a là une réelle profondeur humaine qui vous remue les tripes et vous touche en plein coeur.

En résumé…

Je suis désolée, chers lecteurs, si cette chronique fut longue. Une des plus longue écrite à ce jour, si je ne m'abuse (ou Mabuse, hu hu ^^). Désolée, aussi, de sombrer ici dans un pur style dithyrambique peut-être un peu trop poussé. Mais face à un tel roman, comment pouvais-je faire autrement?

Si j'avance en terrain connu dans cet univers sombre et atypique, il est un point qui à chaque fois me conquit. Le style d'écriture, bien entendu… Chaque mot, chaque phrase est un ravissement pour qui aime la belle littérature et le français manipulé avec brio. Selon l'auteur, "ce livre n'est qu'un entresort, qu'en magicien maladroit il aurait escamoté à la musique, nourriture de l'âme". Eh bien, pour une fois, je ne suis pas d'accord…

Ce livre est un ovni littéraire écrit par un fou extraterrestre qui aurait colonisé les profondeurs de la Terre, y observant nos travers et les transcrivant à sa manière, dans des récits teintés par les contes et les légendes que nous oublions peu à peu.

Mais là, je commence à me dire que, décidément, l'écriture tardive ne me vaut rien et fait dérailler mon pauvre cerveau déjà fragile. Vous voulez un authentique résumé, en vérité? Lisez ce roman, vous ne serez pas déçu. Donnez-moi des nouvelles de votre lecture, je serais ravie de partager l'expérience avec vous ^^

Ma note : 20/20, évidemment.

Les droits d’auteurs de ce roman sont reversés à l’Unicef…

Autres romans de l’auteur déjà chroniqués sur ce blog…

Punk’s not dead…

Le Sidh. T1, Âmes de verre…

À très bientôt pour de nouvelles aventures livresques ^^

Votre dévouée blogueuse,

Acherontia.

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