[Incunabula story] #1, Gonzague le Traveleur à la table du roi

En ce mois de novembre, des idées aussi succulentes que saugrenues naissent dans mon esprit délabré… Elles s'épanouissent peu à peu à l'aube en une floraison foisonnante, pour mûrir durant le jour, et au crépuscule accoucher de fruits sombres et juteux au goût étonnant. Aujourd'hui, justement, était un autre de ces jours bénis où m'est venue l'idée folle d'écrire une nouvelle à partir d'images pêchées dans des incunables (pour ceux qui ne le savent pas, les incunables sont les premiers livres imprimés en Europe aux débuts de l'imprimerie, c'est-à-dire entre 1450 et 1501).

Vous le savez peut-être déjà, une partie de mon métier de bibliothécaire consiste en la numérisation des incunables des collections de l'Université où je travaille. Inutile de préciser qu'il s'agit de ma tâche préférée… Certains de ces incunables sont illustrés de gravures sur bois souvent assez cocasses. En effet, les illustrateurs de l'époque ne brillaient pas par leur talent de dessinateur, de sorte que certaines gravures prennent des allures comico-dramatiques et/ou tendancieuses. D'où l'idée de relier ces images entre elles par une petite histoire de mon cru, inspirée de ce que j'y vois ou ce que je crois y voir…

Ce présent récit est illustré par les gravures issues d'un exemplaire des Fables d'Ésope. Le lien vers la source des images se trouve en fin d'article. Je vous souhaite une bonne lecture et un bon amusement!

Gonzague le traveleur à la table du roi…

Partim 1, De l'aventure et du hasard au détours des chemins

Il est des jours où, sans que vous vous y attendiez, l'aventure vous guette pour mieux vous cueillir au détour d'un chemin. Cela peut vous tomber sur le carafon à n'importe quel moment, vous obligeant à oser un pied dans l'inconnu. C'est ce qui arriva à Gonzague, traveleur de son métier et pourtant déjà aguerri aux hasards des voyages.

Armé de sa seule valoche, Gonzague était parti du village pittoresque de Taisnières-sur-Hon depuis deux semaines déjà, s'arrêtant dans chaque patelin pour y vendre le fruit de ses rapines. Il piétonnait paisiblement sur un sentier pierreux en direction de la ville de Merbes-le-Château lorsque subitement, des sonorités pour le moins étranges se firent odir(1) de l'autre côté d'un tournant. Des bruits répugnants de… de quoi, au juste?

Craignant un attrapoire(2) de méchante nature, le traveleur approcha à pas de loup, pensant aller à la mortaille(3). Il se mortifia lorsque son pied fit bruyamment craquer une brindille, mais comme il n'y eu pas d'interruption dans les sons qui lui parvenaient de l'autre côté du tournant, il se rasséréna et continua d'avancer en catimini.

Ceci étant, plus il se rapprochait, plus il distinguait la nature des sons et comprenait à quoi il avait affaire. De brouhaha indistinct, le fond sonore s'était mué en laborieux bruits de gosier, fruits d'un estomac qui se vidange de façon intempestive, puis en un puissant fracas de tripes et boyaux déversés sur la terre battue.

(1) Odir : entendre (2) Attrapoire : piège (3) Aller à la mortaille : aller vers une mort certaine

Quoiqu'il ne fut pas pressé de découvrir l'étendue des dégâts, Gonzague hâta le pas et dépassa le talus qui soustrayait à sa vue le malheureux dégobillant. Il fut surpris de rencontrer non pas un seul, mais trois personnages aux allures miteuses. L'un était penché en avant, le teint plus vert que l'ogre du marais de Grouilleterre et la bouche grande ouverte sur un spasme gastrique ô combien productif. Il émanait de ses fripes une pestilence miasmatique que les exhalaisons de l'Enfer lui-même peineraient à égaler. Il était maintenu debout par un vilain à la trogne vulgaire dont le chef était couvert d'un ridicule chapeau à plis. Il était aussi vert que son protégé, et il pressait sur sa propre bouche un poing crasseux en guise de tampon œsophagien. Un nobliaux complétait le tableau, une sorte de grand échalas enturbanné qui gesticulait en observant la scène à distance. De toute évidence, le souper de ce sire venait d'être servi une seconde fois, mais sur sa robe chasuble, cette fois, et avec un supplément d'acide gastrique.

– Holà compagnons! Jeta Gonzague à la cantonade. Quel mal sévit en ce lieu? Une overdose d'Asaret?(4) Ou bien une cuite monumentale?

– Non pas, mon bon blase! C'est la cuisine de notre bon roi… Soit le nouveau maître queue d'Archibald III est moins doué pour la cuistance que le précédent, soit nous sommes face à une affaire d'empoisonnement.

– Et ce sire est…

– Maître Celse de Pargide, astronome royal. Et monsieur ci-prosterné est Marmion, le goûteur d'Archibald III.

– Mfff Marmfffff pwwgnn ghhh, renchérit ce dernier, qui terminait de déposer sa gerbe.

– Et moi, j'fais le guet! fis le vilain, oublié de tous.

(4) Asaret : plante dont les racines ont des propriétés vomitives.

Partim 2, Du repos bien mérité du guerrier qui a l'estomac en guenilles…

– Ne le laissez point debout! Vous voyez bien qu'il vacille comme flamme de chandelle!

Gonzague emmena le malheureux se délasser au pied d'un grand pommier qui étendait son ombre sur le pré d'à côté. La saison était déjà bien avancée, il ne risquerait pas de recevoir un fruit sur la tête, et encore moins de découvrir le principe de la gravité avant l'heure. Ils évitèrent soigneusement les hautes herbes dégoulinantes de fluide stomacal et de cuisses de poulet à moitié digérées. Les fourmis et autres bousiers feront une bonne gorge chaude de ces restes prédigérés.

– Mais qui diantre êtes-vous, vous qui prenez en main des situations qui ne vous concernent en rien? fit le nobliaux, sur ses gardes, et prenant de grands airs de cigogne indignée.

– Pardon, je ne me suis point présenté… Je suis Gonzague le Traveleur, de passage sur ces humbles routes. Je viens de Taisnières-sur-Hon, chiche bourgade dont le nom vous rappelle peut-être quelque souvenir, bien que je doute que ce nom ait un jour été porté à votre illustre connoissance. Je me dirigeais vers Merbes-le-Château lorsque mes pas furent interrompus par les bruits du gosier de votre confrère…

– Je suis ravi de notre accointance, sire Gonzague. Je vais donc en profiter pour vous passer le relais. Je dois m'en retourner au château, on dit que la grande éclipse est proche, et Monseigneur craint l'arrivée de l'Apocalypse…

Celse de Pargide quitta les ladres sicut canis, qui revertitur ad vomitum suum (5), de toute évidence soulagé d'avoir trouvé un compère à qui confier cette histoire de régurgitation fulgurante. Le teint de Marmion était passé du vert au gris cendre, aussi Gonzague ne savait s'il s'agissait d'une bonne chose ou d'un funeste présage.

Le vilain ne quitta pas son poste de guet, prenant très au sérieux le maigre rôle qu'il s'était lui-même assigné. Il dénicha même un aimable chapelain qui flânait du côté des sous-bois, et qui baigna de saintes adjurations le sommeil du valétudinaire.

Quant à celui-ci, ses songes furent peuplés de folles visions dans lesquelles il se voyait clopinant devant le tympan du portail de la petite église paroissiale, poursuivit par des hydres à huit têtes et autres horreurs décrites par Philippe de Thaon dans son bestiaire. Un second songe fit écho à ce cauchemar. Une vierge en tenue d'Ève, pourvue de longs cheveux ondulés qui flottaient dans le vent céleste, lui apparut sur un nuage et lui tint un discours des plus étranges. "Pense aux bâtons, Marmion. Les petits bâtons de coudrier… N'oublie pas, c'est important…".

(5) Sicut canis, qui revertitur ad vomitum suum est une expression latine signifiant "comme le chien retourne à son vomi". C'est une expression souvent citée par l'inquisiteur Bernard Gui dans son "Livre des sentences" et qui est employée pour qualifier une personne retombant dans ses travers après promesse de rédemption.

Partim 3, où l'on voyage en bonne compagnie…

Le soleil était bas sur l'horizon lorsque le goûteur patraque émergea de son sommeil. Il fut fort étonné de se trouver couché dans une carriole, sur une cargaison de peaux de moutons mal tannées à l'odeur écœurante. Gonzague avait donc pris la situation en main tandis qu'il dormait du sommeil du juste. En chemin, ce dernier lui expliqua qu'il avait arrêté un convoi de marchands qui se dirigeait comme eux vers la ville de Merbes-le-Château, et avait obtenu l'autorisation de les accompagner pour que Marmion puisse prendre du repos dans le chariot exigu qui formait le centre de la procession mercantile. Les camelots ambulants avaient accepté de bon cœur, en échange toutefois de quelques ducats et de la promesse d'une aide plus que bienvenue durant les vendanges toutes proches.

Gonzague avait prit sur ses épaules une imposante hotte d'osier contenant des courgettes jaunes et des miches de froment, cette même hotte qui était censée se trouver dans le chariot, à la place occupée par Marmion.

Quant à notre ami le guet, il marchait en queue de convoi… à reculons, pour voir venir l'ennemi, cela va de soi.

Partim 4, Où l'on fait d'étonnantes rencontres…

Dès qu'ils eurent franchit le grand pont-levis de Merbes-le-Château, ils furent accueillis à bras ouverts par Celse de Pargide en personne. Celui-ci, gêné d'avoir laissé Marmion seul entre les mains d'un étranger, commençait à s'inquiéter de ne les voir point débarquer. Selon ses dires, il aurait même eu du mal à déchiffrer le marc de café qu'il avait fait mettre de côté en cuisine, et qui devait lui servir à dater de façon précise l'avènement de l'Apocalypse.

C'est ainsi que Gonzague et le vilain qui faisait le guet furent introduit auprès de quelques hauts dignitaires de la cour du roi Archibald III. Il y avait Potentien l'Arpygien, scribe en chef du roi, dont les traits semblaient taillés à la serpe par un artisan peu besogneux. Gonzague remarqua que ses doigts étaient tachés de brun comme ceux des fumeurs de pipe, bien qu'il se doutât qu'il se fut agit non pas de traces de tabac, mais bien de résidus d'encre sépia.

Ensuite venait Zwentibold de Frigée, philosophe de la reine Pappolène, qui tirait une tronche plus bas que terre, peut-être même jusqu'au septième cercle des enfers. Il se présenta comme faisant partie de l'école de Cléombrote d'Ambracie, ce philosophe platonicien qui se jeta stupidement dans la mer après la lecture du Phédron de Platon. Gonzague ne dit rien, mais il n'en pensait pas moins.

Sigismer l'Oliviste clôtura les présentations, saluant les nouveaux venus en une révérence à en faire tomber son chapeau ridiculement enflé. Sigismer était le metteur en scène du théâtre royal, et avait de ce fait un sens aigu de la comédie qui lui permettait de sourire quand bien même il trouvait ces nouvelles têtes terriblement ennuyeuses.

C'est Marmion qui mit fin à la discussion, prétextant de nouvelles vagues de nausées pour retourner à ses appartements et quitter ces fastidieux dignitaires. En aparté, il invita Gonzague à passer la nuit sur son canapé en remerciement de ses bons services, ce que notre bonhomme accepta de bonne joie. L'envie de résoudre cette énigme d'empoisonnement lui trottait en tête depuis la marche avec le convoi marchand, et il brûlait de pouvoir interroger le personnel des cuisines.

Partim 5, Où l'on pissoit comme fontaine ensorcelée…

C'est ainsi que le lendemain, Gonzague, éveillé de bonne heure par un groupe de moines chantant les laudes, partit en direction des cuisines royales, où il pourrait questionner d'éventuels témoins, voire suspects, et chaparder quelques miches à grailler par la même occasion. Il n'avait pas tôt fait le tour du foyer des domestiques qu'il tomba nez à nez avec Sigismer l'Oliviste. Tourné de dos et bien campé sur ses jambes, il sifflotait un air aux sonorités vaguement byzantines.

Gonzague l'aborda avec un franc sourire et du soleil plein la voix :

– Holà compagnon! Quel plaisir de vous retrouver de si bonne heure!

– Bien vaignez(6), messire Gonzague! Mais ne voyez-vous donc pas que je suis occupé à pissoyer? Faites-moi dos, je vous prie, et alors nous pourrons converser…

– Tudieu, mon bon seigneur! Si je vous ai conchié(7), vous m'en voyez navré… Que ne suis-je coquebert(8)!

– Que neni, mon bon blase! fit Sigismer, le braïeul(9) défait. Cessez donc ce batelage, il n'y point de mal… Est-ce moi que vous veniez quérir?

– Si fait, mon seigneur. J'aurais effectivement une requête à vous soumettre, si vous aviez la bonté d'âme de l'odir et d'y accéder.

– Je vous écoute, sire… fit-il en s'ébrouant.

– Eh bien, mon seigneur, cette histoire d'empoisonnement, cela m'intrigue au plus haut point… j'aimerais que vous m'accordiez l'asile le temps que je mène enquête et que je trouve le coupable.

Sigismer eut l'air de réfléchir quelques instants à la proposition, pesant le pour, le contre, et ce qu'il peut y avoir de nuances entre les deux.

– À Merbes-le-Château, commença-t-il, nous avons pour coutume de ne donner asile aux voyageurs qu'en certaines rares occasions, et pas plus d'une nuit au demeurant. Même pour des motifs aussi honorables que ceux-là, je ne puis outrepasser l'autorité royale en vous accordant ce droit de mon propre chef.

Voyant alors une expression de dépit se peindre sur les traits de son interlocuteur, il reprit :

– Oui… Enfin… Je peux tout de même vous introduire auprès de notre reine Pappolène. Elle saura quoi faire de vous…

Le metteur en scène tendit sa main vers Gonzague pour sceller leur marché, mais ce dernier, sachant à quoi cette même main avait servi, se plia en mille courbettes pour éviter de devoir la toucher.

– Oh! Grand merci, mon bon sire! Je vous créant de résoudre l'énigme pour votre peine!

– Ne vous emballez pas trop non plus… Pappolène est… Eh bien, elle est ce qu'elle est, voilà tout.

(6) Bien vaignez : Soyez le bienvenu (7) Conchier : outrager (8) Coquebert : nigaud (9) Braïeul : ceinture qui tient les braies

Partim 6, Où le royal transit se trouve bouleversé…

Sigismer se dirigea alors vers un petit patio, faisant signe à Gonzague de le suivre. Ils marchèrent alors le long de rues sinueuses donnant sur de petites cours intérieures enténébrées ou de broussailleux vergers peu entretenus, passant à quelques reprises à gué dans des ruissellements indomptés d'eaux sanitaires malodorantes. Merbes-le-Château était une ville labyrinthique aux entrailles aussi pourries que celles d'un cadavre vérolé. Lorsqu'ils arrivèrent enfin à destination, Gonzague s'étonna :

– Eh bien, mon cher Sigismer, quelle est donc cette félonie? Vous m'avez ramené à notre point de départ! Chercheriez-vous à me perdre?

– Allons donc, qu'allez-vous penser là? Non point, je vous ai juste fait visiter la ville… Du moins les points les plus touristiques. Le reste ne vaut pas le déplacement, croyez-moi.

Prenant un Gonzague perplexe par le coude, il le mena au grand palais à droite des logements des domestiques, et pointa du doigt un long couloir haut de plafond et ornementé de nombreuses moulures dorées d'un goût douteux :

– Venez avec moi, ce n'est plus très loin. Pour l'heure, Pappolène doit se trouver dans son boudoir personnel.

Croisant le regard rond de Gonzague, il crut bon d'ajouter :

– Pas le biscuit qu'elle trempe dans son café, voyons… Son bureau personnel, où elle me reçoit de temps à autre lorsqu'elle désire me parler de théâtre.

Par pure politesse, Gonzague acquiesça comme si le franc venait de tomber.

La porte du boudoir était équipée d'une petite cloche utilisée pour avertir la reine de la présence d'un éventuel visiteur. Le son qu'elle émit lorsqu'elle fut actionnée rappela à Gonzague la poêle à frire que sa mégère de femme lui avait une fois jeté à la tête. Une voix nasillarde qui se voulait accueillante sans y parvenir les invita à entrer, et ils s'exécutèrent.

C'est Sigismer qui se chargea des présentations avant de s'asseoir aux côtés de Pappolène, la laissant jauger Gonzague de son regard hautain. Celui-ci, fin observateur comme à son habitude, remarqua que ses traits étaient tirés et se crispaient à intervalles réguliers, comme dans un spasme léger. Ce détail, plus la position de sa royale main, indiquèrent au traveleur que Pappolène souffrait de crampes digestives sévères qu'elle tentait en vain de dissimuler.

– Votre Majesté a des tracas avec sa tripaille… fit-il d'un ton pensif, peu soucieux de l'étiquette.

– Co… comment le savez-vous? Pappolène affichait un regard ouvertement incrédule.

– Oh, allons, ma dame! À d'autres! Que je trépasse si je ne suis point capable de reconnoisser les signes d'un violent mal de ventre…

– Votre outrecuidance vous perdra, manant… mais ma foi, je m'incline devant votre sagacité… Et si votre connoissance s'étend au-delà du simple diagnostic, je vous prie de m'en donner prestement la curation.

– Point ne suis-je rebouteux, ma reine… Mais ma mégère de femme – le diable l'emporte! – avais pour habitude de soigner les douleurs d'entrailles à l'aide de quelques simples à la cueillette aisée. Puis-je vous demander quels sont vos symptômes?

– Eh bien, je ne sais s'il est raisonnable pour une dame de mon rang de parler de choses intimes à un compère qui n'est point médecin… Mais… soit! Je souffre trop… Outre les douleurs d'entrailles et autres tranchées(10), je suis régulièrement prise de nombreuses et conséquentes ventosités. À longueur de journées, je me vois toute dissenterique, et mes membres trémulants(11) sont la proie d'un échauffement(12) constant.

– Je vois… Et ces maux sont-ils récurrents?

– Oh, mon bon sire, cela fait des mois que ça va et ça vient. Ces derniers temps, les améliorations se font de plus en plus rares, j'en perd tout espoir de rétablissement complet. Que me conseillez-vous?

– Dans un premier temps, ma dame, je vous suggère d'éviter les mitons-mitaines(13) que votre médecin vous prescrira. Une décoction à base de sauge, de thym et de basilic devrait suffire à calmer vos spasmes. Mais surtout, vous devriez boire un bon purgatif de capucine tiède. Car vous n'êtes pas la seule a avoir été malade, et je soupçonne un mal des Ardents dû à un empoisonnement volontaire…

– Un empoisonnement, dites-vous? Telle chose n'est plus arrivée depuis feu mon père, Éleuthère 1er…

– L'heure est grave, il faut agir vite. Permettez-moi de rester quelques jours de plus à Merbes-le-Château afin de percer à jour cette félonie.

– Permission accordée, mon brave. Je vous créant que vos actes trouveront récompense selon une juste mesure… Mais uniquement si vous faites promesse de ne rien divulguer du mal qui me ronge…

– Merci de votre confiance, ma reine, je vous serai féal. Je serai votre petit bonheur, je me ferai petit, tendre et soumis, je vous le jure…

– N'en faites point trop, sire traveleur! Les comptines enfantines ne font point bon ménage avec une affaire aussi sérieuse que la nôtre…

– Très bien, ma dame, je saurai m'en souvenir…

(10) Tranchées : douleurs abdominales, selon le vocabulaire médical de l'époque. (11) Trémulant : tremblant (12) Échauffement : fièvre, toujours selon le vocabulaire médical de l'époque. (13) Miton-mitaine : onguent sans réel bienfait ni méfait.

Gonzague et Sigismer quittèrent le boudoir de Pappolène et sortirent à nouveau dans la cour, au grand jour. Le soleil était haut dans le ciel bigarré où paissaient de gros moutons nuageux, et il soufflait sur la ville un léger vent frais qui apportait des campagnes des senteurs de vendanges précoces. Le traveleur s'était mis en tête de rejoindre les champs et d'aller voir ce qui s'y passe. Pour résoudre une affaire d'empoisonnement, il faut suivre le fil de la chaîne alimentaire en le prenant au tout début, là où la nourriture est cultivée et récoltée.

– Mon bon Sigismer, auriez-vous par hasard l’amabilité de m'indiquer la direction des champs? Il me faudrait m'entretenir avec celui qui supervise les récoltes. Où puis-je le rencontrer?

– Ah, oui, vous voulez parler d'Ermenfroi d'Aisguibolle… À vue de nez, il doit être pas loin de midi, donc je dirais qu'il doit se trouver dans la bâtisse des vendangeurs pour y prendre son repas. Si vous prenez le chemin que vous voyez là en contrebas, il vous y mènera tout droit.

– Grand merci, messire! Je vous suis redevable de tous vos bons services!

– Nous verrons cela plus tard, compagnon. Je vous souhaite bonne investigation, car je dois m'en retourner aux arts de la scène…

Ainsi se séparèrent-t-ils, l'un réajustant sa chasuble qui semblait trop large, l'autre clopinant dans la direction indiquée.

Partim 7, De la saine cueillette de l'orge, du blé et du coudrier…

Le traveleur avait grand soif lorsqu'il arriva en vue de la bâtisse des vendangeurs. Il n'avait pas bu une goutte depuis la veille, et le soleil de midi aidant, il se trouva fort déshydraté lorsqu'il eut finit sa marche et qu'il entra dans le bâtiment, tombant comme un cheveu dans la soupe. Son arrivée dérangea le prêtre occupé à réciter la prière de sexte. Il lui lança un regard courroucé de chouette à qui on tente de voler la proie. Les travailleurs champêtres se retournèrent de concert pour mieux voir le nouveau venu qui osait perturber l'office.

– Compa… compagnons… fit Gonzague d'une voix rendue rêche par la sécheresse buccale. N'auriez pas… une 'tite goutte pour moi?

N'eût été la sueur qui dégoulinait le long de son front, on eût pu se méprendre et le jeter dehors pour ivrognerie. Fort heureusement, il fut pris en pitié par un sire, qui semblait être le superviseur et qui lui apporta prestement une gourdasse bien rebondie. Après s'être rincé le gosier à grandes lampées goulues, Gonzague regarda autour de lui. Le prêtre avait repris son office et entonnait joyeusement un Kyrie Eleison que reprenaient en cœur les travailleurs de la terre. Le traveleur héla le sire à la gourdasse :

– Hola, mon bon seigneur! Puis-je vous demander si votre nom est bien sire Ermenfroi d'Aisguibolle, le grand superviseur des récoltes? Car c'est cette personne que je cherche à voir…

– C'est moi-même, mon bon blase. À quel sujet désiriez-vous me rencontrer?

– Oh, trois fois rien, n'ayez crainte. Une petite affaire d'enherbage(14), tout au plus…

– Enherbage, dites-vous? Oh, je ne pense pas qu'il vous faille chercher de part chez nous, mon brave. Mes travailleurs sont des gens hardis et ne sont point déconfieurs(15)… Tout au plus sont-ils enclins à dévergonder les coquilles des gourgandines(15bis)… Mais un enherbage en bonne et due forme, ça, c'est une autre histoire…

– Je ne demande qu'à vous croire, mon bon seigneur. Mais je suis mandé par la reine Pappolène en personne, aussi ne puis-je négliger aucune piste. Auriez-vous l'amabilité de me montrer la façon dont fonctionnent les cultures et les récoltes?

– Oui, cela, je peux le faire, mais je ne garantis pas que vous trouverez votre félon parmi mes rangs. Laissez-moi donc terminer mon bol de souplette, et je suis à vous!

C'est ainsi que Gonzague se rendit aux champs en compagnie d'Ermenfroi d'Aisguibolle et de ses joyeux cul-terreux, passant l'après-midi entière à observer leurs moindres faits et gestes. À son grand désespoir, il ne trouva rien de douteux dans leur façon de cultiver les denrées servies à la cour royale. C'est très désappointé qu'il s'en retourna par le chemin pris plus tôt dans la journée. En passant par un petit bois touffu, il croisa par le plus grand des hasards Marmion, occupé à une tâche dont il peina à déterminer la nature.

– Marmion, mon très cher hébergeur! Que faites-vous donc dans ces bois sordides?

– Ma foi, je coupe des bâtonnets de coudrier. Je ne sais si cela s'avérera utile, mais une gueuse chichement enguenillée m'a soufflé cette idée en songe, et j'ai supposé que ça devait être prémonitoire.

Gonzague devint subitement pensif.

– Peut-être que oui… peut-être que non… Apportez-moi le fruit de votre récolte ce soir avant le royal banquet, et je vous dirai ce que nous en ferons.

(14) Enherbage : empoisonnement par les simples (15) Déconfieur : traître (15bis) Coquille de gourgandine : explicit content...

Partim 8, Où l'on sert d'étranges bâtonnets apéritifs…

Ce que Gonzague a réellement dans l'idée, c'est de tester les talents culinaires du maître-queue royal. Si les denrées rapportées des champs ne contiennent nulle malice, on peut alors supposer que le cuisinier est si mauvais qu'il rend les convives malades. Peut-être use-t-il de néfastes mélanges ou abuse-t-il d'épices aux propriétés purgatives insoupçonnées. Peut-être son sel de mer aux algues est-il gâté, ou ses condiments en partie faisandés?

Réalisant qu'il lui restait peu de temps avant le banquet de complies, Gonzague se dirigea prestement vers les grandes cuisines, qu'il trouva par ses propres moyens en suivant l'odeur du fumet qui s'en dégageait. Ce soir, au menu, il y aura du canard en croûte de miel et des courgettes braisées, avec un supplément d’amuse-bouches "façon Traveleur".

Avec sa gaité coutumière, Gonzague entra comme un ouragan dans les cuisines, cherchant le maître-queue à grand renfort de salutations et de questions tonitruantes. Mallulphe d'Acésulfam – c'était son doux petit nom – répondit à l'appel du traveleur, s'essuyant les mains sur un tablier à peu près aussi blanc qu'une culotte après menstrues. Comme l'on pouvait s'en douter, Mallulphe excellait dans l'art de découper les viandes et autres produits d'origine supposée animale. Il s'étonna de voir dans ses cuisines un croquant en tenue mercantile qui n'y avait pas été invité, et s'apprêtait à faire déguerpir l'intrus lorsque Gonzague utilisa son passe-droit.

– Enchanté, cher Mallulphe, de faire votre accointance, fut-elle tardive… et dans de sanglantes conditions, ajouta-t-il, avisant les mains tâchées du cuisinier, qu'il n'aurait serrées pour rien au monde. Je suis mandé par la reine Pappolène en personne pour enquester sur un hardi enherbage récurent. Aussi aimerais-je pouvoir inspecter vos cuisines, ainsi que tous les placards qui peuvent contenir des victuailles, condiments, épices ou autre, si vous n'y voyez pas d'objection.

Le boucher, qui avait jusque là gobé l'entièreté du discours sans broncher, prouva son incroyable vivacité d'esprit en gratifiant son interlocuteur d'un hideux rictus, la bouche mollement ouverte sur un "euh…" muet.

– Alors, nous sommes d'accord, compagnon! fit le traveleur que rien n'arrêtait. Et… ah oui! J'oubliais! J'ai une petite épreuve à vous soumettre. C'est très amusant, vous verrez! Je suis certain que votre légendaire créativité sera agréablement titillée. Tenez, voici une jolie collection de bâtonnets de coudrier. Auriez-vous l'amabilité de les métamorphoser en apéritif convenable à présenter au banquet de ce soir? Et… il faut que ce soit mangeable, n'est-ce pas? Je les servirai moi-même au roi, ne vous fatiguez point à dépêcher un page supplémentaire pour l'occasion.

Le cuisinier n'eut d'autres choix que d'acquiescer et de mettre sur-le-champs les directives de Gonzague à exécution. Tandis qu'il tentait de tirer des bâtonnets un met à peu près présentable, notre ami inspectait minutieusement les cuisines, jusque dans les moindres recoins jonchés de miettes de denrées. Malheureusement, il revint bredouille vers le cuistot, n'ayant déniché qu'une vieille couronne d'ail moisie et quelques poils suspects. Le maître-queue, de son côté, avait bien avancé sur son défi du jour. Il montra son met à Gonzague, tendant le plat débordant aussi fièrement qu'un matou apporte le fruit éviscéré de sa chasse à ses maîtres. L'air satisfait, notre traveleur se saisit du long plat et, avec un clin d’œil pour le cuisinier, passa les portes de l'office pour s'engager dans la salle de réception.

Archibald III, attablé au centre de ses hauts dignitaires, allongeait son grand corps séché par-dessous la table de banquet, ses pieds démesurés dépassant allègrement de sous la nappe jadis immaculée. Son sanglier de compagnie gambadait joyeusement entre leurs jambes, espérant être gratifié de quelque relief goûteux en échange de ses péripéties porcines. Il se précipita tout groin dehors sur Gonzague qui arrivait avec le plat. Les palpitations effrénées de ses narines ne laissaient rien présager de bon quant à ses voraces intentions.

Le roi fixa le traveleur d'une mine interrogative tandis que celui-ci contournait l'animal en lui lançant de furieuses imprécations en son fort intérieur.

– Dites-moi, compère, sont-ce là des braies pour servir à la table d'un roi? Vos guenilles empuantissent l'air que je respire… J'aimerais que vous cessiez de m'affubler de vos infernales effluves!

– Enchanté, Archibald, troisième du nom! Gonzague le Traveleur, pour vous servir! Si le tarin de mon roi est sensible aux émanations de mes fripes, peut-être puis-je au moins enchanter votre palais avec ces quelques bouchées apéritives de premier choix…

– Mais mon pauvre garçon, ce ne sont que brindilles et petit bois… Cela ne se mange pas!

– Monseigneur est doté d'une vue exceptionnelle, et c'est bonne chose que cela! Je suis heureux de constater que le subterfuge de votre Maître-queue a fait effet… Ce sont en fait des phasmes panés et frits aux petits oignons, d'où votre méprise. Mais si prudence est mère de sûreté, ne dit-on pas aussi que celui qui ne tente rien n'a rien? Les insectes sont réputés pour apporter de nombreux bienfaits à leurs consommateurs.

Archibald III lui lança un regard suspicieux qui en disait long :

– Si vous tentez de m'abriconer(16), sur la tête de mon porcin compagnon, je vous ferai écoiffer!

– Cessez donc de faire le coc empleu(17)… Voulez-vous que je goûte avant vous? Fort bien… Voilà qui est fait!

– Que n'êtes-vous veau coquard(18)! Mais ma foi… nulle transmutation en vue… Passez-moi ce plat, mon bon blase! Je commence à avoir grand faim!

(16) Abriconer : tromper, abuser (17) Faire le coc empleu : faire la poule mouillée (18) Veau coquard : abruti qui se la joue

Partim 9, Du désespoir de Pappolène…

Les "phasmes rôtis" eurent finalement leur succès parmi la noblesse de Merbes-la-Château. La curiosité culinaire a poussé tous ces nantis à gober tout rond ce qui n'était effectivement que du coudrier. Gonzague ira plus tard saluer bien bas le maître-queue qui, semble-t-il, connaît son affaire.

À la fin de la soirée, alors que chacun s'en retournait dans ses pénates respectives, le traveleur constata à son grand soulagement que personne n'avait été pris de nausées, de vomissements ou autre liquéfaction d'organe digestif. Si la source de l'enherbage n'est ni la culture des denrées, ni la cuisine, cela ne peut venir que du service. Gonzague l'ayant prit personnellement en charge ce soir, nul mal ne fut commis. Mais il lui faudra au plus vite trouver de quel page vient le danger…

Le sire traveleur s'apprêtait à retourner dans la mansarde de Marmion lorsqu'il entendit des pleurs en provenance d'une petite salle attenante aux cuisines. La salle devait sans doute servir de lieu de repas pour les domestiques gravitant autour de maître Mallulphe d'Acésulfam. La reine y était seule, assise à une petite table faite d'épaisses planches à peine dégrossies. Elle versait d'amères larmes dans un mouchoir de lin qu'elle pressait contre ses yeux, le nez plongé dans une assiette de cochonnaille déjà bien entamée. À ses pieds, le royal sanglier domestique faisait les cent pas, espérant qu'on lui jetât de nouveaux reliquats culinaires.

– Tiens donc, ma reine! Que faites-vous seule dans ces oubliettes pleines de miettes?

– Oh… Gonzague… vous ici… fit-il entre deux sanglots déchirants.

– Que n'êtes-vous avec votre royal mari, ma dame? Serait-il à nouveau souffrant?

– Non pas, sire traveleur… mon mari… que le chancre lui puisse venir aux moustaches! cracha-t-elle soudain, l’œil venimeux. Il est… je l'ai vu partir, il y a une demi-heure de cela… accompagné…

– Ainsi donc Archibald aurait prit la poudre d'escampette en compagnie d'une donzelle…?

– C'est cela même, sire… il doit sans doute profiter qu'il n'estoit pas doille de vin(19) ou souffreteux… Par le cul Dieu! Je lui ferai broster le brau(20)! Escot de barnecs(21)! Félon de pute estrace(22)! Chiabrena à cul punais(23)!

– Hola, hola, mais reine! Vous n'estoyez pas esclanchier(24)! De si infâmes injures, dans la bouche d'une bachelette(25) comme vous… C'est évidemment bien lacrimable(26). Mais ne soyez donc pas failly(27), et ne vous abaissez point à le lui faire payer. La vie se chargera de lui rendre sa félonie au centuple.

– Je suppose que je n'ai d'autre choix que de vous acreire(28)…

– Mais bien sûr! Vous verez qu'un jour, le vent tournera…

– Merci, sire traveleur, vos conseils sont toujours les bienvenus.

– Je vous souhaite bonne nuitée, ma reine. Et si le besoin se fait sentir, n'hésitez pas, je serai sur le canapé de votre goûteur de mets.

(19) Estre doille de vin : être saoul (20) Broster le brau : mordre la poussière (21) Escot de Barnecs et (22) Félon de pute estrace : rejeton mâle de péripatéticienne (23) Chiabrena à cul punais : trop infâme pour être traduit... (24) N'estre pas esclanchier : ne pas y aller de main morte (25) Bachelette : jeune femme (26) Lacrimable : déplorable (27) Failly : découragé (28) Acreire : croire sur parole

Partim 10, Où il faut montrer patte d'oie blanche…

Tôt le lendemain matin, Gonzague se rendit dans les quartiers des domestiques. Marmion était déjà parti de bon heure afin de se rendre utile en cuisine, aussi dut-il trouver son chemin seul. Il prit soin d'aller au préalable au bord de l'étang afin d'y ramasser un couple de jeunes oies blanches. Atteignant la porte bardée de fer qui mène à la salle à manger commune, il frappa et patienta. C'est un grand maigrichon qui vint lui ouvrir. Son chapeau était bombé et placé ridiculement haut sur son crâne. Quelque ventosité matinale, peut-être. Le traveleur lui montra les deux oies d'un air sérieux.

– Bonjour, compagnon! Sire Gonzague, conseiller de la reine Pappolène. Je dois porter ceci dans les petites cuisines pour le repas de ce midi. Pourriez-vous m'indiquer la direction à suivre?

– Sire… Gonzague, c'est bien cela? Vous êtes nouveau à la cour? Dans ce cas, bien vaignez! Je suis Nizier de Süssli, l'intendant de ces quartiers, et page du roi Archibald III. Veuillez me faire suite, je vous prie.

Nizier le conduisit à travers d'étroits couloirs, jusqu'à une pièce exigüe et empuantie de miasmes alimentaires. Quelques placards, un petit âtre aux cendres rougeoyantes, quelques chaudrons sales et une bassine d'eau tiède, c'était là tout l'équipement dont disposaient la domesticité pour préparer leurs repas. Le regard du traveleur se posa sur Marmion, occupé à récurer le plus petit chaudron dans la bassine.

– Belle journée pour un grand nettoyage bien mérité, n'est-ce pas, mon hébergeur?

– Oh, sire Traveleur! Je suis bien aise de vous voir! Avez-vous rencontré Nizier de Süssli?

– Oui, c'est lui-même qui m'a mené jusqu'à cette pièce…

– Eh bien, méfiez-vous en! Il n'est pas ce qu'il paraît être… J'ai ouï dire certaines choses à son sujet, des choses à vous glacer les sangs!

– Très bien, messire goûteur, je vous écoute.

– Eh bien, la plupart des domestiques de la région connaissent bien Nizier de Süssli. Il est en réalité d'extraction noble, mais le roi l'a relégué au plus bas rang après maintes escarmouches. Il lui en garde rancœur, mais ce n'est pas tout… Je connais deux gars qui étaient de garde cette nuit aux alentours du Palais royal. Ils ont tous deux entendu Nizier parler avec une femme à la voix aigre. Il compte prendre vos traits pour faire le service du roi ce soir, et ainsi empoisonner tous les convives de méchante manière! C'est satanique, messire Gonzague! Tout ceci n'est que sorcellerie!

– Une sorceresse, hein? Et vos deux gars, êtes-vous certain qu'ils n'avaient point abusé de la vinasse, tout simplement?

– Neni! Je les connais bien, ils sont droits et honnêtes. Point d'abus pendant les heures de travail, m'ont-ils certifié.

– Une sombre histoire de vengeance, ça se tient. Il ne me reste plus qu'à attendre le banquet de ce soir pour vérifier vos dire…

– Comment comptez-vous le démasquer, s'il prend vos traits? Personne ne saura qui est qui…

– Je ne sais point encore… mais croyez-moi, je trouverai une solution le moment venu!

Partim 11, Où la domesticité se rebiffe…

Le soir du grand banquet, jour de l'anniversaire d'Archibald III, les rues étaient noires de monde. Des nobliaux sur leur trente et un défilaient dans les rues tandis que la piétaille tentait de se frayer un chemin pour avoir une chance d'apercevoir leur roi. De par cette agitation, Merbes-le-Château ressemblait à une fourmilière labyrinthique dans laquelle un gamin mal intentionné aurait donné des coups de pied.

Pour l'occasion, Gonzague avait pris soin de sa mise. Après son entrevue avec Marmion, il avait demandé aux lavandières de nettoyer et de rapiécer ses habits de marchand, qui furent par la suite mis à sécher au soleil de fin d'été. Un barbier faisant partie de la domesticité lui avait coupé les cheveux, taillé la barbe et débarbouillé le visage, aussi notre homme ressemblait-il à nouveau à un fringant colporteur. Quittant les quartiers des domestiques pour rejoindre la grande cuisine du roi, il croisa Nizier qui le toisa de pied en cape. Son regard n'augurait rien de bon, mais Gonzague préféra passer son chemin plutôt que de risquer sa chemise propre dans une altercation inutile.

Dans les cuisines, Mallulphe d'Acésulfam courait en tous sens, affolé par les tâches qui lui restaient à faire. De toute évidence, il était préférable de ne point le déranger dans ses pérégrinations culinaires. Gonzague, un peu désœuvré, décida d'aller prendre l'ambiance de la grande salle de banquet. Apprendre à reconnaître chaque convive et chaque domestique pourrait sans doute l'aider dans sa traque au félon. Ce faisant, il croisa le regard de Sigismer, qui vérifiait les décors de la scène de théâtre. Il avait préparé une courte sotie en l'honneur du roi, et supervisait les préparatifs d'une main de maître. Gonzague l'aborda d'un air faussement badin.

– Holà, messire L'Oliviste! Puis-je abuser de votre temps une minute ou deux?

– Sire Gonzague, en voilà une surprise! Mais non, voyons, vous ne m'escagacez point… N'avez-vous point encore trouver notre fieffé enherbeur?

– J'ai quelques soupçons, mon bon seigneur. Mais il faudra tristeusement (29) s'attendre à quelques charmognes (30), ce soir…

– Ah, mon bon blase! Mais je n'y peux ni ho ni jo (31)! Je ne suis point sorceleur… La peste soit de la magie! Mais je vous fait confiance, je sais que vous ne nous vergognerez (32) point.

– Je tenais juste à vous prévenir pour éviter que la surprise ne gâche votre pièce. Ce soir, je vais me voir affublé d'un besson (33) satanique qui ne sera autre que notre foimenti (34). Il conviendra alors de savoir faire la part des choses et de ne point le méprendre avec ma personne.

– Par le cul Dieu! Quelle géménée de godinette (35)!

Gonzague pouffa de la répartie et prit congé du metteur en scène. Le premier service allait bientôt commencer, et il était temps, car les convives commençaient à s'impatienter, frappant les tables à l'aide de leurs couverts. Il se dirigea vers l'entrée des cuisines et se saisit des premiers plats de mises en bouche tout en continuant à observer les faits et gestes des domestiques.

Ça ripailla ferme dans la salle de banquet. L'assistance semblait bien profiter de cette francherepue (36), se laissant glisser le long des bancs, l'estomac rassasié. Les ménestrels agrémentaient les piaillements grivois des convives par leurs giguedouilles (37) enjouées, et la vinasse coulait allégrement des chopines vers les gorges goulues, dégoulinant aux commissures des lèvres en de fines rivières pourpres. Gonzague assurait un service impeccable, satisfaisant le roi lui-même et veillant de même à sa sécurité.

Mais la magie avait décidé de s'inviter à la table du roi, ce soir, et nul ne pourrait l'empêcher sans en payer le prix…

Alors qu'il amenait un plat de poularde fourrée aux marrons, Gonzague constata avec stupeur qu'une autre version de lui-même était occupée à verser du vin à Archibald III. Voyant que le roi s'apprêtait à y tremper les lèvres, il envoya valser la poularde au sol et bondit comme un lièvre des landes, hurlant de ne point boire de cette vinasse ensorcelée. Son intervention fut salvatrice, car au moment où le roi éloignait le verre de sa bouche, des convives, qui avaient absorbé le même vin, furent subitement pris de dysenterie et durent rapidement évacuer les lieux.

– Chia de longaigne (38)! laissa échapper le roi. Vous vouliez donc m'enherbez, fieffé coquin! Qu'on le pende haut et court!

– Mais… hésita un chevalier. Lequel des deux, Monseigneur? Ils sont bessons comme cochons!

– Par les saints couillons du pape! Quelle est donc cette diablerie? Gonzague, vous m'aviez caché l'existence d'un jumeau!

– Non point, mon roi, cet escorche raine (39) n'est point mon besson! C'est…

– Tais-toi donc, ladre vert (40)! fit le jumeau. Suis-je donc à ce point un objet de honte, que tu veuille me dissimuler aux regards? Avoue que je suis bien ton frangin…

– Mon roi, je vous en conjure, ce n'est point ce que vous pensez…

– ASSEZ! brailla Archibald III. Pendez-les, tous les deux! Bande d'esmeuts buisons (41)!

(29) Tristeusement : malheureusement (30) Charmogne : sortilège (31) N'en pouvoir ni ho ni jo : ne rien pouvoir y faire (32) Vergogner : faire honte (33) Besson : jumeau (34) Foimenti : traître (35) Géménée de godinette : engeance de débauchée (36) Francherepue : Repas rassasiant (37) Giguedouille : danse joyeuse (38) Chia de longaigne : chien de latrines (39) Escorche raine : écorcheur de grenouilles (40) Ladre vert : lépreux moisi (41) Esmeuts buisons : merdeux stupides

Partim 12, Où le diable enlève ses fripes…

Voyant cette injustice, Sigismer décide d'intervenir, volant au secours de Gonzague dans un grand froissement de robes rouge et or.

– Monseigneur est trop empressé! Si vous vous laissez tromper par vos yeux, laissez-moi vous prêter les mieux. Personnellement, je ne vois que le signe d'une charmogne de la plus basse espèce.

Pappolène, qui jusque-là était restée coite de stupeur, tenta à son tour de raisonner son mari :

– Mon cher mari, ne vous laissez point abuser par l'illusion! Je vous sais plus malin que cela.

– Vous pouvez prendre la défense de ces vils catiers (42), ma mie, mais je vous préviens… Vous vous occuperez personnellement de leur cas. Si vous parvenez à démêler les fils de cette affaire, je vous saurez gré de faire exécuter le félon.

– Soit, marché conclu! J'ai une idée qui pourrait nous aider à y voir clair. Mon arrière-grand-mère, Goisvinthe, s'intéressait beaucoup aux simples. Elle m'a enseigné quelques vieilles formules qui me semblaient jusqu'ici sans intérêt. Attendez, laissez-moi me rappeler… Si j'ai bonne souvenance, pour dissiper un enchantement de métamorphose, il faut plonger les pieds du supposé intrus dans un baquet rempli des larmes d'une femme cocufiée. Qu'à cela ne tienne! Que l'on m'apporte une bassine! Nous allons séparer le bon grain de l'ivraie…

Le roi se gaussa de la proposition de Pappolène.

– Mais ma mie, vous délirez! Vous ne trouverez jamais assez de pleureuses pour remplir un baquet entier!

– Vous voulez parier?

Quelque chose se brisa alors dans le cœur de Pappolène. Toute sa peine, sa colère, sa frustration, son impuissance face aux incartades de son mari, ce sentiment de trahison et de souillure… La digue qui retenait les larmes céda et elle put alors se laisser aller au chagrin. Aidée par ces émotions trop longtemps contenues, elle se pencha au-dessus de la bassine que sa femme de chambre lui tendait, et laissa couler jusqu'à ce que la fontaine de ses yeux se tarisse.

– Ma reine, fit Archibald III, vous avancez que seule les larmes d'une cocue peuvent dissiper le sortilège. Je ne suis point trousseur de jupons! Qu'allez-vous donc croire? Votre petit stratagème restera vain…

– Cessez de jacter, et regardez plutôt…

Les chevaliers du roi se saisirent des deux compères et les forcèrent à tremper les pieds dans la bassine. Elle ne contenait qu'un fond de larmes, mais cela suffit amplement. Bientôt, la silhouette d'un des deux Gonzagues se mit à vaciller comme la flamme d'une bougie sous les courants d'air. Le charme se rompit sous les regards sidérés des convives, révélant au grand jour le visage de Nizier de Süssli, l'enherbeur félon qui avait terrorisé de ses machiavéliques décoctions les nobles de la cour royale.

Pappolène jeta au roi un regard lourd de sous-entendus, regard que ce dernier évita de croiser. Quant à Gonzague, son air triomphant faisait plaisir à voir…

(42) Catier : sodomite

Partim 13, Où le cauchemar continue…

En sortant pour aller vider la bassine de larmes, Gonzague croisa un ladre occupé à déféquer au beau milieu de la cour. Son expression faciale rappelait vaguement celle du chat qui a lâché une caisse. Gonzague s'en étonna, et interpella le pauvre hère tout tremblant sur ses jambes.

– Dites donc, mon brave! C'est dégueulasse, de déféquer ainsi au vu et au su de tous! Que n'êtes-vous allé vous cacher?

Le hère, qui n'était autre que Zwentibold de Frigée, le philosophe de la reine, prit un air miteux et s'excusa d'une pauvre voix.

– Qu'avez-vous donc mangé pour avoir ainsi la courante?

– Les miches, monsieur… ce ne sont point des graines de pavot sur le dessus, mais des capsules de Sagittaire. Elles rendent malade ceux qui l'ingère, et tuent aussi sûrement ceux qui en abuse.

– Tenez, prenez donc ce baquet et terminez-y votre besogne, ça nous fera ça de moins à nettoyer!

Ainsi se terminent les aventures de Gonzague à la table du roi Archibald III…

Source des images :

Fables d'Esope.

Il s'agit de la deuxième édition d'Augsbourg des Fables d'Ésope, traduites du latin en allemand par Heinrich Steinhöwel. Elle est illustrée de 208 gravures sur bois, taillées dans le style d'Augsbourg qui se caractérise par d’épaisses lignes de contour traçant les silhouettes, l’utilisation du blanc plutôt que de fioritures très détaillées pour décorer l'image et le peu d’arrière-plan ou de paysage pour créer la perspective. Les Fables ont fait l’objet de très nombreuses éditions. Plus de 150 éditions différentes de cette œuvre ont été imprimées entre 1465 et 1501. On ne sait pas grand-chose de la vie d'Ésope, mais on pense que c’était un esclave du VIe siècle avant J.-C. Il n'a pas écrit les fables lui-même. Elles entrèrent dans la tradition orale des contes et furent par la suite transcrites par ses contemporains. Les leçons de morale relativement simples qui font l’objet des Fables d'Ésope ont capturé l'imagination de générations d'artistes qui ont utilisé ses histoires pour donner des leçons de morale aux enfants de toutes les cultures et nationalités.

D'autres écrits…

Vous avez apprécié ce premier épisode d'Incunabula Story? Ça tombe à pique, une nouvelle aventure basée sur le même principe est en court d'écriture! Elle sera intitulée Gonzague le Traveleur et l'Apocalypse selon sainte Rusticule. Tout un programme!

Retrouvez aussi "Les Experts du cosplay", un autre de mes textes rédigé en deux parties, sur mon blog cosplay…

=> Les Experts du cosplay, saison 1, épisode 1

=> Les Experts du cosplay, saison 1, épisode 2…

Soyez indulgents, je les ai rédigés à la hâte pour raconter de façon humoristique ma première séance photo en tant que cosplayeuse ^^

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